Le dilemme de la France insoumise : Comment voter Macron sans paraître le soutenir ?

Sans même parler de victoire, un bon score de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle aura pour effet de légitimer un peu plus les attitudes racistes et xénophobes. Pour commencer à se rassembler à gauche, il faut accepter de dire notre rejet du projet économique d’E. Macron, par d’autres formes d’expression que l’élection. La pétition a fait ses preuves.

Ceux qui rejettent en bloc le projet porté par Marine Le Pen, et en même temps (on a presque envie de le mettre entre guillemets)le programme économique d’Emmanuel Macron, font aujourd’hui l’expérience aiguë de « la pauvreté expressive du vote » (Patrick Lehingue). Walter Lippman l’avait bien formulé en parlant du système américain : « Nous entrons dans un isoloir et, sur un bout de papier, nous traçons une croix devant un, deux, peut-être trois ou quatre noms. Avons-nous pour autant exprimé ce que nous pensions de la politique des Etats-Unis ? […] qualifier un bulletin de vote d’“expression de notre opinion“ n’est qu’une fiction vide de sens ».

C’est un fait : le système électoral actuel ne permet pas de distinguer de manière univoque le vote de barrage contre Le Pen et le vote d’adhésion au projet d’E. Macron. Reste que l’on pourrait attendre d’une formation politique telle que la France insoumise, qui a su faire preuve d’une grande inventivité par le passé, qu’elle trouve le moyen de surmonter la contradiction en offrant des voies d’expression à l’opposition à E. Macron autres que l’abstention. Car on ne peut pas d’un côté, dénoncer les propos racistes et xénophobes de certains hommes politiques, et de l’autre, faire comme si un bon score de Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle constituait un événement anodin. L’élection du Président de la République au suffrage universel direct a été conçue comme un sacre démocratique : elle doit produire les plus puissants effets de légitimation politique ; et elle le fait (encore prêt de 80 % de participation au premier tour).

Sans même parler d’une victoire de Marine Le Pen, le fait qu’elle perde seulement de justesse (ce que les partisans de l’abstention de gauche semble appeler de leurs vœux) renforcera malgré tout l’autorité de son discours – et de ce qu’elle représente pour beaucoup, au-delà même de la lettre de son discours : le racisme et la xénophobie. Or, renforcer l’autorité, éroder la répulsion à l’égard du racisme et de la xénophobie, c’est concrètement faire en sorte que certains, les plus extrémistes, se sentent autorisés à agir en conséquence. La violence d’extrême droite est d’ores et déjà de retour, selon certains (voir le documentaire de Thierry Vincent autour de la mort de Clément Méric). Veut-on lui accorder plus de place encore ?

Ceci étant posé, reste le problème : comment faire en sorte que Marine Le Pen ait un score encore symboliquement assez faible (moins de 40 %, pour rester réaliste, même si la pilule est déjà amère), et faire comprendre que le vote Macron (parce qu’il n’y a pas d’autre moyen pour faire baisser un pourcentage de voix – l’indifférence de l’arithmétique à nos préférences personnelles est implacable) n’est pas un vote d’adhésion au projet d’« En marche » ?

L’écrire sur le bulletin ? Celui-ci sera nul. Soyons lucide, la procédure de l’élection ne le permettra pas. Il faut donc accepter d’agir en dehors de ce cadre ; mener des actions symboliques pour remédier au déficit d’expression.

Cela pourrait être une manifestation, des rassemblements partout en France, dès le lendemain de l’élection, puisque le calendrier fait du 8 mai un jour férié. Mais au-delà, cela pourrait aussi être une campagne de pétition, du type, envoi au nouveau président de son bulletin de vote Le Pen avec un message au dos disant notre opposition à certaines mesures emblématiques, telles que son intention de réformer du code du travail par ordonnances (« Oui à la tolérance, non à l’ordonnance ! » ?).

Quoi qu’il en soit, si l’on convient que, pour le citoyen, la politique ne se réduit au choix de ses représentants, on peut aussi admettre que l’élection du 7 mai ne sera pas le lieu adapté pour direson rejet de l’ordonnance et à la fois, celui de l’intolérance.

Voter Macron au second tour permet de dire son rejet de l’intolérance incarnée par Marine Le Pen. Ce rejet rassemble les Français bien au-delà de la France insoumise, et il serait regrettable de donner à penser le contraire ; car aujourd’hui, à en croire les sondages d’intention de vote qui donnent pas loin de 20 % des électeurs de J.-L. Mélenchon disposés à voter Le Pen, et 40 % prêts à s’abstenir, il ne reste que 40 % d’entre eux à témoigner d’une répulsion à l’égard de Le Pen telle qu’ils ont l’intention de voter Macron. La division à gauche est déjà là ; on redoute la débandade aux législatives. Or, ce n’est pas parce qu’il a eu 82 % des voix au second tour de la présidentielle, que Chirac a fait une politique de droite ; c’est parce qu’il a eu la majorité parlementaire pour le faire !

Pour commencer à se rassembler, il faut accepter de dire notre rejet du projet économique d’E. Macron, par d’autres formes d’expression que l’élection. La pétition a fait ses preuves ; qu’il suffise de voir comment Amnesty International parvient à faire avancer le respect des droits humains depuis plus de 50 ans : ce sont des vies sauvées et des personnes libérées.

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