Macron vs. Le Pen : le front républicain est-il vraiment « tout pourri » ?

Où la déclaration de Marine Le Pen sur le « vieux front républicain tout pourri » nous pousse à nous demander si cela n'aurait pas tout de même un sens, à gauche, de voter E. Macron le 7 mai ; on abordera la question des points de vue moral, politique et sociologique ; apparaîtra alors que, quoi que l'on veuille, au second tour, on mesurera bien le rejet ou la banalisation du FN.

 

Hier soir, en voyant Emmanuel Macron monter à tribune avec Brigitte (j’hallucine !), triomphant devant la foule de ses supporters en liesse, j’ai cru qu’un paradoxe temporel m’avait projeté en un instant au 7 mai, 20 h. Il me fallut un bon moment à l’écoute du discours du « vainqueur », pour m’assurer que, oui, nous étions bien en réalité toujours le 23 avril, qu’il y avait bien toujours un second tour à passer et que, oui, la candidate d’extrême droite y sera bien présente.

Que les temps ont changé, depuis le 21 avril 2002 ! Ce jour-là aussi, Chirac était assuré de gagner face à Le Pen. Pourtant, loin de tout triomphalisme, son ton était en accord avec la gravité du moment, et, à gauche, nous en éprouvâmes nombreux une forme de gratitude. Même chez nos adversaires, le choc l’emportait alors sur l’assurance de la victoire, et nous fûmes réconfortés de constater que nous avions au moins cela en commun. Aujourd’hui, la joie d’E. Macron et de ses partisans est trop compréhensible : « inconnu, il y a un an » depuis deux ans, se lançant hors des partis établis, le voilà au terme d’une année de campagne sûr d’être le prochain Président. Moi-même, à sa place, je me serais roulé par terre d’allégresse et j’aurais fait des pirouettes, en découvrant les résultats. On aurait simplement aimé que le futur Président de la République ne laisse pas trop clairement éclater sa joie le soir d’un premier tour. Question de dignité.

L’ivresse de la victoire annoncée leur aurait-elle fait oublier les circonstances singulières qui l’ont rendue possible ? Cette victoire n’aurait pas été jouée d’avance face à un Fillon qui n’aurait pas été plombé par les affaires ; plus encore, si Juppé ou Valls étaient sortis vainqueurs des Primaires. Le maintien de la candidature de Fillon a motivé un vote utile de premier tour, beaucoup préférant voter pour un Macron mieux placé dans les sondages que pour un Mélenchon ne parvenant pas à surpasser assez nettement le candidat LR honni. La comparaison avec l’élection de 2012 donne une idée de la modestie de la victoire : au premier tour, Hollande avait obtenu 10,2 millions de voix (28,6 %), Sarkozy (27,2 %), 9,7 millions (27,2 %) ; hier, Macron faisait 8,5 millions (23,9 %). Bref, à voir éclater la satisfaction de soi de l’ancien banquier d’affaires, l’électeur de gauche que je suis n’a guère envie d’apporter sa voix à une victoire qui n’aura de toute façon pas besoin d’elle pour s’accomplir.

J’étais dans ces sentiments, ruminant les propos pleins de bon sens d’Alexis Corbière (France insoumise) sur le dilemme « entre le pire et ceux qui fabriquent le pire en remettant en cause tous les acquis sociaux », etc., lorsque j’ai entendu les propos de Marine Le Pen sur le « front républicain ». Ne se sent-elle pas un peu seule aujourd’hui, demande le journaliste ? « Oui, le vieux front républicain tout pourri, dont plus personne ne veut, que les Français ont dégagé avec une violence rare, essaie de se coaliser autour de M. Macron. J’ai presque envie de dire tant mieux ! », rétorque-t-elle.

A-t-elle raison de le dire « tout pourri » ? A droite, C. Boutin n’exclut pas de voter pour elle… A LR, d’autres défendent le « ni… ni » même à la présidentielle. A la France insoumise, on se tâte.

L’attitude de Mélenchon… D’un côté, elle ne me surprend pas : « question de cohérence, quoi. » De l’autre, je me dis : « quand même ! » Bref, je ne sais pas quoi en penser. Cela a-t-il un sens de voter Macron le 7 mai, quand on est de gauche ?

Tentons d’y mettre un peu d’ordre.

(i) D’abord, la question est facile à trancher d’un point de vue strictement moral. Dans cet ordre, le critère est celui de l’universalisation de la règle d’action : « Imagine si tout le monde faisait comme toi ! », comme disent les parents à leurs enfants. Si l’on admet qu’il y a une différence significative entre « ceux qui fabriquent le pire » et « le pire » lui-même, alors s’en remettre aux autres pour éviter le pire aujourd’hui (pour ne pas hâter son advenue, en somme),c’est agir selon une règle que l’on ne peut vouloir universaliser. En clair, c’est immoral.

(ii) Après…, il n’y a pas que la morale dans la vie, convenons-en. En l’espèce, les règles morales ne suffisent pas à faire une bonne politique. On pourrait ainsi faire valoir que, par la force des choses – en l’occurrence, celle de l’institution de la représentation électorale –, un suffrage donné à un candidat vaut légitimation, et même si l’on ne confond pas Macron et Le Pen, on n’a pas pour autant envie de contribuer à la légitimité du projet de casse sociale annoncé par le premier. – Cela revient souvent chez ceux qui, à gauche, après avoir voté Chirac en 2002, furent dégoûtés de la politique qu’il mena lors de son mandat : « Chirac aurait gagné avec les seules voix de la droite ; on ne m’y reprendra plus. »

(iii) Quel serait alors le résultat prévisible de l’universalisation d’une règle d’abstention ? Qu’est-ce que cela donnerait, si seuls ses partisans allaient voter Macron le 7 mai ?

Pour simplifier (en faisant abstraction notamment des phénomènes de vote utile ou protestataire), travaillons sur l’hypothèse d’une conservation du rapport de force du premier tour. Macron l’emporte de 2,5 points (23,9 – 21,4), soit 52,7 % des suffrages exprimés selon cette hypothèse. Dans un monde où l’on ne voterait que « pour », les partisans du « ni… ni » échapperaient encore à Le Pen.

Mais si l’on réfléchit en termes de légitimation par le vote (et non plus de morale individuelle), en vertu des institutions, l’absence de vote contre Le Pen signifie que les électeurs qui ne s’expriment pas sont indifférents à une victoire éventuelle de Marine Le Pen. Dans les institutions présentes, qui ne dit rien consent. Dans un tel monde, Marine Le Pen pourra faire valoir que son projet recueille l’adhésion de 47,3 % de la part des électeurs qui savent ce qu’ils veulent, les autres étant disposés à laisser faire.

(iv) Evidemment, cela ne se passera pas comme cela. En réalité (et sauf catastrophe d’ici-là), il y aura d’importants transferts de voix de part et d’autre, comme notre hypothèse précédente permet de le mesurer. Aujourd’hui, les sondages d’intention de vote donnent autour de 60 % pour Macron. Si l’on part sur l’hypothèse du sondage CEVIPOF Ipsos des 16 et 17 avril, avec 18 % de non exprimés, 40 % pour Le Pen, cela représente plus de 15 millions de voix, soit près du double des suffrages recueillis hier. Si les reports de voix attendus sur Macron sont plus importants que ceux en faveur de Le Pen, cela tient donc au fait que, pour beaucoup, le front républicain a encore un sens.

Marine Le Pen a donc tort de le dire « tout pourri ». Mais il n’est pas faux de dire qu’il est sérieusement érodé. Comme l’écrit Frédéric Lordon, à 60-40, « il n’y a pas spécialement lieu de s’en gargariser, plutôt de s’en inquiéter même, quand la simple comparaison avec les 80-20 du père Chirac donne une idée de la déperdition en quinze ans ».

Emile Durkheim, fondateur de la sociologie, disait que, pour connaître la valeur qu’une société accorde au mariage, il fallait regarder la statistique des divorces. De même, on peut dire aujourd’hui que la répulsion d’une population pour l’extrême droite trouve sa mesure dans l’ampleur de sa marginalisation électorale. On peut bien déplorer le fait que le vote blanc ne soit pas comptabilisé. L’état de fait présent est que le résultat que tout le monde retient, c’est celui des suffrages exprimés : les votes « non blancs ». Ce que l’on retient de 2002, c’est moins la forte abstention ou la dispersion à gauche, que le cataclysme de la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour. Mais c’est aussi un peu la claque qu’il y a reçue – claque que sa fille Marine n’a pas digérée, apparemment. Si le 7 mai prochain, l’abstention est plus forte que celle anticipée par les sondages actuels, ce n’est pas l’insatisfaction à l’égard de Macron que l’on retiendra, mais bien les quelques pourcents qui séparent Le Pen de la victoire.

Puissant symbole de la banalisation de la haine de l’autre dans notre pays. Ce que les vaincus de 2017 ne manqueront pas de prendre pour l’annonce pleine d’espoirs de « ce qui ne manquera pas d’arriver le coup d’après » (F. Lordon).

C’est qu’en effet, il faut en prendre la mesure, les fonctions du vote ne sont pas seulement d’exprimer des convictions politiques et de désigner des représentants ; le vote opère encore des fonctions latentes, plus profondes, d’affirmation d’appartenance communautaire et de légitimation. « Personne ne pense qu’une voix puisse décider d’une élection, mais si cette voix peut fournir une information sur la force relative d’un parti, d’une position collective, le sens de l’acte individuel du vote change. L’individu va ajouter sa voix pour témoigner de l’existence et de la force de son groupe » (1). Le jour du vote, on se compte. Se produit alors un effet en retour de légitimation du groupe lui-même : « le représentant fait le groupe qui le fait », comme dit Bourdieu (2). La classe ouvrière n’existe comme groupe symboliquement uni, par exemple, que si des représentants élus parlent en son nom et accréditent son existence, sa force sociale et la légitimité de ses revendications. Le vote produit une image en partie fictive, mais qui acquiert néanmoins une efficience en vertu de l’ancrage social de l’institution électorale. Parce qu’en votant, on plébiscite l’institution du vote elle-même, on reconnaît aussi la légitimité politique du vainqueur de l’élection – ce qui dote encore l’élection d’une vertu pacificatrice.

Le 7 mai prochain se décidera l’image que, pour les cinq années à venir, nous donnerons tant aux autres qu’à nous-mêmes – et notamment à ceux d’entre nous qui ont des origines autres. L’adhésion au projet d’Emmanuel Macron, on la connaît depuis hier ; les différences tant avec Fillon que Mélenchon étaient assez nettes pour que nul ne risqua de se tromper. Qu’on le veuille ou non, que cela plaise ou pas, le 7 mai, on mesurera le rejet du FN. Son rejet, ou bien sa banalisation.

Je suis passé de l’analyse morale à une interprétation de l’état de fait présent. Ce que les sondages et les suffrages enregistrent est un fait social : un état de la société qui s’impose aux individus qui la compose. Ce n’est donc pas ma conduite individuelle qui va y changer quoi que ce soit. Reste que, comme agent moral et politique, je me demande naturellement quel modèle d’action je peux vouloir voir adopté par tous. Pour moi, la chose est claire : l’érosion du front républicain me désole, dans la mesure où elle témoigne d’un affaiblissement de notre répulsion vis-à-vis du FN ; c’est pourquoi elle se fera sans moi.

Alors Macron est peut-être bien « le candidat-qui-fait barrage — mais accélère le remplissage du bassin », comme dit Lordon, qui a décidément le sens de la formule. Mais aujourd’hui, c’est lui qui est au second tour ; pas Mélenchon. Autrement dit, même si cela nous chagrine, il faut bien constater a posteriori, que « la fenêtre de l’histoire » n’est pas encore assez ouverte pour que l’emporte électoralement une gauche authentique. On peut encore l’espérer pour la prochaine occasion d’exprimer nos préférences. Ce ne sera hélas pas le 7 mai, mais rien n’empêche de prendre date pour les 11 et 18 juin : Macron n’a pas encore sa majorité parlementaire. En attendant, on peut éviter de se tromper d’élection.

Le « piège à con » de l’élection consiste à faire croire que la démocratie se réduit à la désignation de représentants (3). Mélenchon disait lui-même que, lui président, la lutte contre le capitalisme ne prendrait pas fin le soir de l’élection ; la mobilisation des mouvements sociaux serait restée indispensable. Voter Macron contre Le Pen au second tour de la présidentielle n’empêchera en rien de continuer de s’opposer au néolibéralisme au quotidien. C’est d’abord s’opposer à Le Pen, et cela peut n’être que cela si nous continuons la lutte au quotidien.  

Notes :

(1) A. Pizzorno, cité par Patrick Lehingue, dans Le vote. Approches sociologiques de l’institution et des comportements électoraux, La découverte, 2011, p. 77.

(2) P. Bourdieu, Ce que parler veut dire, Fayard, 1982, p. 101 ; cité par P. Lehingue, op. cit.,p. 82.

(3) En 1973, Sartre concluait l’article « Elections, piège à con » en écrivant : « Voter, ne pas voter, c’est pareil. S’abstenir, en effet, c’est confirmer la majorité nouvelle, quelle qu’elle soit. Quoi qu’on fasse à ce sujet, on n’aura rien fait si l’on ne lutte en même temps, cela veut dire dès aujourd’hui, contre le système de la démocratie indirecte qui nous réduit délibérément à l’impuissance… » (Situations X, Gallimard, p. 87)

 

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