De la différence entre une grève et une prise d’otage

Les mouvements de grève entraînent des désagréments pour des usagers qui n’ont aucune part au conflit. Peut-on pour autant comparer les grévistes à des preneurs d’otage ?

A l’assimilation courante entre grève et prise d’otage, on oppose souvent une différence de degré : les difficultés de déplacement occasionnées par les grèves des transports, les pertes d’heures de cours lors d’une grève d’enseignants, etc., tout cela est tout de même bien peu de choses comparées à la menace de mort qui pèse sur de vrais otages. Sous ce point de vue, la comparaison peut en effet sembler indécente. Mais elle reste pourtant courante, ce qui donne à penser qu’elle pourrait être malgré tout fondée.

En effet, apparemment, dans les deux cas, nous avons affaire à une relation à trois termes : un tiers subi les conséquences d’un affrontement auquel il n’a pas part. Pour que la comparaison soit un tant soit peu fondée, il faut toutefois que la relation entre les termes soit identique. Grève et prise d’otage auraient alors une nature commune, bien qu’elles différeraient par la gravité des dommages subis par le tiers ; on pourrait alors dire que la grève est une sorte de (petite) prise d’otage comme on peut dire qu’un léopard est une sorte de (gros) chat. Or, dans ce genre de cas, il est déjà un premier test qui peut s’avérer éclairant pour notre question : la comparaison est réversible ; on peut aussi bien dire que le chat est une sorte de petit léopard, que le léopard, une sorte de gros chat. Mais dira-t-on d’une prise d’otage, qu’elle est une sorte de grosse grève ?

On perçoit déjà que la comparaison ne résiste guère à l’examen. En réalité, grève et prise d’otage diffèrent en nature. Elles n’ont pas la même structure. Faute de pouvoir s’attaquer directement à son adversaire, le preneur d’otage le menace de s’en prendre… à quelqu’un d’autre : le tiers est directement ciblé, même si ce n’est pas lui que l’on cherche à faire céder. En résumé, la prise d’otage fait peser intentionnellement une menace sur la vie de A pour amener B à céder.

Le cas de la grève est bien sûr différent. En cherchant à s’en prendre directement aux intérêts économiques de B (son employeur), le gréviste nuit involontairement à A (l’usager). Tandis qu’il rentre dans les intentions du preneur d’otage de faire souffrir un tiers, les nuisances subies par les usagers ne sont pas visées par le gréviste ; elles sont un effet collatéral du conflit qui oppose les travailleurs à leur employeur. Ainsi, en théorie, il peut tout à fait y avoir grève sans que cela gêne qui que ce soit en dehors des deux parties. En résumé, il faut être au minimum trois pour qu’il y ait prise d’otage, alors que la grève peut en principe se réduire à une confrontation entre deux protagonistes.

La comparaison entre grève et prise d’otage est donc sans réel fondement. Examinons à présent les implications de la confusion sur laquelle elle repose.

Elle a pour effet notable d’occulter la dimension sacrificielle de la grève. Car celle-ci est une arme à double tranchant ; par son arrêt de travail, le gréviste renonce à une partie de son salaire ; il ne cause une perte à son employeur qu’en en subissant une en retour. En revanche, la prise d’otage n’implique pas le moindre sacrifice de la part du preneur d’otage – le fait que des preneurs d’otage cherchent à mourir en martyr lors de leur opération, vient s’ajouter à la prise d’otage elle-même, qui n’a pas besoin d’un tel sacrifice de soi pour se produire. Celui qui est sacrifié lors de la prise d’otage, c’est bien évidemment l’otage. Assimilés à des preneurs d’otage, les grévistes perdent le crédit moral que leur vaut leur sacrifice. Dès lors, ils ne sont plus des travailleurs défendant courageusement leur liberté face à un employeur tenté d’abuser de sa position de force ; prenant les usagers en otage, ils s’en prennent à des victimes innocentes pour servir leurs intérêts corporatistes.

Cette inversion de l’évaluation morale est bien sûr essentielle : faire grève est un droit reconnu légalement ; prendre quelqu’un en otage est un crime. Comparer la grève à une prise d’otage, ce n’est pas décrire la réalité, fût-ce en des termes que l’on pourrait juger excessifs (comme lorsqu’on répond seulement que « la grève, c’est tout de même moins grave qu’une prise d’otage »). C’est assimiler à un crime grave, ce qui est aujourd’hui un droit acquis. Ce n’est donc ni plus ni moins que contester la légitimité du droit de grève – soit, ne laisser aux salariés qu’une alternative : se plier aux exigences de leur employeur ou partir.

Pour autant, affirmer le droit de grève ne préjuge bien sûr en rien de l’opportunité de tel ou tel mouvement : on peut user de son droit à mauvais escient, faire grève pour une cause discutable. Cela est à examiner au cas par cas. En revanche, il n’y a pas à négocier avec des preneurs d’otage ; leur méthode disqualifie d’emblée leur cause. Assimiler la grève à une prise d’otage dispense ainsi d’examiner les raisons de la grève. Dire des grévistes qu’ils prennent les usagers en otage, c’est signifier que, par principe, ils ont tort ; c’est prendre inconditionnellement parti pour l’employeur.

Relevons pour finir l’ambiguïté de la rhétorique de la prise d’otage. S’en prendre à un tiers est le moyen de pression du preneur d’otage ; mais pour cela, il faut que le preneur d’otage fasse savoir à son ennemi, que le sort de ce tiers est entre ses mains. C’est pourquoi l’on ne peut être preneur d’otage sans le déclarer clairement. A l’inverse, le gréviste se défend généralement de prendre les usagers en otage. C’est justement l’accusation de prise d’otage qui introduit les usagers dans le conflit social, la considération de leurs intérêts se substituant à celle des acteurs du conflit. Dans ces conditions, on peut se demander si la rhétorique de la prise d’otage n’est pas foncièrement ambiguë. Car, au bout du compte, qui est responsable des désagréments des usagers : les grévistes qui arrêtent de travailler, ou bien l’employeur qui refuse d’entendre leurs revendications ? Là encore, c’est à évaluer au cas par cas. Mais il n’en reste pas moins que ceux qui mettent en avant le sort des usagers pour faire céder leurs adversaires, ce ne sont généralement pas les grévistes, mais ceux qui les comparent à des preneurs d’otage.

 

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