Écriture ghetto - Chaillot 23 avril 2016

Ce texte a été écrit par Gerty Dambury dans le cadre de la rencontre organisée par l'association Décoloniser les Arts le 23 avril 2016 au Théâtre de Chaillot. Il analyse les dispositifs existant pour les écritures "issues de la diversité" et pose la question du traitement "spécifique" réservé aux artistes et écrivains dits francophones...

Collections spécifiques dans les maisons d’édition sans apparemment aucune chance de passer dans les collections généralistes, résidences d’écritures spéciales où nous nous retrouvons entre nous, théâtres à nos écritures réservées, festivals spécialement dédiés aux outremers, concours d’écriture pour auteurs africains (de 1968 à 1993 et relancé en 2014), théâtre outremer à Avignon, Act Francophone à New York tandis que dans les théâtres mainstream se déroule Act French avec des « vrais metteurs en scène et comédiens français »

 La liste des espaces entièrement à part pour des français à part entière mais racisés est assez conséquente.

Deux lignes éditoriales parallèles : l’une pour les francophones (dans laquelle, en principe ne se retrouvent pas les originaires des DOM) et l’une pour les originaires des outremers dans laquelle ne se retrouvent pas les francophones – (afrodescendants francophones, maghrébins francophones, libanais, vietnamiens…)

Ces deux lignes disent clairement quelque chose de la relation de la France aux habitants de ses anciennes colonies. Une assignation à résidence en quelque sorte, dont se plaignait une spectatrice lors de la houleuse rencontre à la Colline : elle disait qu’elle n’avait pas envie d’aller dans des théâtres ghettos pour voir des récits concernant l’Afrique par exemple.

Cette assignation à résidence crée, chez l’exclu, un besoin désespéré de reconnaissance et d’entrée dans le lieu établi et sacré de la « meilleure culture », du lieu de l’excellence artistique…

Ceux qui refusent la ghettoïsation ont un véritable problème de visibilité : qui les lit ? Qui voit leurs spectacles ? Où peuvent-ils se produire ? Avec quels fonds se produisent-ils ?

Par qui les textes sont-ils étudiés ? Dans quelles revues les critiques peuvent-ils publier leurs recherches ? Combien de personnes, ici, connaissent la revue « Nouvelles études francophones ? »,  combien lisent Africultures ? Et à quelles identités spécifiques ces revues s’adressent-elles ?

Donc, la question n’est pas tant de dire qu’il n’y aurait aucun espace pour les créations ou les écritures, mais que ces créations et écritures sont cantonnées à un espace donné, réduit, restreint, qui semble fonctionner en marge de l’ensemble de la société française, au point que ceux que nous côtoyons au quotidien n’ont que très peu de chances d’accéder à l’univers dans lequel nous évoluons.

En conséquence, il existe bien une communauté de comédiens, auteurs, metteurs en scène racisés, créée non par eux-mêmes mais par l’assignation à des espaces dédiés, en lien direct avec une racialisation et une essentialisation des individus en dépit de leur volonté ou de leur désir d’exister pleinement dans cette société commune. (une nuance : que fait-on des asiatiques ? Où les place-t-on ? Comment les répertorie-t-on ? L’Afrique, les nouvelles identités – afropéen.ne.s – n’occupent-elles pas tout l’espace sans tenir compte des récits d’autres racisés encore plus invisibles ? Asiatiques, Indiens…)

Du coup, la question qui se pose aux assignés était relativement simple mais lourde de conséquences, du point de vue de la construction de leurs trajectoires et du point de vue psychologique : fallait-il se couper totalement de toute identité spécifique et refuser d’endosser le rôle de ce que l’on en vient soi-même à considérer comme l’exotique (j’ai vu des auteurs antillais rejeter à toute force l’idée qu’on les rattache à leur pays d’origine sans pouvoir pleinement revendiquer leur identité française) ou fallait-il constituer des réseaux de professionnels et d’un public racisé qui permettent de montrer et de faire entendre ses créations, textes etc. ? DLA propose aujourd’hui une troisième voie : celle qui consiste à forcer les portes des temples…

Un fonctionnement en autarcie communautaire se développe de plus en plus et se revendique comme tel. Les bonnes âmes qui monopolisent le centre s’en plaignent de plus en plus. Comment résoudre cette dichotomie ?

L’une de mes propositions s’adresse à nous-mêmes et concerne tous, pas seulement les racisés : et si on déplaçait le centre ? Et si le but de tout notre travail de création n’était pas d’occuper le centre, mais de renouveler les marges de façon à rendre caduc le centre ?

  Et s’il ne s’agissait pas de faire reconnaître par le dominant notre existence et notre créativité de dominé mais plutôt de renverser les points de vue ?  Et s’il ne s’agissait pas de faire une petite place à quelques racisés dans le temple de ce qui a été consacré, mais de reconsidérer le temple, de le questionner, bref de lui retirer sa fonction d’espace délivrant la doxa ?

J’irais plus loin, en disant que, sur les questions de formation, il faut sortir du paradigme selon lequel les racisés ostracisés dans cette société devaient toujours être en train de « rattraper un retard », lequel besoin de rattrapage laisse sous-entendre qu’il y aurait permanence de ce modèle de développement : l’Europe centre, sa formation au centre, son théâtre au centre, sa conception de la scène au centre, sa conception de la littérature et de l’écriture au centre et les autres cultures s’efforçant de parvenir à ce modèle édifié sur des siècles de négation de l’existence d’autres modes d’être.

Cela suppose de porter soi-même un autre regard sur ses marges, sur les espaces invisibles qui demeurent à occuper, sur les cultures que peuvent faire émerger ceux qui ne se contentent pas de reproduire, de ressembler à, de viser le centre pour, une fois installé au centre, se désintéresser de ce qui a pu les porter.

Concrètement :

  • refuser les ghettos et les rendre caducs, refuser le ka ou vlé fè ? (on n’y peut rien) pour inventer son espace de création,
  •  affirmer le postulat que c’est – je cite CLR James – « quand vous êtes dehors tout en participant comme membre que vous voyez les choses différemment et que vous êtes capables d’écrire de façon indépendante. 
  • tisser des partenariats avec ceux qui acceptent de nous rencontrer sur nos bases : préciser que nos bases contiennent à la fois la culture dominante et la nôtre tandis que le dominant ne nous contient pas…s’il nous ignore…
  • revisiter les concepts d’instructeur à sens unique en faisant valoir ce que celui qui est en phase d’instruction peut apporter à celui qui instruit et questionner ses valeurs.
  • Privilégier l’écoute de ce qui ne nous est pas habituel et qui n’est pas encore passé par le prisme des grandes écoles de formation, des grandes maisons d’édition, de la reconnaissance institutionnelle.

Bref, gagner et consolider sa liberté.

 

 

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