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Billet de blog 10 oct. 2021

Les taiseux d'Algérie

Dans un silence fracassant, excusez l'oxymore, les Algériens ont tu l'Algérie et sa guerre d'indépendance. Ils ne pouvaient plus en parler, des générations entières ont grandi dans le silence de leur père et de leur grand-père. Une mémoire calfeutrée derrière les non-dits omniprésents.

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Ce sont trois témoignages d'enfants de père Algérien, descendant de combattant et vivant en France, très révélateurs  et qui m'ont interpellée. Ils utilisent les mêmes mots pour exprimer le silence des pères et des grands-pères.

Pas une parole à table, pas un échange, jamais de confidences, parfois une larme. Jamais, au grand jamais, l'Algérie n'est mentionnée, ni sa guerre, ni les ratonnades, ni les expéditions punitives vécues en France. Seul parfois, le silence est brisé après un verre de trop, où le père prenant sa fille dans ses bras et à qui il a imposé un prénom français, sanglote en lâchant : « Ma fille, n'oublie jamais l'Algérie ! »

Ou c'est le tableau d'un jeune algérien, on y voit toujours des spermatozoïdes, comme un thème récurrent sur toutes ses œuvres. J'apprends que sa mère en Algérie a été parmi celles sur qui ont été testées des expérimentations médicales françaises et qui rendront ses propres enfants stériles. Les tableaux parlent d'eux-mêmes, ils dénoncent cette violence sur le ventre de la femme algérienne, transformé en laboratoire de recherches. Ce traumatisme ne se dit pas,  il se peint, de façon obsessionnelle. Le peintre raconte à sa manière ce qu'on ne peut plus exprimer autrement, si ce n'est en dessin.

Combien d'autres exemples, de ces silences transformés parfois en violence, en désespoir.

Le plongeon dans un mutisme profond de ces mots qui ne viennent plus comme si une barrière infranchissable les empêchait de sortir. Dans ce confinement absolu, l'Algérie est restée enfermée à l'intérieur des non-dits qui ne trouvent plus d'issue, les mots s'y sont perdus dans une mémoire fracassée. Une mémoire enfouie sous des années de silence. 

Et en face, un Emmanuel Macron à qui les mots courent sur cette bouche maladroite, avec une telle légèreté, une telle spontanéité, presque coupable. Il lance à tout va, la mémoire d'Algérie, comme si mémoire-là était une ballerine qui pirouettait dans tous les sens, aérienne et légère.

D'un simple coup de baguette magique, il voudrait tout effacer et recommencer  à zéro comme si de rien n'était. 

Parler de l'Algérie consisterait à donner d'abord la parole à ceux qui se sont tu pendant tant d'années, c'est un travail de longue haleine, c'est la psychanalyse d'un peuple entier dont l'inconscient collectif a été rongé par les affres d'une guerre sans merci. 

Et rappeler à Macron comme dirait le proverbe arabe : « La langue n'a pas d'os ! », elle bouge sans retenue.

Plus de silence, plus d'écoute, entendre enfin ces voix qui n'ont jamais pu raconter l'Algérie. C'est par-là qu'il faut commencer, mon cher Emmanuel ! 

Donner la voix aux sans-voix, redonner la voix aux taiseux d'Algérie.

Djemâa Chraïti, écrivaine 

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