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Billet de blog 10 déc. 2020

Discriminations raciales : Une gestion inopérante

La question des discriminations raciales à l'Opéra de Paris agite l'institution depuis plusieurs mois. Face à la fronde des danseurs, des danseuses et du personnel, le directeur Alexandre Neef a confié une mission sur ces questions à Constance Rivière et Pap NDiaye. Ces derniers ont adressé un questionnaire à Décoloniser les Arts, voici la réponse de l'association.

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Discriminations raciales :

Une gestion inopérante

À propos de la mission « sur la question raciale » à l’Opéra de Paris

DÉCOLONISER LES ARTS

9 décembre 2020

 Réponse au questionnaire envoyé par Constance Rivière, Secrétaire générale de la Défenseure des droits, et Pap Ndiaye, professeur à Sciences Po, missionnés sur la question raciale à l’Opéra de Paris[1] par Alexander Neef, directeur de cette institution.

 Contextualisation : le harcèlement racial à l’Opéra

 Dès 2019, des danseurs de l’Opéra alertent Décoloniser les arts sur une pratique de blackface dans le ballet La Bayadère qui devait être joué en décembre et qui fut reporté à cause des grèves contre la réforme des retraites (auxquelles l’orchestre de l’Opéra et des danseuses et danseurs ont participé) et à nouveau reporté en 2020, à cause du confinement.

À la fin de l’été 2020, Décoloniser les Arts est recontacté et alerté sur plusieurs formes de discriminations raciales - notamment l'usage du mot « N.. » même pour désigner des espaces comme par exemple « Le carré des négresses », un espace du palais Garnier pourtant officiellement rebaptisé depuis plusieurs années « Carré des cariatides ». Est également évoquée l’utilisation de l’expression « la danse des négrillons », un tableau du ballet La Bayadère, qui avait pourtant été renommé « la danse des enfants » par Benjamin Millepied, directeur de la danse à l'Opéra de Paris entre 2015 et 2016, qui préféra démissionner devant la difficulté à réformer le ballet.

Durant l’été, Décoloniser les Arts prend la décision de lancer une campagne contre le harcèlement racial dans le milieu artistique et culturel. L’association regroupe sous cette notion un ensemble de stigmatisations qui comprend non seulement les discriminations à l’emploi mais aussi les paroles et attitudes dénigrantes sur les noms, les corps, les origines.

Le 25 octobre, dans un article de Sceneweb, Décoloniser Les Arts parle de cette notion de harcèlement raciale en faisant état de témoignages récoltés après le confinement, dont certains, émanant de l’Opéra de Paris.[2]

Le 6 octobre 2020, le manifeste De la question raciale à l’Opéra de Paris est envoyé aux médias. Rédigé par cinq danseurs, Guillaume Diop, Letizia Galloni, Jack Gasztowtt, Awa Joannais et Isaac Lopes Gomes, ainsi que Binkady-Emmanuel Hié de l’AROP (Association pour le rayonnement de l’Opéra de Paris), il est signé par 400 personnes (danseuses, danseurs, employés…)

Le manifeste interpelle la direction de l’Opéra de Paris sur des pratiques discriminatoires envers les danseuses et danseurs ; sur l’argument de la « tradition » pour maintenir des titres de ballet ; sur l’usage du blackface, brownface ou yellowface ; et, pour finir, sur un organigramme qui révèle une hiérarchie raciale. Alexandre Neef missionne alors Constance Rivière et Pap NDiaye sur la question des discriminations raciales à l’Opéra de Paris.

Le 26 octobre, Décoloniser les arts reçoit un mail l’invitant à répondre à un questionnaire accompagné de la précision suivante :

« Constance Rivière et Pap Ndiaye souhaitent s’appuyer sur de nombreux retours d’expérience, notamment à partir des questions ci-dessous, mais toute réflexion allant au-delà est très précieuse. Votre point de vue leur serait extrêmement utile ».

Un questionnaire dont on ne sait s’il est le même pour tous et un message qui n’indique pas la maîtrise que nous aurions sur nos réponses.

Notre réponse

 Madame, monsieur,

La crise qui a éclaté dans les équipes artistiques de l’Opéra de Paris, et qui s’est manifestée par un courrier à la direction et des demandes de transformation de l’institution, fait émerger des questions bien plus profondes que celles que vous nous avez adressées,  madame Rivière, monsieur N'Diaye, en votre qualité de chargé.e.s de mission. 

Ces questions ne laissent nullement entrevoir une analyse approfondie de problèmes qui ne se limitent pas à la question de l’inclusion de quelques racisé.es dans les équipes de danseurs et de danseuses de l’Opéra, ni au fait de savoir s’il faut abandonner le blackface, le brownface et le yellowface ou encore s’il convient de se séparer de quelques œuvres qui ne seraient plus « jouables » aujourd’hui. 

Un tel questionnement ne nous permet pas d’envisager qu'il y ait volonté de faire entendre à quel point les problèmes soulevés par les danseurs et danseuses de cette institution touchent, au fond, à une véritable idéologie française qui pense porter un « fardeau » : celui de la mission universelle d’éducation qui tend à contraindre « l'Autre » à sa culture, sa conception du monde et en particulier sa conception de la culture et des arts vus comme instruments de cette mission éducative. 

Dès lors, les relations avec les artistes « autres » qui ont la « chance » d’être « admis » dans le saint des saints, s’échelonnent sur une grille de plus ou moins grande capacité ou résistance à se laisser « assimiler » a minima et dans le pire des cas, essentialiser selon leur utilité.

« La prophylaxie du mélange s’exerce de fait en des lieux où la culture instituée est celle de l’État, des classes dominantes et, du moins officiellement, des masses « nationales » dont le genre de vie et de pensée est légitimé par l’institution : elle fonctionne donc comme un interdit d’expression et de promotion sociale à sens unique. Aucun discours théorique sur la dignité de toutes les cultures ne compensera réellement le fait que, pour un « Black » en Angleterre ou un « Beur » en France, l’assimilation exigée pour « s’intégrer » à la société dans laquelle il vit déjà (et qu’on soupçonnera toujours d’être superficielle, imparfaite, simulée) est présentée comme un progrès, une émancipation, une concession de droits.»[3]

C'est bien cette « concession des droits » qui préside à la mission qui vous a été confiée et qui pour nous ne constitue absolument pas une réponse aux problèmes systémiques qui traversent tout le champ de l’art et de la culture.

C’est cette velléité de « concession des droits » qui se révèle encore dans les questions qui nous sont proposées de façon récurrente.

De ce fait, nous ne pouvons que vous retourner, madame Rivière, monsieur Ndiaye, des questions qui vous mettent face à la situation dans laquelle vous placez celles et ceux que vous interrogez et qui exigent une réflexion bien plus drastique et racinaire de la part de l’ensemble des institutions.

Notre questionnaire

  • Le blackface vous a-t-il arraché un sourire, voire un éclat de rire, au moins une fois ?
  • Et le yellowface, le brownface?
  • Pensez-vous que l'Art, et ici plus particulièrement l'Opéra, soit exempt d'une construction coloniale et patriarcale présente dans l'ensemble de la société française ?
  • Pensez-vous que l’afro porté par Angela Davis détournait l’attention des propos tenus par celle-ci ?
  • Avez-vous une préférence pour l’effacement des courbes chez les danseur.ses ? En d’autres termes, privilégieriez-vous les fesses plates à l’Opéra ?
  • Comprenez-vous la différence entre Mohamed et Mahomet ?
  • Comprenez-vous le problème qu’il peut y avoir à appeler Mamadou une personne dont le prénom est Mohamed ?
  • À votre avis, quelle part d’elle-même une personne défavorablement racialisée doit-elle abandonner pour avoir une chance d’entrer à l’Opéra ? D’y devenir danseur.se étoile ? Son prénom ? Son nom de famille ? Doit-il/elle se peindre en blanc ?
  • À quelles hiérarchies trouvez-vous normal de se soumettre quand on veut « réussir » dans ce milieu ?
  • Combien de fois avez-vous demandé à une personne défavorablement racialisée de vous parler des discriminations dont elle est l’objet ?
  • Combien de fois avez-vous posé cette même question à une personne favorablement racialisée ?
  • Combien de temps pensez-vous qu'il faille se montrer patient.e face à des situations inégalitaires ?
  • Pourriez-vous citer un opéra qui aurait provoqué chez vous un sentiment de malaise ?
  • Pourriez-vous pointer ce malaise ? À quoi était-il dû ? Vous est-il arrivé de trouver un opéra raciste ?
  • Connaissez-vous, dans le domaine de l’opéra, des compositeurs noirs, asiatiques ou arabes ?
  • Quel est l’objectif final de votre mission ?
  • Quelles ont été vos raisons d’accepter cette mission ?
  • Sur quoi a été basée votre nomination ?
  • Au prisme du « questionnement » pour lequel vous êtes désignés, qu’est-ce qui vous a sauté aux yeux au premier rendez-vous ?
  • Pensez-vous que si le fameux label « égalité diversité » était suffisant, nous en serions là ?
  • Peut-on encore utiliser une appellation telle que « Le ballet blanc » ?
  • Dans quel but nous envoyez-vous ce questionnaire ? Que comptez-vous en tirer ? Quels sont les moyens mis en place afin de mettre en application les changements attendus aux retours de ce questionnaire ? 
  • Comment dans un contexte de réflexion globale sur les sujets tels que la décolonisation, les discriminations raciales, l’utilisation du mot « diversité » dès les premières lignes de votre questionnaire vous semble-t-il encore pertinent ?
  • Que signifie pour vous le mot « tradition » dans l’opéra ?
  • Pensez-vous que l’Opéra puisse être séparé des questions soulevées en société et vivre encore longtemps hors de son temps ?
  • Qu’entendez-vous par « métisser » l’opéra ?
  • Que voulez-vous dire par « neutre à la couleur » ?
  • Êtes-vous daltonien.ne ?
  • Voyez-vous bien les couleurs ?
  • Voyez-vous bien la différence entre la couleur rose et la couleur noire ? Entre le rose et le marron ?
  • Pourquoi des formations autour des questions raciales et du racisme ne sont toujours pas dispensées au sein des écoles, des administrations de lieux culturels, des troupes, des académies, des orchestres etc. ?
  • Pourquoi ce questionnaire quand le manifeste des danseur.se.s et employé.e.s donnait déjà nombre d’éléments pour des changements ?
  • Des missions comme les vôtres ne servent-elles pas surtout à neutraliser des demandes ?
  • Que pensez-vous de la critique de l’expertise et de l’expert ?
  • Quelle est votre analyse de l’extractivisme qui consiste à solliciter des arguments auprès d’associations qui sont ensuite dépossédées de leurs réponses et des suites qui y sont données ?

Nous vous remercions d’avance pour l’intérêt que vous porterez à cette demande.

Cordialement,

Décoloniser Les Arts

 Annexes

(SIC)

Mail à DLA, 26/10/2020 :

Madame, Monsieur,

Alexander Neef, le nouveau directeur de l’Opéra national de Paris, a confié à Constance Rivière, secrétaire générale du Défenseur des droits, et à Pap Ndiaye, professeur à Sciences Po, une mission sur les discriminations directes et indirectes liées à l’origine susceptibles d’exister au sein de l’OnP (ballet, opéra, orchestre, école, académie, personnel administratif et technique). Entrent également dans le champ de leur mission les enjeux de recrutement, de carrière, mais aussi de patrimoine et de programmation.

Dans ce cadre, Constance Rivière et Pap Ndiaye souhaitent s’appuyer sur de nombreux retours d’expérience, notamment à partir des questions ci-dessous, mais toute réflexion allant au-delà est très précieuse. Votre point de vue leur serait extrêmement utile.

Auriez-vous quelques minutes à consacrer à cette exercice ? Le calendrier est assez contraint car ils doivent rendre leur rapport le 15 décembre… Nous avons par ailleurs prévu d’auditionner David Bobée.

Je suis à votre disposition pour tout éclaircissement.

Je vous remercie d’avance pour l’intérêt que vous porterez à cette demande.

Cordialement,

Questionnaire envoyé à DLA  

  1. A propos de la diversité :

-          Avez-vous connaissance à l’opéra des discriminations ou formes de racisme ?

-          Quels sont, à l’opéra – tant dans son fonctionnement quotidien que dans les représentations qui y sont données, les obstacles à une meilleure représentation de la société ?

-          Quelles actions vous sembleraient : prioritaires à court terme ? Indispensables sur la durée ?

  1. A propos des conditions de travail des personnes issues des minorités visibles :

-          Pensez-vous que la démarche impulsée par le label égalité et diversité soit suffisante ?

-          Comment élargir le recrutement de salariés administratifs et techniques ?

-          Comment améliorer la qualité de vie au travail ?

  1. A propos du répertoire :

-          Devrait-il y avoir une mise à l’écart ou un moratoire sur certaines œuvres comportant des stéréotypes, ou faudrait-il les adapter ou les contextualiser ? Quel type de contextualisation vous semblerait envisageable ?

-          L’opéra doit-il chercher à préserver la tradition ou la réinventer ? Plus particulièrement, doit-on « métisser » le « ballet blanc » ?

-          Doit-on distribuer de manière « neutre à la couleur » ?

-          L’origine des artistes invités doit-elle être prise en compte dans la programmation ?

-          Convient-il d’interdire les pratiques du « blackface » et du « yellowface » ? 

  1. S’agissant de la gouvernance :

-          Les conseils d’administration doivent-ils être plus représentatifs ?

-          Les mécènes et partenaires doivent-ils jouer un rôle dans cette volonté d’aller vers un opéra plus représentatif ? 

  1. Pour finir, souhaitez-vous nous recommander une bonne pratique dont vous avez déjà pu constater le succès dans une institution française ou internationale ?

[1] « Du blackface au ballet blanc, l’Opéra de Paris se remet en question après la publication d’un manifeste sur le racisme », 4/10/2020, https://www.francetvinfo.fr/culture/musique/opera/du-blackface-au-ballet-blanc-l-opera-de-paris-se-remet-en-question-apres-la-publication-d-un-manifeste-sur-le-racisme_4128353.html;   https://www.lemonde.fr/culture/article/2020/10/03/un-manifeste-pour-supprimer-la-discrimination-raciale-a-l-opera-de-paris_6054609_3246.htmll

[2] Vincent Bouquet, « Discrimination raciale : l’Opéra national de Paris se saisit d’un dossier brûlant », 25/09/2020,  https://sceneweb.fr/actu-discrimination-raciale-lopera-national-de-paris-se-saisit-dun-dossier-brulant/

[3] Étienne Balibar et Immanuel Wallerstein, Race, nation, classe (poches essais), La Découverte. édition Kindle, emplacement 1109.

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