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Billet de blog 12 févr. 2022

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Déroute à Beyrouth

Je l'attendais depuis deux ans mais pas à Beyrouth. Le Covid m'a retenue deux semaines de plus dans la ville frappée par l'inflation et les pannes d'électricité.

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Partie voir ma nièce à Beyrouth qui y effectue un échange universitaire, - elle est rentrée en Europe un jour    avant  moi  laissant la Tata derrière avec un test PCR positif qui tombait le lendemain de son départ - me voilà coincée à Beyrouth pendant deux semaines avec des tests qui perdurent dans leur positivité et on me prévient ça pourrait durer deux mois ! Donc pas de test négatif, pas de voyage! 

Nous avions déjà passé une semaine ensemble, une occasion de rencontrer ses amis réfugiés syriens. Deux       millions de syriens se trouvent actuellement au Liban dont le 80% en situation illégale. Damas n'est qu'à 86 km   de Beyrouth, cette courte distance crée une souffrance plus  grande pour ceux qui n'ont plus vu leur famille       depuis des années. La plupart de ces clandestins arrivent par les montagnes puis trouvent des petits boulots, ou mendient et vivent dans l'illégalité pendant des années ainsi que leurs enfants et tous ceux à naître. Un libanais doit se montrer garant d'un étranger  pour qu'il obtienne son permis de résidence.  Des enfants par centaines en haillons quémandent ou vendent des roses. Ils vivent dans des immeubles vides, car à Beyrouth ils sont pléthores ces immeubles abandonnés par leur propriétaire parti aux Etats-Unis, au Canada ou en France. En face du port où l'explosion a eu lieu, c'est de la dentelle, plus de vitres, les murs explosés, on voit la mer par les appartements traversant sans murs et sans fenêtres. Dans l'appartement où je me trouve toutes les tables en verre ont explosé avec les fenêtres, la pauvre femme qui y logeait est décédée sur le coup. 

Avec la crise, les plus pauvre et les plus précaires sont les premiers frappés ; les migrants africains sont touchés de plein fouet, vingt deux femmes kenyanes que nous connaissons, illégales au Liban, n'ont plus été payées depuis 6 mois, finalement elles ont été renvoyées par leur employeur, sans argent, pour certaines sans leur passeport, victimes de l'esclavage moderne. Elles s'entassent dans un seul local et l'ambassade kenyane ne veut rien savoir. Un appel solidaire sur les réseaux sociaux permet de récolter de l'argent et leur acheter, des couvertures, des habits, des serviettes hygiéniques, des chaussures.

Illustration 2

Les réfugiés syriens dans le quartier où je me trouve, ont crée un parc nommé Laziza par la force de leurs mains, ils ont transporté des pierres, biné, planté des arbres et tous les dimanches ils font une soupe et l'offrent à qui en veut. C'est un peu le conte de la soupe aux cailloux chacun apporte un légume ou deux et on partage. La solidarité entre réfugiés fonctionne à plein régime. Qui cherche du sang pour un chirurgien pour une opération urgente, qui cherche des médicaments pour une dame très malade qui court après un logement pour un tel. A croire que l'assistanat tel que nous le  connaissons ici, isole les gens et les stigmatise. Là-bas, pas de filet social, c'est l'entraide qui permet la survie. Les réfugiés me préparent aussi à manger et s'assurent que je ne manque de rien, confinée dans un appartement gelé. 

L'électricité fonctionne au petit bonheur la chance, on m'a donné un cours sur les générateurs et l'électricité de l'Etat. J'apprends par coeur le tableau électrique et joue avec les fusibles. Si tu veux de l'eau chaude, tu coupes tout, idem pour faire tourner la machine, il faut choisir, on ne peut pas avoir tout en même temps, on gère les priorités parfois on cuisine à la bougie. 

Quand je pose la question sur l'inflation à tous ceux que je croise, ça commence par une grande inspiration, puis l'expression : Wallah haram !  والله حرام ,  c'est péché et de conclure : "c'est la corruption ! Les riches s'enrichissent davantage et les pauvres s'appauvrissent encore plus." Un chauffeur de taxi conduit en chaussettes, il vient de vendre ses chaussures pour nourrir ses 5 enfants. Le cours a fait grimper la monnaie libanaise jusqu'à 33000 livres  pour 1 dollar, du jamais vu. Du coup les prix changent tous les jours aussi. Ils ont tous une application de convertisseur de monnaie et suivent la dévaluation  de la livre face au dollar comme un maléfice, comme un sort jeté au peuple libanais comme une tombe qui s'ouvre à eux. 

Quand de retour en France, on me parle de la sécurité à Beyrouth, "une ville si dangereuse avec une telle insécurité",  je rassure et réponds par la vérité. Sans doute un homme ne serait jamais mort de froid, couché toute la nuit par terre sans que personne intervienne, mort dans la plus grande indifférence. Je me sens plus en danger à Paris qu'à Beyrouth, désolée de le dire ! Et la violence en réalité de cette Europe c'est l'individualisme ! Le chacun pour soi, où le développement personnel permet gentiment de se regarder le nombril et d'oublier les autres.

Je me suis sentie en sécurité à Beyrouth, où des réfugiés ont pris soin de moi tandis que j'étais malade seule, confinée dans cette ville inconnue !

Merci aux réfugiés syriens de Beyrouth et courage aux Beyrouthins et à tous les Libanais plongés dans la misère ! والله حرام

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