Culture ouverte et territoires, par Fabienne Pourtein

Ce texte de Fabienne Pourtein, qui adresse la question de la responsabilité des collectivités territoriales dans la prise en compte des publics dits "divers", a été présenté au cours des Journées de la diversité, organisées à Rouen les 11,12 et 13 octobre par le Centre Dramatique National de Rouen, sous l'impulsion de son directeur, David Bobée.

Tout à fait à gauche de la photo gauche, Fabienne Pourtein, Caillot, avril 2016 Tout à fait à gauche de la photo gauche, Fabienne Pourtein, Caillot, avril 2016
L’Etat détient une responsabilité importante dans la lecture de ce qu’est la culture française, il est celui qui dit la loi valable pour toutes et tous,  dont il est censé assurer la mise en œuvre à l’échelle du pays entier, dans une équité territoriale.

Cela ne doit pas nous amener à occulter la responsabilité qu’il partage désormais avec les collectivités territoriales dans l’élaboration des politiques publiques, avec la nouvelle étape de la décentralisation, quand la loi loi NOTRe (nouvelle organisation territoriale de la République), adoptée par le Parlement le 16 juillet 2015, affirme 3 règles importantes au regard de notre sujet}  : 

  • les collectivités, quel que soit leur niveau d’intervention, ont la liberté de s’engager dans la culture,
  • la culture fait l’objet d’une compétence partagée, mais aussi d’une « responsabilité exercée conjointement par les collectivités territoriales et l’Etat », c’est à dire les communes, les départements, les régions, et les collectivités à statut particulier (agglomérations, Etablissement publics territoriaux, etc). Cela implique obligatoirement l’association de plusieurs contributeurs publics aux projets culturels.Cette responsabilité partagée sera exercée notamment  à travers une commission spécifique « culture » au sein des CTAP (conférences territoriales de l’action publique),
  •   le respect des droits culturels (article 28A)  énoncés par la « Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles du 20 octobre 2005 », qui  fait désormais partie de cette responsabilité partagée. Les droits culturels, rappelons-le, affirment la liberté de chacun.e de vivre son identité culturelle, définie comme « l’ensemble des références culturelles par lesquelles une personne, seule ou en commun, se définit, se constitue, communique et entend être reconnue dans sa dignité », (déclaration de Fribourg 2007[1]). La loi soutient donc la nécessité de garantir aux populations leur liberté d'expression culturelle et artistique. 

Les débats qui ont entouré l’article concernant les droits culturels ont vu surgir  des peurs diverses : opposition à la liberté de programmation, risque de communautarisme, toujours dans  cet aveuglement face à la réalité de la diversité des cultures  qui fait la culture française proprement dite.

La sénatrice Marie Christine Blandin qui a soutenu cet article au sénat faisait remarquer : « Quand on discute avec des acteurs culturels, ils sont d’une générosité (extrême) sur la démocratisation, ils sont prêts à apporter Molière la nuit à n’importe qui, sans comprendre que les oreilles n’entendront pas, que la soif n’y sera pas, parce qu’ils n’auront pas reconnu les autres dans leurs vécus,  dans leurs aspirations,  dans leurs rythmes, dans leurs lieux, dans leurs pratiques . (…) Cette main tendue n’existe pas en France, et tant qu’on n’agira pas à cet endroit là, il y a risque que les mots des valeurs de la République ne soient perçus que comme des parachutages qui ne produiront pas l’effet escompté ».

Dans un cadre institutionnel en pleine transformation, où des modalités nouvelles de fonctionnement et de collaborations entre les Collectivités et l’Etat sont possibles et à inventer, il faut oser l’ambition de la prise en compte de cette réalité, capable d’ouvrir sur les nécessaires renouvellements de lectures du monde, en ayant conscience du chemin à faire.

En effet, à écouter les différentes interventions entendues depuis le début des rencontres, nous ne pouvons que  constater le long chemin qu’il reste à parcourir, pour relier les bonnes volontés avec la réalité de l’occultation de pans entiers de la culture de ce pays.

Nous avons entendu des professionnels qui s’attachent à ouvrir leurs pratiques et les champs de vision offerts à leurs spectateurs, mais sans jamais analyser ce qui a construit, avant eux, l’imaginaire colonial toujours à l’œuvre, sur lequel leur action risque de glisser comme l’eau sur les plumes d’un canard.

De nombreuses collectivités ont adhéré à la vision des droits culturels (avant même la loi Notre) et sollicitent la participation des habitants, dans leur « diversité culturelle ».

Je ne prendrai qu’un exemple : l’une des plus importantes agglomération de Seine Saint Denis (400 000 habitants, 134 nationalités) qui n’a d’autre compétence culture que la lecture publique,  a pourtant inscrit avec une très belle ambition politique la culture et la création comme axe prioritaire du développement du territoire, dans une lecture cherchant à inclure la diversité des cultures présentes, vues comme une richesse.

Malheureusement, à y regarder de plus près, les nombreuses actions artistiques et culturelles menées durant l’année d’élaboration de cette politique – intéressantes et généreuses, là n’est pas la question - ont été menées par des artistes de culture blanche — puisqu’il faut bien utiliser ce mot —, quasiment sans artiste racisé. Sauf un graffeur et une compagnie de hip hop, nous sommes en Seine Saint Denis, n’est-ce pas ? Ces modes d’expression étant bien entendu ceux des habitants des banlieues, à l’exclusion de toute autre… C’est cela que nous appelons assignation.

Encore et toujours, les artistes racisés risquent d’être ceux qu’on appelle pour faire de la « médiation », des « ateliers de sensibilisation » dans les banlieues, les quartiers dits sensibles, mais ne seront pas là où il s’agit de créer, de dire sa propre vision du réel, de déployer dans des productions artistiques de tous domaines un imaginaire nourri de ses propres histoires et références, et de le partager avec les autres. C’est-à-dire être véritablement sujet et pas seulement objet (fut-ce d’attention et de sollicitude et pas seulement d’agressions racistes)…

Tout cela témoigne de la vigilance qu’il y a lieu de déployer dans l’élaboration et la mise en œuvre de cette nouvelle politique.

Autrement, dans la réalité des pratiques professionnelles, à l’opposé de l’ouverture de ces champs de vision, nous avons vu ces derniers mois comment une lecture très étroite, très restrictive de la culture, soi-disant anti-élitiste, avait pu conduire ici et là des élus à des décisions radicales de fermeture de lieux, de désaveux d’équipes, de coupures budgétaires. Nous avons vu, aussi, des lieux culturels qui proposent des promotions ( 2 places pour le prix d’une…) dans une tentative désespérée de remplir leurs salles en temps de crise, sans jamais se poser la question de l’absence d’une partie importante de la population de leur territoire que la multiplication des actions de médiations ne résoudra pas.

J’ai l’expérience, et sans doute certains d’entre vous aussi, du soudain afflux de ces publics absents lorsqu’un spectacle parlait d’eux, que des racisés étaient présents sur scène, et qu’ils se sentaient enfin représentés.

Il faut faire confiance à l’intelligence des artistes racisés, des acteurs culturels, des gens, en ouvrant aux artistes racisés les mêmes voies d’accès et moyens nécessaires à la maturation de la création que les artistes de la culture majoritaire, pour qu’ils puissent prendre pleinement part aux débats artistiques, au lieu d’être cantonnés à la marge. Il faut aussi veiller à ouvrir l’accessibilité des circuits professionnels, des outils, dispositifs et espaces de travail artistiques à ceux qui n’en ont pas les codes, car l’ostracisme et l’assignation dont on parle dans l’art et la culture viennent redoubler d’autres restrictions: assignation territoriale, assignation scolaire,….

Ainsi, quel que soit l’angle de lecture de la situation, l’ensemble du secteur artistique et culturel a tout intérêt à prendre à bras-le-corps la question de la prise en compte des multiples cultures d’aujourd’hui, et de préférence avec courage  (politique mais pas que) et  exigence, pour reprendre le mot de Leila Cukierman :

  • courage de mettre en débat des questions souvent plombées d’idées reçues, de peurs,  de méconnaissances,  loin du consensus mou  dont on constate tous les jours qu’il ne protège de rien,
  • exigence d’une lecture de la question à l’aune de l’enjeu républicain dont on parle tant depuis  une année, à un moment où de nouveaux possibles s’ouvrent dans les politiques publiques, où la co-responsabilité à exercer à des échelons de proximité, inscrite dans la loi, ouvre de nouveaux espaces de dialogue (entre autorités, avec les artistes, créateurs,  acteurs culturels, avec les populations).

 

 


[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Droits_culturels

 

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