Pour un vrai projet d'utilité publique pour Loriol et Livron

C’est l'histoire, longue de 70 ans, de deux petits centres-villes autrefois florissants, qui se meurent. C'est l'histoire d'un territoire naturel et agricole, aussi appelé « verger de France », qui assiste à la construction d’usines, d’entrepôts, de nouveaux quartiers pavillonnaires, à l’arrivée de nouveaux riverains, et qui disparaît progressivement sous l'étalement industriel et urbain.

C’est l'histoire, longue de 70 ans, de deux petits centres-villes autrefois florissants, qui se meurent. C'est l'histoire d'un territoire naturel et agricole, aussi appelé « verger de France », qui assiste à la construction d’usines, d’entrepôts, de nouveaux quartiers pavillonnaires, à l’arrivée de nouveaux riverains, et qui disparaît progressivement sous l'étalement industriel et urbain.

C'est l'histoire d'un fret ferroviaire et des transports publics qu'on abandonne au profit d'un trafic routier de plus en plus incontrôlé, de plus en plus délirant... C’est le projet « historique » d'une déviation routière « d'utilité publique », inlassablement étudiée, repoussée, réétudiée, à nouveau repoussée... pendant 70 ans, pour toujours obsolète dans cette surenchère sans fin.

Des années 1950 à 2021

« Le Premier ministre Jean Castex lance les travaux de contournement de Livron et Loriol-sur-Drôme » titre France 3 Région Auvergne-Rhône-Alpes le 27 mars 2021, et poursuit « Le chantier était attendu depuis plus de 40 ans dans la Drôme : le contournement de la N7 à Livron et Loriol-sur-Drôme devrait enfin voir le jour. »

Plus précisément, cela fait 70 ans, depuis les années 1950, que les murs lézardés de Loriol et Livron deux petites villes situées de chaque côté de l’embouchure de la Drôme, dans les plaines garnies de fruitiers, encastrées entre l'A7 et les collines du sud-est de Valence font écho de ce projet de contournement par l'ouest.

Pour ma part, j’ai découvert le projet lorsque j’ai emménagé à Loriol, il y a un peu plus d’une année. Si je n’y habite que depuis récemment, j’ai une longue histoire familiale dans cette région, que je connais depuis que je suis née.

La Nationale 7, un infernal monument

Parallèle à l’A7, la Nationale 7 est le seul axe qui relie Loriol dernière sortie d’autoroute avant Valence Sud – à Livron, et à l’interminable zone d’activité basée à Portes-lès-Valence. Aux poids lourds qui traversent chaque jour les deux communes viennent s’ajouter les voitures des particuliers qui se rendent au travail dans cette même zone d’activité, ou à Valence.

« À cet endroit la circulation sur la Nationale 7 atteint les 18.800 véhicules par jour en moyenne en été. » Toute l’année, les embouteillages bloquent les entrées de Loriol, celles de Livron, et le pont qui relie les deux communes. Si Loriol bénéficie d'une petite déviation qui épargne son centre, mais qui jouxte des quartiers d'habitation plus récents, le centre de Livron subit de plein fouet et en continu le trafic infernal.

Voilà bien longtemps que ces deux communes, autrefois modestes mais pourtant riches de leurs petits commerces, de leur paysannerie et de leur artisanat, voient leurs petits centres se vider, se paupériser, leur campagne et leurs espaces naturels disparaître au profit de l’arrivée de l’A7, des usines, et des nouveaux quartiers pavillonnaires en mode Los Angeles. Voilà bien longtemps que les petites gares des deux communes, idéalement placées sur la ligne Marseille – Avignon – Valence ville – Lyon Part-dieu, assurent le service minimum. Bien longtemps que les habitants, historiques ou nouveaux riverains, s’efforcent de vivre selon cet algorithme de circulation, de parkings, de passages piétons et de feux tricolores.

« Depuis les congés payés » racontent les anciens. « On s’installait au bord de la route et on regardait passer les voitures. C’était avant la construction de l’autoroute ».

Aujourd’hui on célèbre encore cette époque, notamment lors de la « fête de la N7 » à Loriol durant laquelle, chaque année, on bloque l’avenue principale à la circulation pour organiser... un « bouchon » de voitures de collection. Étrange nostalgie.

Le mistral aurait-il tourné ?

C’est dans le courant des années 1950, donc, que l’État entreprend les premières études de cette déviation. Cependant, la réalisation tardant et le trafic de la N7 grandissant, le projet se retrouve vite dépassé. Dès lors, durant près de 70 ans, les études se succèdent, le projet est inlassablement repoussé, maintes fois remodelé, de manière à s’adapter à la fois à la hausse constante du trafic, et aux contraintes techniques et financières imposées par les pouvoirs publics, qui rechignent à s’engager. En dehors de la petite déviation de Loriol, construite dans les années 1970 pour pallier à l'urgence de la situation, mais aujourd'hui absorbée par l'étalement urbain, le projet du grand contournement reste bloqué.

En ce samedi 27 mars 2021, le mistral aurait-il tourné ?

Le Premier ministre s’est déplacé en personne pour annoncer à la presse locale la fin d’un attentisme de 70 ans. Aux financements apportés par les communes, la Communauté de Commune et le Département, l’État et la Région se sont enfin engagés à ajouter la part qui manquait respectivement 55 et 30 millions d’euros sur un budget total avoisinant (pour l’instant) les 120 millions d’euros et ont signé le protocole pour lancer les travaux en 2022.

Au programme : « La déviation prévue devrait parcourir plus de 9 km, avec une très grande majorité de routes nouvelles. Une seule voie est prévue dans chaque sens, avec 4 créneaux de dépassement. Il va falloir créer 3 ouvrages de franchissement de la voie ferrée, un nouveau pont sur la Drôme, et 5 nouveaux ronds-points. La vitesse devrait être limitée à 80 ou 90 km/h. Les travaux devraient occasionner 600.000 m3 de déblais. 50.000 tonnes d'enrobés sont annoncés. Une centaine d'espèces protégées ont été découvertes sur le site, notamment l'apron du Rhône dans la rivière de la Drôme. Des corridors de biodiversité sont donc prévus. Pour le nouveau pont qui enjambera la rivière, un viaduc avec seulement deux piles dans la rivière est prévu, pour limiter les impacts sur la biodiversité, alors que le pont de l'A7 en a quatre. »

Voilà qui devrait nous combler.

Un projet d’utilité publique ?

Alors certainement qu’en tant que Loriolaise, je devrais me réjouir que ce projet de contournement aboutisse enfin. Je devrais me réjouir pour tous les habitants dont l’appartement est embaumé par les odeurs de gaz d’échappements, la santé dégradée par la pollution de l’air... tous les habitants pour qui les déplacements du domicile au travail sont sclérosés par les embouteillages, la moindre tentative de sortie en vélo rythmée par le rugissement des moteurs des voitures et des camions, hantée par l’angoisse de l’accident... la vie envahie par toutes ces nuisances liées au trafic, qui défigurent leurs villes et pourrissent leur quotidien. Pourtant, très sincèrement, je ne parviens pas à me réjouir.

D’abord parce que, connaissant nos dirigeants, je ne me fais aucune illusion :

1. La construction de cette déviation n’est certainement pas motivée par la volonté gratuite et bienveillante d’améliorer la qualité de vie des habitants. Elle est plus probablement motivée par la volonté économique de rendre plus fluide, plus efficient, plus rentable le flux des poids lourds vers les entrepôts de leurs partenaires industriels et commerciaux basés à Portes-lès-Valence.

2. Le fait que le Premier ministre et le président de la Région viennent auto-célébrer leurs généreuses contributions devant la presse, à quelques semaines des élections régionales et à l’approche des présidentielles, atteste d’une stratégie électoraliste à peine dissimulée, pour ne pas dire grossière, sans pour autant assurer que le projet aboutisse réellement.

3. Je m’avance peut-être un peu, mais je doute que ces deux représentants de l’État, ainsi que les maires des communes concernées, attendent avec impatience le désengorgement de la route qui traverse et relie nos deux villes, pour développer avec la même générosité le transport ferroviaire, le réseau de transports en commun et les infrastructures de mobilité douce, indispensables à une véritable évolution du transport et de l’usage de la route.

Et puis, lorsque je regarde ce projet, d’autres réflexions me viennent :

Si les désagréments liés au trafic en ville seront partiellement et localement réduits, c’est bien là le seul point positif. Car en terme de pollution et d’émissions de gaz à effets de serre, le problème sera seulement déplacé, invisibilisé, et pourrait même s’accroître. La construction d’une nouvelle route engendre systématiquement une hausse du trafic, et on peut s’attendre aussi, en reliant plus efficacement certains territoires, à une accélération de l’étalement industriel et urbain. Et hop, en quelques années on se retrouve au point de départ : nouvelles usines, nouveaux quartiers, nouveaux riverains, nouveaux embouteillages... et une pollution augmentée. Toute l’histoire des 70 dernières années.

Lorsque je regarde ce projet, je ne peux pas m’empêcher de voir une route supplémentaire ravageant un peu plus le paysage, empiétant un peu plus sur le territoire de milliers d’espèces sauvages, dont certaines protégées… avec ou sans « couloirs de biodiversité » (greenwashing alert).

Lorsque je regarde ce projet, je vois une ambition à court terme, qui perpétue cette logique de la surenchère, de l’accélération, là où l’urgence écologique exige de ralentir.

Et finalement, j’ai la désagréable sensation qu’on ne me propose pas de véritable choix, que je devrais juste me satisfaire d’une réponse à une situation médiocre et insoutenable par une solution toute aussi médiocre et insoutenable. Si bien que je me sens incapable de me prononcer sur le bien-fondé d'un tel projet.

Si j’avais réellement le choix

Rénover, revaloriser, ré-habiter les centres-villes, ralentir l'étalement industriel et urbain, ré-investir le ferroviaire pour les marchandises et pour les passagers, densifier le réseau de transports en communs, développer les mobilités douces, diminuer le trafic routier...

Viser au delà du court terme, élargir le champ de vision, œuvrer pour une transformation profonde de la société au regard des enjeux climatiques et environnementaux... Arrêter de foncer dans le mur en appuyant sur le champignon.

Voilà les éléments qui constitueraient à mes yeux le projet d'utilité publique dont nous avons tant besoin.

Notes :

Historique du projet de la déviation Loriol-Livron

Article de France 3 Région Auvergne-Rhône-Alpes

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