Rrom, Gitan, Tsigane, d'une confusion à l'autre (1)

Quelle différence entre Rrom, Tsigane et Gitan?

Une définition proposée et livrée en trois billets distincts,  par feu Marcel Courthiade, autrefois professeur à l’Inalco, l’Institut national des langues et civilisations orientales, responsable des études linguistiques Rromani, commissaire à la langue et aux droits linguistiques de l’union Rromani internationale et décédé le 4 mars 2021 à Tirana.   

Si pour la plupart des Européens il semble possible d'interchanger allégrement les mots "Rroms", "Tsiganes" et "Gitans", ces trois vocables ne recouvrent pas les mêmes réalités dans les faits. Nous reviendrons sur leurs différences qui sont bien plus que des nuances et nous nous contenterons pour le moment de détailler ici l'étymologie et l'Histoire de chacun de ces trois mots.

Aujourd'hui l'endonyme "Rrom"

RROM : Le mot Rrom (souvent simplifié en Rom) est issu du sanscrit tardif ड़ोम्ब [ḍomba] ou [ṛomba][1], féminin ड़ोम्ब्नी [ḍombnī] ou [ṛombnī] "musicien (en particulier, et au départ "percussioniste" – on sait l'importance des percussions dans la musique indienne)", puis plus généralement "artiste, bayadère, acteur/actrice de théâtre sacré dans les temples" (en ce qui concerne l'ambivalence de la première lettre en sanscrit (ḍ ou ṛ), elle s'explique du fait que pratiquement toutes les langues indiennes du nord négligent la différence entre les consonnes ड [ḍ] et ड़ [ṛ] mais elles opposent clairement ces deux lettres à र [r] roulé ordinaire). Le passage d'un sens d'identité artistique au nom de l'ethnie, du peuple, ainsi qu'au sens de "mari, époux (rrom)", est peut-être lié au nombre important d'artistes au sein de la population déracinée de Kannauj en 1018 – et dont la profession était manifeste, ce qui a pu frapper les habitants des territoires traversés et expliquer l'extension de ce mot à l'ensemble du contingent.

Contrairement à ce que l'on peut lire un peu partout, le mot "Rrom" n'est nullement un néologisme inventé par des politiciens contemporains, puisqu'on en relève la première occurence en 1385 sous la forme Romiti dans le récit de voyage en Terre Sainte du moine florentin Lionardo di Nicollò Frescobaldi à l'occasion de son passage à Methoni, enclave vénitienne du Péloponèse. La forme Ρομίτης [romitis] est toujours en usage en grec moderne. C'est cette racine qui est à la base de Romanichel (en anglais Romanichal), de rromani sel litt. "peuple rrom".

A l'exception de quelques groupes (surtout en Espagne, France, Royaume uni et Allemagne) la quasi totalité des Rroms utilisent quotidiennement le mot Rrom pour se référer à leur propre ethnie, de la Grèce à la Finlande et de la Russie au Nouveau Monde.

Rappelons pour finir la justification de la graphie recommandée avec double "rr" (graphie souvent raillée par ceux qui manquent d'information): la langue rromani distingue avec autant de clarté deux types de "r" que le français distingue "v" de "b" (distinction non perçue par les Espagnols, ce qui n'empêche pas la différence entre "viens" et "bien") ou bien "l" de "r" (distinction non perçue par les Japonais, ce qui n'empêche pas la différence entre "élection" et "érection"). Le "r" roulé du rromani s'écrit "r simple" (il provient du sanscrit र [r]) alors que l'autre s'écrit "rr double" (il provient d'autres consonnes). Il se trouve – tout à fait par hasard, que le son écrit "rr" apparaît à l'initiale du mot Rrom, d'où cette graphie du nom ethnique des Rroms.

Il ressort de ces considérations que le terme le plus adapté serait Romanichel – s'il n'avait été chargé depuis longtemps de connotations insultantes par les populations riveraines. Il est difficile de revenir sur cette évolution et le mot Rrom peut désormais de le remplacer avantageusement, d'autant que Romanichel est sémantiquement un collectif ("peuple rrom") abusivement utilisé au singulier pour désigner un membre de ce peuple et manquant de féminin.

 

[1] Presque toutes les langues indiennes négligent la différence entre les lettres ड [ḍ] et ड़ [ṛ] (il s'agit de "rétroflexes" c'est-à-dire de consonnes prononcées avec la pointe de la langue retournée en arrière en touchant le palais) mais elles opposent clairement ces deux lettres à र [r] roulé ordinaire.

 

La suite prochain billet - Tsigane

PS : Ces billets ont été publiés dans mon blog Bienvenue chez les Rroms, hébergé à la Tribune de Genève et qui a disparu d'un simple clic, 10 ans de travail effacé. Grâce à un ami Ioan Tenner, il m'a aidée à  les retrouver sur Way Back Machine.

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