Agir sur les structures étatiques pour décoloniser les imaginaires

Les 11, 12 et 13 octobre 2016 à l'initiative du CDN de Haute-Normandie et de son directeur David Bobée, avaient lieu les journées de la diversité. L'association Décoloniser les Arts a été invitée à animer une table ronde autour des questions des discriminations envers les racisés. La dramaturge et metteure en scène Gerty Dambury y a prononcé l'intervention ci-dessous.

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Le 12 juillet 2016, Yannick L’Horty, professeur à l’université Paris-Est-Marne-La-Vallée, rendait son rapport d’étude, commandée par le premier ministre, sur les discriminations à l’embauche dans la fonction publique. Ce rapport peut être consulté sur le site du ministère de la fonction publique, dont la ministre est Annick Girardin, originaire elle-même de Saint-Pierre et Miquelon. 

Les résultats de cette étude sont sans appel : la discrimination à l’embauche dans la fonction publique touche fortement les personnes nées hors de France ou dans un département d’outremer, les personnes résidant dans des zones urbaines sensibles (ce que j’appelle ironiquement : les quartiers à ZUS et coutumes…) et les descendants d’immigrés. De même, cette discrimination opère de manière diverse selon les ministères et nous pouvons lire dans cette étude la chose suivante :

« toutes choses égales par ailleurs, les descendants d’immigrés ont 8 % de chances en moins d’occuper un emploi public que les natifs (Baradji et al., 2012). Certes, les différences sont importantes selon les fonctions publiques. Ainsi, les descendants d’immigrés africains hors Maghreb ont 29 % de chance en moins d’être salarié de la fonction publique d’État, mais 50 % de chance en plus d’être salarié de la fonction publique hospitalière. La sousreprésentation des descendants d’immigrés dans l’emploi public ajoute aux difficultés de ce groupe social qui est davantage exposé à la précarité dans l’emploi privé, à un niveau de vie inférieur et à un taux de pauvreté plus élevé (Cusset et al. 2015). Pouget (2005) distingue les personnes qui ont un seul parent immigré de celles qui en ont deux. Ces dernières sont relativement moins présentes dans l’emploi public. C’est le cas en particulier des enfants de parents nés en Afrique du nord, même lorsque l’on raisonne toutes choses égales par ailleurs, à diplôme égal, âge égal et à profession des parents égale. »

Elle touche bien évidemment les femmes également ainsi que les personnes dont le patronyme évoquerait un rapport quelconque avec la religion musulmane, bien qu’il soit, en principe, impossible de déterminer de quelle religion est un citoyen… Impossible et anti-constitutionnel…

À ce propos, l’auteur du rapport note que :

L’existence même d’un référentiel ethnoracial ayant été déclarée anticonstitutionnelle, on ne dispose d’aucune donnée sur l’appartenance ethnoraciale, qu’elle soit réelle, supposée, ressentie ou même autodéclarée, permettant de documenter les inégalités d’accès à l’emploi public et leurs évolutions selon ce critère, de même que dans tout autre aspect de la réalité sociale. Dans le même ordre d’idée, on ne documente pas davantage l’appartenance religieuse des Français, dans le public comme dans le privé, à défaut de statistiques publiques dans ce domaine (depuis le recensement de 1872). Pour autant, ce n’est pas parce que la statistique publique française est « aveugle à la couleur », ou à la religion, qu’elle l’est aussi à l’origine. C’était là un des constats posé par le rapport du Comité pour la mesure de la diversité et l’évaluation des discriminations (COMEDD) qui recommandait en 2010 de privilégier un usage raisonné des entrées par le lieu de naissance et la nationalité plutôt que de s’aventurer dans les statistiques ethniques. C’est aussi la voie suivie par l’enquête conjointe de l’INSEE et de l’INED « Trajectoires et Origines », qui ne permet pas de produire des statistiques ethniques mais qui renseigne l’origine de la personne interrogée et celle de ses parents au travers du lieu de naissance, de la nationalité, de la langue parlée et de la trajectoire migratoire.

L’étude, très fine, nous apprend de nombreuses choses sur l’organisation des concours de la fonction publique et tous les efforts faits par cette dernière pour lutter contre les discriminations. Mais elle nous fait voir à quel point l’organisation des concours, l’accès aux appels d’offres, la rédaction des avis de concours, les attentes particulières conscientes et inconscientes chez les examinateurs jouent en défaveur des populations outremer et des populations issues des ZUS à l’inverse des personnes résidant en ville (à Paris encore plus) et vivant en couple…

Elle nous montre également comment l’accès aux concours lui-même est entaché par des étapes indépendantes de son organisation propre mais qui influent durablement sur les résultats de ces embauches.

Ainsi, au ministère de la justice, il existe des concours dont les thèmes sont si précis qu’il faut avoir, au préalable, effectué un stage auprès d’un magistrat pour avoir une chance d’y réussir. Or les stages sont déjà eux, distribués sur des bases profondément discriminatoires : choix du stagiaire effectué par l’enseignant d’écoles particulières, entre-soi, réseau social favorable etc.

De fait, dans ce cas précis, avant même de parvenir au concours, une sélection discriminatoire semble jouer contre les populations qui subissent déjà des discriminations en général.

De façon plus générale, toutes les étapes concrètes de la sélection des candidats sont susceptibles de jouer un rôle dans la production des inégalités de traitement entre candidats. Cela est valable pour toutes les filières de recrutement dans toutes les entités qui relèvent de la fonction publique. Cette perspective ouvre dès lors un vaste champ d’application pour les actions publiques de prévention des discriminations.

Cette étude très complexe mérite d’être lue par tous ceux qui s’intéressent aux questions de discriminations mais en particulier à la discrimination dans la fonction publique.

En effet, le cas particulier de la fonction publique en matière de discrimination est capital car il constitue un critère d’appréciation de la politique de l’État en la matière. De plus, l’étude du fonctionnement de la fonction publique renseigne sur l’organisation de la société et sur la façon dont se reproduit et se perpétue une certaine idée de la France. Elle permet également de repérer les stéréotypes sur lesquels s’appuient les discriminations.

J’ai voulu débuter par la référence à cette étude avant d’en venir aux questions que pose l’organisation de l’encadrement au sein du ministère de la Culture et la possibilité qu’il y aurait à faire évoluer les choses à l’intérieur de l’institution qui nous gouverne, pour une meilleure affirmation de la lutte pour l’égalité des chances pour tous. En effet, comment une fonction publique qui pratiquerait des discriminations en son sein, pourrait-elle concourir à lutter contre les discriminations au sein de la société ?

Même en tenant compte du rôle de plus en plus prépondérant des collectivités locales et territoriales dans la création et la diffusion culturelles - aspect que va évoquer Fabienne Pourtein -, le ministère de la culture demeure celui qui donne le « la » dans l’organisation du territoire et la lecture de ce que représente l’« exception culturelle française » au niveau international.

Or, comment l‘administration culturelle est-elle structurée, par qui et selon quelle vision de ce qu’est la culture française et du rayonnement nécessaire de cette culture sur le reste du monde, vision liée à celle de la fameuse « exception culturelle » ? Qu’attend-on du candidat à la « culture française » ? Quelle image doit-il véhiculer de la France ? Que veut-on donner à voir et à lire de soi, de son histoire, de sa relation avec l’autre en soi, l’étranger ? Quel récit colonial perdure dans l’imaginaire des responsables de la culture en France ? Comment se défaire de ce récit colonial ? Qu’attend-on de l’artiste d’origine étrangère afin qu’il soit adoubé par l’institution ?

Si l’on s’intéresse, par exemple, au discours prononcé par la ministre de la Culture actuelle, Audrey Azoulay, au moment de l’intronisation d’Alain Mabanckou, le 03 mai dernier, au grade de Chevalier des Arts et des Lettres, on relèvera ce qui constitue la colonne vertébrale de la relation de la France à ses minorités :

1) pour ce qui est du racisme, une référence permanente au racisme aux États-Unis, qui permet de fortement occulter ce qui se passe dans notre pays,

2) une opposition entre l’expression des blessures liées à la colonisation ou à l’esclavage et l’obligation à l’universel dont Leila Cuckierman nous a parlé plus haut.

Je cite madame Azoulay :

« Sans contester les souffrances qu’ont subies ou subissent les Noirs en tant que Noirs – et on pense aujourd’hui au combat aux États-Unis des Black Lives Matter – vous contestez la tentation toujours présente de réduire l’identité de chacun à l’une de ses appartenances et tenez, en cela, un discours universel. »

Il y a bien d’autres aspects intéressants dans ce discours qui, au passage, fait également d’Alain Mabanckou l’ambassadeur au verbe crépitant d’une langue reçue de la colonisation… 

Cependant, j’y relève les trois tentations de la grandeur de la France : la tentation de réduire la colonisation à ses effets positifs, la tentation de réduire au silence ceux qui s’acharnent à pointer du doigt les aspects douloureux de l’histoire et du présent de la société française à l’égard de ses populations diverses – en montrant du doigt, au passage, ces vilains États-Unis -  et la tentation de l’imposition d’un universel pensé à partir de soi-même et de sa pensée philosophique.

Cette pensée se décline dans tous les domaines artistiques, dans la formation des cadres, dans la formation des artistes, dans les choix des programmes scolaires  - il faut se rappeler à quel point il est difficile de faire valoir la nécessité de se pencher sur certains aspects de l’histoire de France -, dans la manière dont le centralisme jacobin peut occulter – en particulier dans les territoires d’outremer – les réalités sociales et culturelles afin d’imposer ce qui vient du centre.

Agir sur les structures culturelles consisterait à avoir une action sur ces trois aspects.

Sur le premier aspect, celui qui consiste à occulter les aspects les plus violents de la colonisation, la réponse d’un jury d’attribution de bourses de création à un artiste, lui refusant un texte sur les massacres de Sétif en lui faisant comprendre que le récit principal de l’année 1945 est la seconde guerre mondiale et non pas les premiers soubresauts de la Guerre d’Algérie, en relation avec l’espoir donné d’une égalité durant le conflit mondial et l’écrasement violent et meurtrier de toute révolte dans une colonie le jour même de la signature de l’armistice de 1945, est un exemple très parlant. Il lui fut même reproché de confondre la guerre d’Algérie avec la seconde guerre mondiale…

Peut-être ces membres du jury ignoraient-ils à peu près tout de la relation de la France à l’Algérie – hormis ces affreux égorgements de femmes blanches par des arabes amateurs de couteaux et de sabres. Il faut dire que la transmission de l’histoire coloniale a longtemps été à charge contre les colonisés et à décharge pour les colonisateurs. Le désir d’en revenir à cette lecture de l’histoire de la colonisation en fait frémir plus d’un.

Alors, faudrait-il imaginer un jour une exposition sur l’histoire de la colonisation en France, une sorte de Noire est la couleur en France qui puisse concourir à la formation des fonctionnaires de la culture et les aider à comprendre que oui, la discrimination, la violence esclavagiste et coloniale font entièrement partie de la culture du pays, qu’il en est aujourd’hui affecté (et nourri à la fois) par un effet boomerang, qui fait mal sans doute, mais qui, au final, pourrait permettre de comprendre et de transformer cette société ?

Instiller de la « « diversité » » dans les structures étatiques, à tous les niveaux de décision, pourrait-il d’une façon ou d’une autre, influer sur la manière d’accueillir les propositions artistiques des racisés ? Dans les DRAC, dans les différentes directions du ministère de la culture, dans les cabinets ministériels, à la direction des écoles d’art, etc ?

On ne peut absolument pas faire l’économie d’une telle proposition. Il faut nommer des gens qui servent de mouche du coche !

Cependant, le travail de déconstruction de l’imaginaire colonial doit être bien plus profond que cela, y compris chez les racisés. Je ne suis pas certaine qu’un originaire des Outremer ait pleinement conscience de ce qu’il reproduit comme pensée raciste et coloniale vis-à-vis d’un descendant d’Algérien…

Pas certaine non plus que nombre de racisés n’aient pas à cœur de rassurer le bon paternalisme occidental sur l’absence de danger qu’ils pourraient représenter pour l’institution et, partant, contribuent à maintenir à l’écart ce qui pourrait occasionner quelques turbulences à la pensée en place. Ce sont, d’aileurs en général, ceux que l’institution choisit d’honorer…

Pour ma part, je plaide pour un dépassement des spécificités : lorsque nous verrons des spectacles de danse et de théâtre, des films, des réalisations graphiques et plastiques, photographiques, des écrits de racisés qui seront aussi naturellement présentés pour leur valeur intrinsèque que n’importe quelle autre création artistique, et non pas enfermés dans des programmes spécifiques, des aides spécial-diversité agrémentées de soutiens financiers cache-sexe, nous pourrons dire que la France aura changé. Jusque-là, nous risquons de ne voir éclore que quelques gestes visant à apaiser de rares sentiments de culpabilité et non pas le mouvement assuré et adulte d’une société qui assume totalement son passé et s’efforce de fouiller au plus profond des plaies les plus purulentes de son présent.

 

 

 

 

 

 

 

 

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