Questionner l'universel, un texte de Leila Cukierman

Questionner la notion d'universel : c'est le défi que propose Leila Cukierman dans cette intervention prononcée à Rouen le 13 octobre 2016. Les 11, 12 et 13 octobre 2016 à l'initiative du CDN de Haute-Normandie et de son directeur David Bobée, avaient lieu les journées de la diversité. L'association Décoloniser les Arts y animait une table ronde sur les discriminations envers les artistes racisés.

Table ronde Décoloniser les Arts aux journées de la diversité © Inconnu Table ronde Décoloniser les Arts aux journées de la diversité © Inconnu
Nous vivons un moment historique d’une extrême violence, fait de racisme d’apparence et de racisme culturel. Il ne suffit pas de se draper dans un antiracisme de gauche purement moral qui ne reconnaît pas les spécificités des oppressions et des dominations postcoloniales dans notre pays comme le fait souvent le monde de la culture.

Une obstination à ne pas creuser l’histoire de l’édification de notre société capitaliste sur les corps et les cultures de peuples entiers concourt à prolonger ce rapport dominant/dominé profondément inscrit dans nos inconscients.

 Cette domination continue de s’appuyer sur le supposé « universalisme » qui serait inhérent aux seules cultures occidentales.

Je me souviens d’une ancienne conversation avec un « professionnel » à qui je faisais part de mes regrets de la rareté sur les scènes d’une grande artiste haïtienne de mes amies : Toto Bissainthe, comédienne hors pair notamment chez JM Serreau. Elle était aussi  comme souvent dans la Caraïbe, conteuse, musicienne et chanteuse et créait chansons, contes, musiques à partir de sa singulière culture. La réponse de cet homme de bonne volonté siffle encore à mes oreilles : l’art de Toto Bissainthe n’avait pas de caractère universel. La même réponse qu’aujourd’hui la profession continue d’opposer aux artistes racisé-e-s.

Pourtant c’est bien à partir de l’expression d’une singularité que s’élabore tout travail artistique, non ? Et je cite Alain Menil, « ….. l’expérience du minoritaire montre parfois plus d’aptitude à traverser l’opacité complexe du monde, que le confort acquis dans les majorités conformes aux modèles déposés, ou aux normes implicites. Curieusement, c’est au mieux de ce que l’expérience de la singularité comporte de solitude que je pouvais comprendre ce que signifiait d’être solidaire…. »  et comme le dit Glissant « solitaire et solidaire » caractérise le travail du poète.

Aujourd’hui, je voudrais à nouveau questionner l’objet : Identité/ Singularité/ Universel du point de vue de la création artistique.

2 acceptions du mot « identité » se font face :

1/ une identité (idéïté) fermée, à racine unique, dite de souche, étriquée, figée, réifiée, assignée qui se traduit en culture par du folklorisme, de l’exotisme, des clichés et du populisme. Dans cette acception, de la mêmeté intangible, l’utilisation de l’identité fonctionne comme le cheval de Troie  d’une crispation identitaire.

2/ une identité- relation (Glissant) (ipséité)= la construction de soi, comme entité en rhizome, en devenir par la relation aux autres, la combinaison d’histoires, de parcours, de rencontres, d’expériences.

Tous les artistes revendiquent un travail d’élaboration symbolique de soi, comme singularité issue des archives de son  corps, de sa langue, de l’interrogation de son énigme intime en rapport avec les mystères tragiques de la condition humaine. Mais ce droit est refusé aux artistes issus de cette expérience dite « trop particulière » et pourtant combien partagée dans le peuple en France : la déportation, l’exploitation esclavagiste, l’exploitation coloniale indigéniste, la contrainte de migration. Ce droit est refusé par une société qui exclut tout en se réclamant de l’universalisme. Ces singularités là, faites de ces histoires multiples, de ces passés occultés ne trouvent que très peu de places sur les scènes publiques.

Le lieu de la scène de théâtre (au sens large et non au sens disciplinaire) est par nature un lieu de rencontres des imaginaires singuliers et pluriels, imprévisibles par le caractère éphémère de la représentation. La présence du  public s’il est suffisamment hétérogène, nourrit l’œuvre. Alors on peut parler de socialisation de l’art.

Aux artistes femmes, on a souvent répondu que leur travail ne relevait pas de l’excellence.

Aux artistes racisés, double peine, leur travail ne relève ni de l’excellence, ni de l’universel. (Triple peine pour une artiste femme racisée !!!!!!!)

J’ai envie de faire la peau à l’excellence en ce qu’elle porte sur le « résultat » (comme si l’art résidait dans le résultat), une excellence décrétée par le monopole d’un pouvoir  ou qui relève d’une sorte de savoir faire magique,  d’une conception concurrentielle (Labex en sciences) voire consumériste du produit.

Je parlerais d’exigence, terme plus adéquat pour caractériser un processus de travail, d’expérimentation, l’exercice quotidien, le cheminement erratique, la maturation lente d’un ouvrage artistique. Ce qui fait art, ce n’est certes pas l’appartenance à une identité fermée, c’est la singularité, l’unicité de chaque être humain confrontée aux tragédies de l’ humanité toute entière. Dans ce tragique aujourd’hui en France, il y a la violence historique de ce racisme et de cette exclusion.

Si nous revendiquons ici la liberté de création pour tous les artistes, y compris les artistes minorés, c’est parce que leurs imaginaires nourrissent les sources de l’art et peuvent nous permettre de réinventer de nouveaux imaginaires comme le réclament des enseignants du 93 dans une lettre poignante, en guise de réponse à Fillon à propos du « récit national », ils disent vouloir  « la pluralité des voix, des récits audibles par toutes et tous ».

Pourquoi priver l’art de cette formidable rencontre des imaginaires venus de ces histoires plurielles ? Par l’art, fabriquons un nouvel universel composé du divers !

« …le divers, c’est les différences qui se rencontrent, s’ajustent, s’opposent, s’accordent et produisent de l’imprévisible… » E. Glissant.

Pour terminer, j’aimerais revenir à un texte que j’avais écrit au moment de la sinistre création d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité Nationale. Je suis fille de l’immigration (juive et antillaise). C’est ma carte qui est nationale, ce n’est pas mon identité.

Identité ? Je n’en ai d’autres que de savoir, depuis ma venue au monde de la conscience que je vais mourir. Le SAVOIR.

En cela, je me sens identique à tous les autres humains, contemporains, passés, futurs de tous les continents. En cela je m’identifie à l’humanité.

Comme race-peuple-nation, aucune matérialité biologique ne me définit qui se transmettrait comme une identité, une similitude improbable à moi-même, à une communauté restreinte, à une unité inchangée depuis la nuit des temps.

Il me faut me prendre en main (m’é-man-ciper). Il me faut me conduire (m’é-ducare). Il me faut me cultiver (me défricher, me fertiliser). Il me faut chercher la beauté d’être.
Seul ce potentiel me donne une identité : un individu de passage construit dans l’altérité et la contradiction, un humain unique composé de ses propres expériences, ses propres souvenirs, ses peines, ses espoirs, ses désirs, un être dépositaire des autres humains, tous les autres humains, individus uniques du passé, du présent, du futur.

De là, nait la capacité à m’imaginer, à m’inventer (me trouver), singulière et plurielle.

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