La vigilance épuisée. Réponse à Diane Scott

Une catharsis. Comment, des premières associations d’idées avec Clément Méric, Brahim Bouarram et d’autres violences d’extrême droite, la lecture de « Arraisonner le vote » m’a finalement libéré de ma hantise à l’égard du Front national. Le FN n'est-il pas déjà si présent ?

Madame Scott, je vous remercie pour votre beau billet, « Arraisonner le vote ». Comme beaucoup de lecteurs (le fil des commentaires en témoigne), j’ai senti qu’il mettait des mots sur certains de mes sentiments. Certains, mais pas tous, en fait. Et c’est d’ailleurs pourquoi votre texte m’est précieux ; il me permet de mieux entendre ceux qui ne sentent pas les choses de la même manière que moi. Il me fait appréhender comment on peut en effet les percevoir comme vous.

Je vous adresse cette réponse dans le même esprit. Non pas pour tenter de vous convaincre de revenir sur votre résolution (non seulement parce qu’elle est visiblement définitive, mais aussi parce que je présume que tout a déjà été dit en cette matière). J’écris pour essayer de produire en retour ce que votre texte a accompli en moi : communiquer un sentiment différent. En l’occurrence, faire sentir comment on peut se résoudre à céder à l’odieux chantage – à la prise d’otage, ai-je plus envie de dire encore –, et céder cependant pour d’autres raisons que celles que votre texte attribue d’une façon assez globalisante aux « partisans du vote utile ».

Comme vous, je pense à Rémi Fraisse, Adama Traoré, Théo, Loïc Louise (21 ans, tué par une décharge de Taser tirée par un gendarme) ; aux manifestants sévèrement amochés par les tirs de flash ball au cours de manifestations… Et quand ma pensée s’y arrête, je ne peux pas plus que vous aller voter PS – a fortiori Macron.

Mais – et j’ai l’impression (peut-être à tort) que c’est là que nos complexions diffèrent –, d’autres associations d’idées finissent par me venir à l’esprit. Deux principalement.

D’abord, Clément Méric, ce garçon de 18 ans tué par des skinheads en 2013. Cette pensée me saisit d’autant plus que j’ai revu récemment de documentaire de Thierry Vincent, « Violences d’extrême droite – le retour ». Il rappelle Brahim Bouarram, passé à tabac puis jeté à la Seine par des skins lors du défilé de Jeanne d’Arc, le 1er mai 1995. Cela m’a marqué, à l’époque. Je votais pour la première fois, et le meurtre de Bouarram, où se mêlaient motivations racistes et homophobes, a eu lieu durant l’entre-deux-tours de la présidentielle. Thierry Vincent rapporte que Clément Méric avait participé à une commémoration de cet événement quelques jours avant sa mort (le rassemblement devant la fontaine Saint-Michel, en plein Quartier latin, avait d’ailleurs été attaqué par un groupuscule d’extrême droite).

La seconde chose qui me vient à l’esprit, lorsque j’envisage une victoire de Le Pen, c’est cette agression sauvage d’un demandeur d’asile kurde d’Iran de 17 ans, à Londres, début avril : traumatisme crânien et caillot de sang au cerveau. Les agressions racistes et xénophobes ont apparemment augmenté de façon sensible depuis le Brexit.

C’est cela qui me hante depuis plusieurs mois – depuis que la présence de Le Pen au second tour est annoncée. Peut-être ai-je tort, d’ailleurs, mais je ne parviens pas à me départir de l’idée que, dans l’éventualité d’une victoire de Le Pen – peut-être même simplement d’une victoire courte de Macron –, l’effet de légitimation sera tel que, en France aussi, certains se sentiront non seulement, autorisés à exprimer leur mépris et leur haine par le verbe, mais aussi à imposer leur loi par la force. Il suffit de voir la façon dont, à Lyon, les Identitaires ont entrepris de mener des rondes dans le métro – T. Vincent les y a suivis dans son documentaire.

Mais peut-être suis-je trop sensible à ces phénomènes sommes toutes, il est vrai, assez marginaux – hypersensibilité qui tient sans doute au fait que, pas bien loin de chez moi, dans le Morvan, Egalité et Réconciliation s’est installé dans une ferme, et, signe probable de ma paranoïa, j’ai dû mal à croire qu’elle ne sert que de « base de repos »… Supposition bien gratuite. Encore une association d’idées morbide liée un autre reportage, « A l’Extrême droite du Père », où l’on voit un camp d’entraînement paramilitaire organisé par des cathos intégristes.

Oui, maintenant, c’est clair : je suis en plein délire.

A force de regarder depuis des mois, des documentaires sur le FN et l’extrême droite en général, je me fais une montagne de ces élections et de la présence de Le Pen au pouvoir.

C’est certainement la naissance de mon fils. Elle m’a rendu anxieux. Le manque de sommeil aidant – à six mois, il ne fait toujours pas ses nuits –, j’en viens à psychoter.

Lire « Arraisonner le vote » me permet de relativiser, paradoxalement. Car au bout du compte, vous avez raison, nous y sommes déjà. « L’extrême présence du FN au-delà du FN ». C’est vrai. Violences policières, état d’urgence, 49,3, etc. Et Macron qui a l’intention de réformer le code du travail par ordonnances. On croit rêver ; mais non.

Pourquoi leur donner alors le plaisir de réussir à nous faire voter Macron ? « Si encore “Macron” s’adressait aux électeurs de gauche en accueillant des mesures susceptibles de justifier que l’on votât pour lui […], mais non, Macron Président c’est “En marche ou crève” ». C’est tellement juste. Alors qu’à céder au chantage du vote utile, on ne fait que le pérenniser. « La preuve a été assez faite de l’utilité du FN dans le jeu politique général. Il faut le FN pour que surtout rien ne bouge. »

Je m’en rends compte. Si Hollande, Macron, Le Pen, c’est du pareil au même, pourquoi s’épuiser à lutter, pourquoi se forcer à voter Macron ? C’est absurde.

Enfin, je crois que je suis surtout fatigué de faire « barrage au Front national ».

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