Que peut le corps dans un monde d'écrans ? Mourir.

Par Paul Colrat. Un corps peut mourir. Quoi qu’il en plaise aux spinozistes, cela mérite une petite méditation heideggerienne.

Un corps peut mourir à la différence de l’image que nous voyons sur nos écrans, que l’on peut enregistrer afin d’en conserver une trace parfaite. Les écrans sont les supports matériels de l’éternité des images. Les images ont connu avec les écrans une double mutation, d’abord elles sont devenues éternelles, car elles peuvent subsister en passant sans aucune déperdition voire avec une amélioration d’un support à un autre ; la photo que l’on a prise en 1900 subsistera éternellement, aussi longtemps que durera les supports en silicium ou quelque autre matière dont seront composés les supports informatiques, et on peut même faire des retouches qui l’améliorent. Le deuxième aspect de la mutation des images est qu’elles sont devenues parfaites, et à vrai dire plus parfaites que les images les plus parfaites que nous avions, l’image de l’œil nu ; l’image numérique a maintenant beaucoup plus de détermination que les déterminations que nous pouvons apercevoir à l’œil nu. Donc la présence n’a plus de privilège par rapport à l’image du point de vue de la connaissance ; on ne gagne pas plus de détermination à voir une chose « en vrai ».

Il s’est donc produit un retournement historique dans le statut de la trace, alors que la trace (et par là l’image) était caractérisée par une perte de détermination par rapport à ce dont elle était trace, par exemple la trace de l’animal dans la forêt n’enregistre qu’un certain aspect de cet animal, la forme de sa patte, la trace aujourd’hui enregistre autant de détermination qu’il peut y en avoir dans un être, et plus de détermination que ce l’on peut en connaître par la perception. La trace est devenue parfaite, elle est devenue, d’un point de vue idéel, duplication pure. L’étant à l’origine de la trace a perdu son privilège, au contraire l’image est devenue préférable, nous préférons voir un documentaire animalier plutôt que de faire une expédition dans la jungle, nous préférons faire des apéros Skype plutôt que de recevoir des amis, nos élèves préfèrent même les cours à distance depuis leur lit. Le monde des écrans a le privilège de la maîtrise.

Pourtant on dit toujours à nos élèves qu’on préfère les voir « en vrai », à nos amis qu’il est bon de les retrouver « en vrai », à nos parents ou nos enfants qu’on veut « passer du temps » avec eux. Que signifie ce « en vrai » ? En quoi est-il lié au fait de « passer du temps » ? Ce n’est pas la vérité au sens classique, c’est-à-dire le fait d’avoir une information qui correspond à une réalité, car l’information que nous avons par nos écrans est tout aussi vraie en ce sens que ce que nous voyons, et même plus. Il y a plus de vérité dans l’image contemporaine que dans ce que nous pouvons percevoir quand nous sommes physiquement présents à une chose. Pourtant il se passe quelque chose d’irréductible quand nous voyons quelqu’un « en vrai ». En quoi sommes-nous dans le vrai ? En quoi la présence d’un corps à un autre est-elle un site enveloppé dans le vrai ? S’il s’agit d’un site c’est que la vérité n’est pas simplement une correspondance entre notre esprit et une chose, mais qu’elle est un espace dans lequel plusieurs choses peuvent avoir une place, c’est-à-dire un espace que l’on peut partager, donc que l’on peut habiter en commun.

Ainsi on peut distinguer un site vrai et un site faux. Dans le vrai, dans le site vrai, se donne quelque chose à partager, ou plutôt se partage ce qui fait le propre de notre existence, notre mortalité. Lorsque Heidegger dit que nous sommes « pour la mort », que ce qui existe (Dasein) est pour la mort, cela signifie à l’inverse que ce qui ne meurt pas n’existe pas. Ce qui ne meurt pas peut être un étant, mais c’est un étant sans être. Le règne des écrans est le règne des étant sans être, c’est-à-dire de choses qui ont atteint le niveau du summum ens, l’éternité, mais qui en atteignant l’éternité on perdu l’être. En ce sens l’époque de la métaphysique est plus qu’une onto-théologie, c’est une théologisation de l’étant, dans le sens où par la transfiguration technologique, les étants atteignent tous l’éternité. Mais l’éternité efface pour nous les étants car nous ne partageons plus rien d’essentiel avec eux. Ils sont l’animation d’un monde sans âme.

Ainsi ce que peut un corps, ce que peut un corps dans sa rencontre même avec un autre corps, c’est de partager cette mortalité. La mortalité est une imperfection du point de vue des images qui durent éternellement, elle est une durée limitée. Mais elle est en même temps une ouverture, car elle est ce que nous partageons avec les autres hommes. En ce sens, dans la mesure où elle ouvre à un partage, la mort est une puissance du corps (je dis du corps car nous n’avons pas de preuve que l’esprit meure, au contraire sa différence avec le corps prouverait plutôt qu’il ne meurt pas). Lorsque nous voyons « en vrai » quelqu’un, nous voyons non seulement sur son visage les affres du temps, mais nous nous tenons en même temps en un même lieu qui n’est pas seulement l’espace physique mais qui est le site vrai, vrai en raison du partage qu’il donne. Le corps est ainsi doté d’une puissance du fait même de son impuissance, car le partage de cette impuissance rend possible une communauté, qui n’est pas une totalité qui nous engloberait tous mais ce qui se tient en face de chaque participant, le vis-à-vis qui rend la vie impossible mais qui la rend commune. Lorsque nous voyons un corps, aussi bien un corps humain qu’un corps animal ou végétal, peu importe il n’y a pas ici de privilège de l’espèce, nous voyons ce qui est en proie à la mort, comme nous, c’est-à-dire celui sur qui le temps passe, c’est-à-dire celui à qui le temps donne potentiellement la mort. Or le temps ne donne pas la mort aux images, elles ont par là le privilège de subsister, mais dans la solitude de l’éternité atteinte par ces nouveaux summa enta, étants suprêmes. Le propre en effet du summum ens c’est d’être seul ; la solitude n’est donc pas un hasard dans le monde des écrans, l’éprouver n’est pas un problème psychologique ; la solitude est ce qui définit métaphysiquement l’étant éternel. Telle est la cause métaphysique qui explique la solitude des « réseaux sociaux ». L’éternité au sens de la métaphysique rend la communauté impossible.

(Ce n’est pas pour rien que la Trinité s’incarne, car il fallait sortir de l’éternité métaphysique pour que la communion soit possible).

 

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.