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Billet de blog 2 déc. 2018

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Grande pauvreté et réussite scolaire: conclusion du rapport de mai 2015

Tous les enfants des familles pauvres ne sont pas en échec scolaire, mais ceux qui échouent à l’école aujourd’hui seront les exclus de demain. Faire réussir tous les enfants est une question essentielle pour notre démocratie car nous ne pourrons indéfiniment prôner le « vivre ensemble » sur le mode incantatoire et dans le même temps abandonner sur le bord du chemin une partie des citoyens.

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Jean-Paul Delahaye

Grande pauvreté et réussie scolaire, le choix de la solidarité pour la réussite de tous

Rapport à madame la ministre de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, inspection générale de l’éducation nationale, mai 2015

CONCLUSION du Rapport

« Refaire le monde c’est possible, à condition que l’on s’y mette tous, chacun à sa mesure. »[1]

Si, en dépit des réformes conduites, les inégalités sociales pèsent encore autant sur le destin scolaire de la jeunesse de notre pays, c’est que l’échec scolaire des plus pauvres n’est pas un accident. Il est inhérent à un système qui a globalement conservé la structure et l’organisation adaptées à la mission qui lui a été assignée à l’origine : trier et sélectionner. L’échec scolaire des enfants des milieux populaires résulte pour partie de l’organisation de notre système scolaire.

Faire réussir les plus pauvres n’est pas seulement une question de justice pour les pauvres eux-mêmes, et c’est d’abord pour eux que la refondation de l’école doit s’opérer, mais est une question de survie pour notre économie car les inégalités freinent la croissance. Les inégalités sont à la fois le moteur de notre système éducatif et la cause de nos difficultés économiques et sociales. Lors d’un colloque organisé au Ministère des Finances le 23 janvier 2015, il a été affirmé que les inégalités contribuent à «ralentir la croissance en augmentant toujours plus l'accumulation d'un capital dans les mains d'un êtit nombre mais aussi en sapant le dynamisme, l'innovation, les ressorts de l'investissement»[2].

L’intérêt bien compris de notre pays rejoint l’idéal d’une école plus juste.

Tous les enfants des familles pauvres ne sont pas en échec scolaire, mais ceux qui échouent à l’école aujourd’hui seront les exclus de demain. En favorisant davantage la réussite scolaire des plus pauvres, le système éducatif leur offre le seul moyen à long terme de sortir de la pauvreté. Laisser sur le bord du chemin autant d’intelligences et de potentiels est, de ce point de vue, très problématique pour un pays qui doit affronter la mondialisation et la compétition internationale. Enfin, faire réussir tous les enfants est aussi une question essentielle pour notre démocratie car nous ne pourrons indéfiniment prôner le « vivre ensemble » sur le mode incantatoire et dans le même temps abandonner sur le bord du chemin une partie des citoyens.

L’échec scolaire de trop nombreux enfants des milieux populaires n’est pas seulement un problème pour l’école, c’est aussi une menace pour la République.

On ne peut parler de système éducatif au singulier dans un pays où les écarts sont devenus aussi importants. Dans certaines parties de notre territoire, sous l’effet de la ghettoïsation et d’une véritable partition sociale, il s’est produit ces dernières années un formidable retour en arrière en matière d’organisation scolaire avec la quasi-reconstitution d’un système éducatif d’avant la démocratisation de l’accès aux études secondaires, fonctionnant en réseaux d’établissements juxtaposés selon les catégories sociales ou en filières différenciées au sein même des établissements. En somme, un système éducatif qui s’organise et qui fonctionne par « Ordre », au sens que cela avait sous l’ancien régime, sous l’effet du creusement des écarts sociaux et culturels. Quand les politiques publiques ont laissé se concentrer au même endroit des élèves en grande difficulté sociale ou victimes de la ségrégation ethnique, il est plus difficile de créer une dynamique pédagogique. Notre pays est ainsi doublement fracturé, socialement et scolairement. Il est très difficile d’éviter la spirale de l’échec scolaire et de continuer à croire en l’école quand les territoires et les établissements scolaires pour pauvres s’enfoncent toujours un peu plus dans les difficultés. Quelle société préparons-nous si nous ne parvenons pas à faire vivre et à faire apprendre ensemble, au moins pendant le temps de la scolarité obligatoire, dans des établissements hétérogènes, toute la jeunesse de notre pays dans sa diversité ? Les familles pauvres ne demandent pas que leurs enfants soient scolarisés à part mais que soit poursuivie la construction d’une école de la réussite pour tous, c’est-à-dire une école pensée et organisée pour leurs enfants aussi.

Nous ne répondrons pas à cette demande d’égalité sans un effort collectif de solidarité et, sans doute plus encore, de fraternité. Et cela ne relève pas de la seule responsabilité de l’école.

Au possible nous sommes donc tenus[3]. Refonder l’école, répétons-le, c’est faire réussir les plus pauvres. S’il ne faut pas imputer à l’école la totale responsabilité des difficultés scolaires des plus pauvres, notre rapport s’efforce néanmoins d’ouvrir les yeux sur les inégalités profondes au sein de l’école et de proposer une action volontariste pour faire cesser un scandale qui n’est pas à l’honneur de notre pays.

Le devoir de l’école, c’est d’aider ceux qui sont le plus en difficulté sans avoir pour premier réflexe de trouver à la fois des causes et des solutions externes aux problèmes. Il faut pour cela davantage de solidarité pour une meilleure concentration des efforts pédagogiques et une plus juste répartition des moyens disponibles. Ce n’est pas toujours le chemin que notre pays emprunte de façon déterminée. Il semble nécessaire de s’interroger sur notre conception pour le moins curieuse de la solidarité quand, par exemple, nous subventionnons sans restriction, au moyen d’exonérations fiscales, les cours privés d’aide aux devoirs pour certaines familles et que nous mettons sous contrainte budgétaire l’aide aux devoirs gratuite indispensable aux plus démunis.

Parvenir à dépasser la contradiction entre le besoin de solidarité à l’égard des plus faibles et le mouvement de repli qui protège de l’autre, est le défi auquel nous devons répondre. Il y va de l’intérêt général car la réussite du plus grand nombre aura des effets bénéfiques sur chacun.

Qui pourrait être opposé à la meilleure réussite des enfants de milieu populaire et la prévention du décrochage scolaire qui les touche massivement ? Personne bien sûr, à ceci près que la réussite de tous n’est pas nécessairement une priorité partagée par toute la population et ne relève donc pas de l’évidence. Dans une période de crise économique et sociale où la lutte pour les places est plus âpre, la fraternité nécessaire pour la réussite scolaire de tous se heurte inévitablement à des intérêts particuliers qui n’ont pas forcément envie que l’école se transforme. Les dysfonctionnements de notre école qui ne parvient pas à réduire les inégalités ne nuisent pas à tout le monde. La méritocratie a une face claire, pour ceux qui en bénéficient, et une face sombre pour tous les autres.

Il faut donc travailler sans relâche à convaincre qu’il est de l’intérêt de tous d’introduire plus de justice au sein de l’école en dépassant les actions philanthropiques et compassionnelles à l’égard des plus démunis, actions toujours utiles bien sûr pour le petit nombre qui en bénéficie mais qui ne résolvent rien pour le plus grand nombre. Faire réussir les plus pauvres n’est pas faire œuvre sociale, charitable. Les enfants et adolescents en situation de grande pauvreté ont plus besoin de solidarité que de pitié.

La mission a parfaitement conscience qu’il faudra du temps pour réduire des écarts aussi considérables. Mais prendre le temps nécessaire ne signifie pas agir de façon cosmétique. Avancer à petits pas ne signifie pas avancer sur des points mineurs. Des réformes de fond sont engagées, d’autres devront suivre sans tarder, précisément car les résultats ne seront pas immédiats.

Au fil de nos visites et auditions, nous avons vu l’absolue nécessité de conduire, dans la durée, une politique globale au service de ce seul objectif : faire réussir tous les élèves. Lisibilité des politiques, cohérence et durée, voilà ce que réclament tous les personnels de l’éducation nationale et tous les partenaires.

D’une certaine façon, le creusement des écarts de réussite liés à l’origine sociale pose aussi la question de l’évaluation des réformes qui ont été mises en œuvre ou qui ont peiné à se mettre en œuvre depuis 30 ans. Ne faudrait-il pas faire un point régulièrement qui permettrait d’évaluer les résultats obtenus et de procéder aux inflexions nécessaires quand les politiques nationales, académiques, d’écoles ou d’établissement ne permettent pas d’améliorer la réussite des plus pauvres ?

Car, un des enseignements de notre mission, c’est aussi d’observer combien l’action en faveur de la réussite de tous les élèves est aléatoire dans notre système éducatif, trop dépendante certes des politiques publiques mais aussi, pour les élèves, de leur lieu de scolarisation et de la capacité des acteurs locaux, personnels de l’éducation nationale et partenaires, à créer ou non une culture de collaboration et une dynamique collective pour la réussite de tous. L’Éducation nationale, pour reprendre les propos de Condorcet ne saurait être un « espèce de loterie nationale »[4] pour les enfants du peuple. Et c’est à l’État de garantir à tous les enfants une égalité des droits sur l’ensemble du territoire.

Il n’y a pas, nous l’avons souligné, une seule approche pédagogique possible pour faire réussir tous les élèves. Mais ce qui apparaît au terme de notre mission c’est qu’au chacun pour soi et à la compétition - cadre du fonctionnement actuel - il faut préférer la solidarité et la coopération qui doivent être encouragées. Il faut, au moyen de la formation initiale et continue, faire évoluer les pratiques qui, en l’état actuel, ne permettent pas de réduire les écarts. Il faut aussi faire en sorte que le niveau national ne soit pas en retard par rapport aux avancées des équipes de terrain et accompagner l’action quotidienne des personnels car rien ne se fera sans eux. Il faut encourager les évolutions, les évaluer et ne pas freiner celles qui font obtenir de bons résultats. Ces évolutions ont besoin d’un cadre national les favorisant comme la loi de refondation, mais elles se construisent aussi sur le terrain par les acteurs eux-mêmes, qui doivent être mieux accompagnés et mieux soutenus.

Il faut enfin que les moyens disponibles soient utilisés en priorité en faveur des plus démunis.

C’est parce qu’il faudra du temps, de la continuité et de la cohérence dans les actions conduites pour obtenir des résultats, que nous n’avons pas le temps d’attendre pour engager et accompagner les réformes qui permettront à terme de faire réussir 100 % des élèves dans l’acquisition des connaissances et des compétences du socle commun.

Faire réussir les enfants de milieu populaire nécessite de profondes transformations portées par une éthique de la solidarité et de la responsabilité, transformations non seulement pédagogiques, mais aussi sociales et culturelles car tout est lié.

En 1992, nous l’avons rappelé, était publié un premier rapport « grande pauvreté et réussite scolaire ». Vingt-trois ans après, dans un contexte d’aggravation des inégalités sociales et scolaires, notre mission rend des conclusions finalement très proches de celles de 1992. La résistance à la démocratisation de la réussite est donc très forte. Est-il permis de former le vœu qu’il ne sera pas nécessaire de commander un troisième rapport dans 23 ans, en 2037, pour constater les mêmes problèmes ?

Osons être inégalitaires en moyens pour être égalitaires en réussite et, au fatalisme, préférons la solidarité pour une école inclusive et la réussite de tous les élèves.

[1] Emmaüs, Extrait de la déclaration finale de l’Assemblée mondiale, Orléans, 1999.

[2] Voir http://www.tresor.economie.gouv.fr/entretiens-du-tresor

[3] Formule empruntée au titre du rapport de la Commission Familles, vulnérabilité, pauvreté présidée

par Martin Hirsch « Au possible nous sommes tenus. La nouvelle équation sociale », avril 2005,

La Documentation française.

[4] Condorcet, premier mémoire sur l’instruction publique, dans Cinq mémoires pour l’instruction publique, Garnier-Flammarion, 1994, p. 69.

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