France, le 1er février 2016

Aux directeurs et directrices, de théâtre, ou de festival,

 Aux responsables culturels,

 Nous sommes un collectif d’artistes et de professionnels des Arts et de la Culture, porteurs et porteuses de Cultures minorées. Nous agissons au quotidien contre les discriminations ethniques dans le spectacle vivant et les arts. Nous sommes convaincu-e-s de partager nombre de valeurs démocratiques avec la plupart d’entre vous, et c’est pour cela qu’aujourd’hui, nous décidons de vous faire part de certaines de nos réflexions. Celles-ci se construisent à partir du constat d’une réalité alarmante qu’il nous appartient, désormais, de réorienter ensemble.

 Afin de parfaire les présentations, vous trouverez en pièce jointe la charte de notre association nommée Décoloniser les arts.

 Les nombreux débats sur la diversité qui se sont tenus pendant le dernier festival d’Avignon et un peu partout depuis témoignent de la prise de consciencedes questionnements du milieu culturel sur le manque de représentation des populations « non-blanches » sur les plateaux de France.

 La réalité nous invite à une réflexion en profondeur dans nos pratiques : pouvons-nous continuer à affirmer une Culture qui ne ressemble plus à la population française d’aujourd’hui ? Si la Culture est le moyen de lutter contre les replis identitaires, une Culture qui exclut et ne considère pas prend le risque de contribuer à l’apparition de certains identitarismes, nationalismes ou extrémismes religieux de tous crins.

Vous êtes en charge d’un lieu culturel : de sa programmation, de ses productions, des rencontres publiques qui s’y tiennent… Votre prise de position aujourd’hui sera dès demain un exemple pour beaucoup. Engagez-vous à donner à voir et à entendre une plus grande diversité dans vos théâtres, faites en sorte que toutes et tous, puissent se reconnaître sur les plateaux ; que les populations liées aux immigrations puissent se sentir racontées, impliquées et considérées ; faites en sorte que la Culture qui s’affirme chez vous s’adresse réellement à toutes et tous et pas seulement à une frange blanche de la population.

Vous savez mieux que personne la triste corrélation entre les origines de ceux qui sont sur les plateaux et de ceux que l’on espère dans les salles. Où sont les Noirs, les Arabes, les Asiatiques, les Latins, les Français des cultures minorées dans les Théâtres de France ? Dans la Culture de France ?

Nous savons que les questions de visibilité des minorités sont sensibles et qu’elles peuvent susciter un rejet brutal. Ces enjeux sociétaux majeurs sont fragiles car ils ont à voir avec l’Histoire de France, avec la difficulté à instituer une mémoire partagée entre ceux qui se sont un jour affrontés, et l’on sait que la culpabilité occidentale est un obstacle difficile à dépasser. Or, toute action progressiste passe toujours par une prise de conscience, et celle-ci peut aussi se faire dans la douceur. C’est ce que nous vous proposons aujourd’hui. Une douce résolution démocratique.

 Vous êtes quelques un.e.s à être déjà sensibilisé.e.s à ces questions mais vous conviendrez que tel n’est malheureusement pas le cas du plus grand nombre des décideurs culturels et que souvent les discours ne se traduisent pas en actes.

 La pratique de notre Culture pourrait pourtant être pour chacun et chacune l’endroit et le moment d’une célébration partagée, d’un lien social renoué, entre les individus quelles que soient leurs classes, leurs origines, leurs religions ou leurs couleurs.

 L’affirmation des droits culturels pour toutes et tous par la loi NOTRe nous invite à embrasser les devoirs culturels qui sont les nôtres lorsqu’on est acteur du service public. C’est à dire agissant au service du public mais aussi œuvrant à construire de la chose publique, la res publica.

 Cette mission est passionnante, brûlante et urgente. Traitons-la.

 Car si pour les questions de parité entre les hommes et les femmes, les consciences sont aujourd’hui assez ouvertes pour chercher à améliorer une situation toujours loin d’être égalitaire, c’est qu’il a fallu que les mentalités changent radicalement. Ceci est donc une invitation : vous êtes responsables de notre Culture, contribuez de tous vos moyens à faire changer les mentalités et à écrire une histoire plus égalitaire et plus fraternelle pour notre pays.

 En France, contrairement au monde anglo/nord-américain et certains pays d’Europe, répertorier les appartenances ethniques est interdit. Avoir peur des listes ethniques, qui sont chez nous de tristes mémoires, empêche une lecture claire de la population française, de sa diversité et de sa représentation dans la culture comme dans les médias. Cette peur nous empêche toute action volontaire et nous enferme dans le fantasme d’une société « Une et indivisible » qui, de fait, tourne le dos à sa diversité et confond laïcité et neutralité. Or, la neutralité n’existe pas, elle est toujours le reflet de la minorité dominante. Nous vous demandons aujourd’hui d’affirmer la complexité de la population française.

 Ne pouvant pas compter en l’état sur la loi française pour nous obliger à construire une Culture plus juste, nous parions sur votre intelligence et votre bonne volonté.

 Notre association a commencé à répertorier l’appartenance ethnique perçue des interprètes, des créateurs, des salarié.e.s,dans chaque distribution, chaque spectacle, chaque programmation, dans chaque Théâtre national, Centre dramatique national, chaque Scène nationale…  et c’est édifiant.

L’idée n’est pas de pointer du doigt les un.e.s ou les autres mais de savoir précisément l’étendue du problème et surtout d’éveiller des pratiques vertueuses. Notre pays en a besoin.

 Si la notion de « groupe ethnique » en France n’a pas d’existence juridique, que l’état civil ne mentionne aucune caractéristique « ethnique » et que le recensement obligatoire des populations ne permet pas le recueil de ce type d’information, une enquête non-obligatoire peut le faire. Y compris une enquête publique. Il est tout à fait possible de poser des questions dites « sensibles » sous couvert d’anonymat des personnes concernées.

Alors, utilisez les critères qui vous semblent les plus justes : blanc ou non-blanc, critères sociaux, liens des concernés à l’immigration, nationalité(s), « appartenance ethnique perçue par le public » (comme le fait le CSA), pays d’origine... Faites un trombinoscope pour faire apparaître le monochrome, demandez à vos artistes de s’auto-définir, leur sentiment de la façon dont ils sont perçus par le public, leur « appartenance ethnique déclarée » (comme l’a fait l’enquête « trajectoire et origines » (TeO) réalisée conjointement par l’INED et l’Insee)...

Inventez vos propres outils, votre propre éthique mais nous vous demandons d’analyser votre équipe et votre programmation : au niveau de la direction, de l’équipe permanente, des artistes interprètes en scène, des créateurs/trices, des technicien.ne.s, des auteur.e.s…

En comptant, nous saurons. En sachant nous agirons.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

Tous les commentaires

Il se trouve que "Dans la solitude des champs de coton" De bernard-marie Koltés est la derniere pièce que nous avons monté avec un comédien eurazien d'Avignon Emmanuel Baillet le dealer et un comédien créole de la Réunion Kristof Langromme le client  cette pièce fut diffusé a la Réunion et a Mayotte nous sommes en attente pour jouer a Paris et Avignon . Le partis pris était d'inversser les roles .La poésie, la souffrance, le combat alors pour une survie digne devient humain à travers ces deux protagonistes tellement différents et si proches.

 

extrait de l'auteur et introduction de la pièce 

 

« Un deal est une transaction commerciale portant sur des valeurs prohibées ou strictement contrôlées, et qui se conclut, dans des espaces neutres, indéfinis, et non prévus à cet usage, entre pourvoyeurs et quémandeurs, par entente tacite, signes conventionnels ou conversation à double sens - dans le but de contourner les risques de trahison et d’escroquerie qu’une telle opération implique - , à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, indépendamment des heures d’ouverture réglementaires des lieux de commerce homologués, mais plutôt aux heures de fermeture de ceux-ci. ».