Sortir de l’oubli les hussardes noires de la République

Les femmes sont les oubliées de la laïcisation de l’école. L’historien François Jacquet-Francillon le relève, qu'on célèbre « les hussards noirs de la République en oubliant que la laïcisation incomba plus encore aux institutrices, est une sorte de scandale historiographique ». Le roman « Séduction » d’Hector Malot paru en 1881 est de ce point de vue un témoignage de première main.

 

Sortir de l’oubli les hussardes noires de la République et leur rôle majeur dans la laïcisation de l’école

 

Le 8 mars, journée internationale pour les droits des femmes, approche.

Je saisis cette occasion pour rappeler le rôle majeur des premières institutrices laïques. Ce rappel est nécessaire car, comme l’a écrit l’historien François Jacquet-Francillon, « que nous continuions à célébrer les ‘hussards noirs de la République’ en oubliant que la laïcisation incomba plus encore aux institutrices, est une sorte de scandale historiographique ». Le roman Séduction d’Hector Malot paru en 1881 est de ce point de vue un témoignage de première main sur les premiers temps de notre école laïque à travers le destin d’une institutrice laïque au temps de Jules Ferry.

Le texte qui suit est un extrait d’une étude[1] qu’on peut retrouver dans un dossier Hector Malot, l’écrivain instituteur (direction Christa et Jean-Paul Delahaye), paru dans la revue dirigée par Francis Marcoin, les Cahiers Robinson n° 45, Presses de l’Université d’Artois, 2019.


Le roman Séduction (1881) d’Hector Malot,
la question laïque au cœur de l’actualité

Travailler sur ce roman me paraissait d’autant plus utile que pour décrire la situation particulièrement difficile des premières institutrices laïques, la référence est jusqu’à présent le roman « L’institutrice de province » de Léon Frapié, publié en 1897. L’auteur y raconte l’histoire de Louise Chardon, jeune institutrice très investie dans son métier mais qui se heurte aux nombreuses difficultés que peut rencontrer une institutrice laïque dans un village à l’époque: hostilité du curé, des notables, mais aussi manque de soutien de ses supérieurs, de ses collègues, des parents, etc. Rien ne lui est épargné et sa vie devient une sorte de martyre. En mai 1897, le critique littéraire Francisque Sarcey[2] publie un compte rendu du roman de Frapié dans les Annales politiques et littéraires. Il demande à cette occasion à ses lectrices institutrices de lui écrire pour lui dire «si tout ce que dit M. Léon Frapié est vrai»[3]. Sarcey reçoit des dizaines de réponses qui témoignent de la justesse du roman[4]. Mais, ni à ce moment ni plus tard, il n’est fait mention du roman d’Hector MALOT, Séduction, paru pourtant 18 ans auparavant, qui évoque le même sujet[5]. Cet oubli est d’autant plus étonnant et injuste que ce roman de Malot très documenté est au cœur de la mise en œuvre de l’école républicaine au temps de Jules Ferry et que c’est un roman engagé qui soutient la position du gouvernement républicain en matière de laïcité.

  1. Un roman très documenté et au cœur de la mise en œuvre de l’école républicaine au temps de Jules Ferry

Le contexte politique

Trois ans après le succès considérable du roman Sans famille, le roman Séduction  paraît en feuilleton, dans le quotidien Le Siècle. Hector Malot précise dans Le roman de mes romans que Séduction « a été écrit du 1er avril 1881 au 4 juillet »[6] et publié dans le journal du 15 avril au 9 juillet 1881[7]. C’est une information de première importance qui indique que l’auteur écrit son texte avec seulement quelques jours d’avance sur sa parution et que son roman est lu en pleine actualité scolaire et politique : vote et promulgation de la loi sur la gratuité de l’école, le 16 juin 1881 ; discussion au Sénat du projet de loi sur l’obligation et la laïcité de l’école primaire qui sera votée le 28 mars 1882. Le moment est donc très sensible. Jules Ferry est pendant cette période président du conseil et ministre de l’instruction publique. Les républicains n’ont la majorité que depuis peu de temps à la Chambre des députés et au Sénat et leur majorité est fragile. La campagne électorale bat son plein car les élections législatives sont prévues les 24 août et 4 septembre 1881, quelques semaines donc après la parution du feuilleton, et ces élections ont une issue incertaine.

Un mot sur le journal Le siècle, qui est un journal voltairien, anticlérical qui combat le catholicisme politique mais qui n’est pas antireligieux. Il est donc sur la ligne des républicains modérés.

Le résumé et les sources d’inspiration du roman

Le roman de MALOT raconte l’histoire d’une jeune institutrice, Hélène Margueritte, qui, après le décès de son père principal du collège de Condé-le-Chatel, peu fortuné, doit prendre en charge sa grand-mère et doit gagner sa vie en devenant institutrice. Hélène, écrit Malot, est « une grande et belle jeune fille de dix-huit à dix-neuf ans » (2). Outre qu’elle va se trouver au cœur de la lutte entre l’Eglise et la République pour la maîtrise de l’école, elle doit affronter, sans jamais y céder, les propositions amoureuses insistantes de certains hommes rencontrés : un notaire, un châtelain et son fils, un conseiller général, un délégué cantonal lui-même notaire aussi, et même… un homme d’église ! Hector Malot connaît le monde scolaire. Nommé délégué cantonal du canton de Vincennes, tout de suite après la guerre de 1870, il a inspecté de nombreuses écoles. Cette fonction lui a sans aucun doute permis une connaissance concrète des écoles primaires au début de la Troisième république[8]

Peut-on confronter le roman de Malot à la réalité vécue effectivement par les institutrices de l’époque ? Philippe Lejeune, spécialiste de l’autobiographie, nous dit la difficulté de répondre à cette question « Pour avoir accès au témoignage d'instituteurs nés au début du XIXe siècle, et qui ont exercé entre 1830 et 1890, il faut rechercher les récits autobiographiques écrits par eux…»[9]. Or, poursuit le chercheur, « le répertoire des autobiographies ne fait apparaître que des hommes…»[10]. On dispose néanmoins de quelques solides informations sur les institutrices grâce aux travaux de Françoise Mayeur, de Françoise et Claude Lelièvre, avec leur précieuse Histoire de la scolarisation des filles. Il y a également les travaux de Daniele Delhome, Nicole Gault et Josiane Gontier, Les premières institutrices laïques, et ceux bien sûr de Rebecca Rogers et de bien d’autres.

Nous avons donc quelques repères historiques pour étayer l’hypothèse que j’avance : le roman de Malot est, 18 ans avant celui de Frapié, une chronique particulièrement bien informée de la vie difficile d’une institutrice laïque au temps de Jules Ferry. L’écrivain lui-même nous dit qu’il a beaucoup travaillé pour préparer son roman et nous livre des informations précieuses sur l’ambiance de l’époque : « Aucun de mes romans ne m’a autant que celui-là donné de peine pour obtenir des réponses un peu précises de ceux que j’avais à questionner. On cause peu dans le monde de l’instruction primaire, et le long esclavage dans lequel son personnel a été maintenu sous tant de régimes divers, mais pour lui toujours le même, lui a laissé des habitudes de prudence que son origine, paysannesque chez le plus grand nombre, n’a fait qu’aggraver. Que gagne-t-on à parler ? Qui sait de quoi demain sera fait ? Je n’aurais pas rencontré en province des instituteurs et des institutrices émancipés par la retraite qui les mettait à l’abri de retours offensifs, que j’aurais dû m’en tenir à mon observation personnelle, et ce n’aurait pas été suffisant »[11].

L’école primaire en 1881 à travers le destin d’une institutrice laïque

Françoise et Claude Lelièvre ont montré que les femmes étaient alors considérées comme les éducatrices normales des filles et des enfants des deux sexes jusque 6 ans. Avec les lois Ferry de 1879, 1881, 1882 et plus tard Goblet de 1886, les institutrices forment en principe un seul corps avec les instituteurs, mais les grilles de salaires sont différentes et au désavantage des femmes[12]. L’école primaire est encore peu valorisée à l’époque, y compris dans le roman de Malot par l’inspecteur d’académie lui-même, un universitaire, qu’Hélène va voir pour obtenir un poste. Cet inspecteur d’académie « était un universitaire qui avait la religion de l’université, mais qui n’avait qu’en très petite estime l’enseignement primaire (120)… Qu’on enseignât à des petits bourgeois de huit ans à décliner ROSA, on était quelqu’un : un bon humaniste, pensez donc ! Mais qu’on apprît à des petits paysans à conjuguer finir ou à répéter un nombre autant de fois qu’il y a d’unités dans un autre nombre donné, la belle affaire en vérité ! » (121).

On sait que les enseignantes du primaire sont alors le plus souvent des filles de classes moyennes modestes, de commerçants, de petits fonctionnaires, alors que les instituteurs viennent principalement de milieux ruraux ou ouvriers[13]. Comme beaucoup d’institutrices des années 1870-1880, Hélène a fait des études secondaires pour obtenir le brevet supérieur mais n’est pas passée par l’école normale. Ce n’est pas étonnant car il n’y a en France à ce moment-là qu’une quinzaine d’écoles normales d’institutrices, c’est-à-dire trop peu pour satisfaire les besoins en institutrices laïques.

Au notaire Griollet qui demande à Hélène après l’enterrement de son père quels sont ses projets, Hélène répond

«J’ai un métier aux mains, je puis être institutrice ou maîtresse d’école, je le serai.

Le notaire secoua la tête.

Cela n’est guère digne d’une personne aussi distinguée, aussi jolie, aussi belle que vous.

En quoi donc Monsieur ?

Je veux dire qu’institutrice dans une pension ou dans une famille est un dur esclavage, et que maîtresse d’école dans un village perdu est un exil qui ne peut qu’être pénible pour une personne telle que vous habituée à la vie intelligente des villes » (85).

Jules Simon, dont Malot a été un proche, décrit fort bien la situation de ces femmes en 1865 : « de malheureuses jeunes femmes que la perte de leur mari ou la destruction de leur fortune ont déclassées »[14].

En quelques mots, Malot résume la question qui se pose aux enseignants de l’époque : « Comment obtenir cette nomination de maîtresse d’école. Elle n’en savait rien. A qui s’adresser ? Quels titres faire valoir ? » (88).

C’est l’occasion pour Malot de dresser un portrait peu avenant de l’administration de proximité, représentée par l’inspecteur primaire, M. Malatiré, affublé d’un nom ridicule. On peut penser que l’auteur a dressé le portrait de ce personnage en rassemblant quelques souvenirs…. « C’était un homme timide et craintif que M.  Malatiré, qui semblait avoir vécu dans une sujétion où il avait perdu toute indépendance de pensée et toute initiative… aussitôt qu’il avait dit blanc il disait noir, et s’il fallait absolument qu’il s’arrêtât à quelque chose, ce n’était ni à noir ni à blanc mais à gris, et encore cela le rendait-il très malheureux, préférant évidemment ne pas s’engager » (90). Et quand Hélène demande à l’inspecteur primaire comment s’y prendre pour être nommée, le conseil qu’elle reçoit ne la rassure pas vraiment : «Il faudrait que mademoiselle eût quelque protecteur influent qui s’occupât de son affaire (91)….Connaissez-vous M. le comte Prétavoine ? Non. Cela ne fait rien ou plutôt si cela fait beaucoup…bien qu’il ne soit plus député, ayant été remplacé par M. Mérault, il fait la pluie et le beau temps à la préfecture, chez le préfet …. Il peut tout. S’il veut votre nomination, il l’obtiendra ; s’il ne la veut pas, il l’empêchera » (91) … Si j’étais vous, je verrais aussi M. Louis Mérault, notre député, mais bien entendu sans que M. le comte Prétavoine le sache. Car, en pareille circonstance il faut, si je puis m’exprimer ainsi, savoir manœuvrer : M. le comte Prétavoine, c’est le parti clérical ; M. louis Mérault, c’est le parti républicain. Qui peut dire lequel des deux sera demain au pouvoir. Le mieux est donc d’être bien avec les deux… Que vous importe l’un ou l’autre… ce que vous voulez c’est vivre en travaillant… » (92).  

La création d’une école laïque de filles en 1881

Le conseil municipal de la commune d’Yvranches dont la population se transforme en pleine révolution industrielle, vient de basculer dans le camp républicain et a décidé d’ouvrir une école laïque pour les filles. C’est ce poste que l’inspecteur Malatiré propose enfin à Hélène.

L’inspecteur précise à Hélène que la position du nouveau conseil municipal républicain est encore fragile et il ne cache pas les difficultés que va rencontrer Hélène :

-«  Vous comprenez donc que le pays est partagé en deux. D’un côté, ceux qui veulent l’instruction par les sœurs. De l’autre, ceux qui la veulent par une laïque. Les partisans des sœurs ce sont les bourgeois, les gens riches ; l’ancien Yvranches, celui qui possède la terre ; les partisans de l’institutrice laïque, ce sont les représentants des ouvriers… Et c’est en pleine lutte, en guerre de religion que tombera l’institutrice qui arrivera à Yvranches. (211).

Malot se fait ici le chroniqueur bien informé de la situation vécue dans beaucoup de communes en 1881. Nous avons en effet relevé que le numéro du Siècle du 3 juin 1881 publie, le même jour, à la fois le feuilleton dont je viens de citer un passage et, deux pages plus loin, le compte rendu de la première délibération, la veille au Sénat, sur le projet de la loi sur l’obligation et la laïcité. Et on peut y lire cette mise en garde d’un sénateur si les républicains persistaient à vouloir ouvrir des écoles laïques : « L’orateur dit qu’il se produira un grand mouvement en France et que les écoles libres seront fondées dans beaucoup de centres ». C’est très exactement ce qui se passe dans le roman Séduction. En effet, parallèlement à la création par les conseillers municipaux républicains de l’école laïque de filles dans les locaux tenus jusqu’à présent par les sœurs, les cléricaux d’Yvranches organisent l’ouverture d’une école tenue par les mêmes religieuses. Ainsi, dans le journal Le Siècle de ce 3 juin 1881, il y a conjonction entre l’histoire racontée par Malot et l’histoire en train de s’écrire au Parlement. On est ici en face d’un phénomène à notre connaissance totalement inédit dans l’histoire de l’école qui fait du feuilleton de Malot un quasi reportage[15], une chronique du temps présent qui illustre en temps réel, et en les romançant à peine, les débats politiques de son temps.

  1. Un roman engagé qui soutient la position du gouvernement en matière de laïcité

Le roman apporte un soutien très clair aux républicains modérés

Pour obtenir le poste, Hélène rencontre le député Mérault :

« M. Malatiré vous a expliqué, dit-il, que c’était un pays coupé en deux.

-Parfaitement.

-Et cela ne vous effraie point ? »

Devant la détermination d’Hélène, le député poursuit l’entretien en testant ses sentiments vis-à-vis de la religion :

« Encore une question, je vous prie : comment avez-vous été élevée ? Je veux dire, l’avez-vous été en chrétienne, ou…

-En Chrétienne

-En chrétienne pratiquante ?

-Oui, monsieur

-Cependant, monsieur votre père n’était nullement clérical, n’est-ce pas ?

-Pas du tout ; mais il me semble…

-Il vous semble qu’on peut être chrétien sans être clérical, c’est cela que vous voulez dire, n’est-ce pas ?

-Oui

-Et vous avez parfaitement raison » (217-218).

Ce dialogue est très intéressant pour les historiens car le roman Malot est ici parfaitement en phase avec la majorité républicaine modérée[16], conduite par Jules Ferry au même moment au Sénat. Une position équilibrée difficile à tenir car elle suscite deux types d’opposition : celle des anticléricaux antireligieux qui veulent un combat contre la religion ; celle des catholiques conservateurs qui ne veulent pas céder un pouce de terrain sur le pouvoir exercé par la religion catholique dans le monde politique.

C’est ce conflit que Malot[17] illustre ici en marquant nettement sa préférence pour la position modérée par la voix du député Mérault qui délivre une sorte de lettre de mission à Hélène  : «  Ce qu’il faut chercher, c’est l’apaisement, non la lutte. Par votre éducation, par vos idées, par vos principes, vous me paraissez précisément la personne qu’il faut pour amener cet apaisement : catholique pratiquante, vous ne blesserez pas le parti clérical ; de l’autre côté, votre éducation, votre famille, notre appui inspireront confiance au parti libéral, de sorte qu’avec cet esprit de fermeté et de modération dont vous parliez, vous pourriez amener la paix là où une autre développerait la lutte. Vous pouvez compter sur moi » (219). Le député Mérault exprime ici la position que les républicains conduits par jules Ferry défendent à la Chambre des députés et au Sénat au même moment, comme nous avons pu le montrer dans notre thèse[18] : oui résolument à une lutte anticléricale qui combat les prétentions de l’Eglise à intervenir dans les décisions politiques, mais non tout aussi résolument à une lutte antireligieuse. Le député demande à l’inspecteur Malatiré de nommer Hélène, ce que fait ce dernier. Malot en profite pour souligner la faiblesse de l’administration devant le pouvoir des notables, et l’inspecteur Malatiré en est un bon exemple : « Ce matin, vous étiez seule ; ce soir, vous avez votre député pour vous. Alors les choses changent complètement de face. Vous êtes soutenue. On saura que vous êtes soutenue… Et pendant qu’il disait juste le soir le contraire de ce qu’il avait dit le matin, Hélène se demandait si c’était cela qu’on appelle la science. » (220-221). Dans l’enquête de Francisque Sarcey de 1897, un témoignage d’institutrice montre que les enseignants ne supportent plus cette situation : « Leur puissance [de nos chefs] est limitée. Ils nous soutiennent jusqu’à ce que dame politique étreigne, alors ils ne peuvent plus rien et nous laisse étouffer par elle… Qu’on nous rende à nos chefs, que les mutations soient faites par eux. Pas de ficelles derrière les paravents »[19].

L’arrivée compliquée d’une institutrice laïque dans un village coupé en deux

L’arrivée d’Hélène à Yvranches est difficile. Alors que les sœurs ont été installés dans une grande maison « la plus belle et la plus importante de la rue », l’école publique ne ressemble en rien « à la belle maison de sœurs » (228). Et le logement de l’institutrice est « tout délabré, usé, sale comme le bâtiment de la mairie lui-même » (233). Quant à la salle de classe, « il n’y restait plus que les quatre murs, les tables, les bancs et la chaire, les sœurs, en partant, ayant emporté tout le reste du mobilier scolaire qui leur appartenait, les cartes, les tableaux, les armoires » (234).

Hélène constate très vite des divergences dans le camp républicain. Le lendemain de son arrivée, elle va à la messe (236). Trois conseillers municipaux l’attendent à la sortie de l’office. Il y a le modéré Bonnot et les deux conseillers radicaux et antireligieux, Fillette et Paildieu. Ces derniers reprochent à Hélène d’être allée à la messe: « -Alors messieurs, dit-elle avec une douce fermeté, nous nous sommes mal compris, si vous avez supposé que mes intentions étaient d’entrer en lutte avec nos adversaires, en commençant par afficher des idées antireligieuses. (241-242).

Symétriquement au débat entre républicains sur la question laïque, Malot montre des positions également diverses au sein de l’église. Il y a des intolérants et des hommes de paix dans les deux camps. Autant le curé est conciliant et se satisfait de voir Hélène vouloir éviter la lutte, autant son vicaire, l’abbé Périchard, est vindicatif. C’est lui qui mène le parti clérical. Malot s’amuse visiblement en racontant cette scène cocasse où il montre le vicaire parcourant l’église pour bénir l’assemblée présente à la messe. Il s’approche d’Hélène : « Après un court moment d’hésitation le vicaire, qui était resté le bras levé, l’abaissa par un geste violent et Hélène reçut sur le visage et sur toute sa personne une pluie d’eau bénite ; c’était à croire qu’il avait voulu l’exorciser comme s’il avait eu affaire au démon en personne » (240).

Le vicaire ne reçoit d’ailleurs Hélène qu’après de longs jours d’attente et lui tient des propos fort intolérants pour la faire partir : « Ainsi s’écria-t-il, vous vous imaginez qu’on peut venir dans un pays jusque-là tranquille et heureux s’établir dans une position consacrée par la justice et la tradition ; chasser de chez elles de saintes filles ; apporter dans ce pays le trouble et l’iniquité ; se faire complice des méchants ou des fous et dire « je ne veux pas la lutte. » (269-270). Ce à quoi Hélène répond, mais c’est en fait Malot qui parle, avec des mots destinés à faire comprendre au vicaire, et donc aux lecteurs du roman, que la laïcité est un gage de paix, qu’elle n’est l’ennemie d’aucune croyance mais qu’elle les respecte toutes : « Je ne chercherai qu’à vivre en paix avec tout le monde, en respectant les idées, les croyances, les droits de chacun. C’est en agissant ainsi que j’espère pouvoir éviter la lutte » (271).

Le conflit entre l’école privée confessionnelle et l’école publique laïque

Le roman de Malot est une mine d’informations sur le conflit entre l’école des enseignants laïques contre celle des curés et des religieuses qui va parcourir une bonne partie de la Troisième république. Ce conflit est visible à Yvranches jusque dans les plus petits détails, comme celui de l’écriture de l’institutrice: « les conseillers libéraux avaient trouvé qu’elle avait une jolie écriture, tandis que les conseillers cléricaux avaient déclaré que cette écriture ne valait pas celles de la sœur Philogonde et de la sœur Ambroisine qu’elle venait remplacer » (222).

La situation très difficile des enseignants laïques est bien illustrée dans le roman par l’instituteur communal, Valpinçon, qui est un ami d’enfance du père d’Hélène et qui est chargé de l’école de garçons. Il  vient voir l’institutrice, en cachette pour ne pas être vu des habitants c’est dire l’ambiance, pour l’assurer de son soutien et surtout la mettre en garde. Il commence par féliciter Hélène d’être allée à la messe : «L’essentiel était de ne pas commencer par un acte d’hostilité ; vous l’avez compris, je vous félicite » (245). Et il raconte son histoire : « j’ai eu à lutter contre des difficultés du genre de celles que vous allez rencontrer ici, et je sais de quoi j’ai souffert. Moi aussi je me suis trouvé placé entre un maire qui me défendait et un curé qui m’attaquait. Mon prédécesseur s’était fait le domestique du curé ; il bêchait son jardin, il cirait son salon, sa femme lavait le linge de la cure. Quand je suis arrivé, on a cru que je continuerais ces services ; j’étais jeune, j’ai refusé, et c’est quand on a vu qu’on s’était trompé que la guerre a commencé pour m’obliger à partir. Les temps n’étaient pas alors ce qu’ils sont maintenant. Après avoir commencé par me protéger, mon maire, voyant que je n’étais soutenu par personne, m’a abandonné, et comme j’avais une femme et trois enfants, comme je n’avais pas d’autre métier que celui d’instituteur, j’ai cédé : j’ai bêché le jardin, j’ai ciré le salon, ma femme a lavé le linge de M. le curé. Mais cela n’a été rien, j’avais du cœur : j’ai perdu toute fierté, j’ai courbé le dos, j’ai rampé, j’ai menti. Alors, on m’a toléré, on m’a pardonné, on m’a permis de vivre et de faire vivre ma famille » (246). Ce que montre Malot ici est très juste. En 1881, l’instituteur est encore dans certains endroits l’homme à tout faire du curé et il subit des humiliations en permanence.  

Parmi les ennemis de l’école laïque, il y a aussi mademoiselle de la Buissonnière, une dame patronnesse qui demande immédiatement à l’institutrice laïque de partir : « Vous comprenez bien, n’est-ce pas, que vous ne pouvez rester ici ? Si vous ne vous en allez pas volontairement… on vous forcera à partir… Songez que c’est la lutte et que dans la lutte on ne ménage pas ses adversaires. Vous allez être en butte à toutes les attaques ; on va remonter dans votre vie » (275-277).

Hector Malot dépeint alors avec précision les manières sournoises, violentes, et donc bien peu charitables, utilisées par l’Eglise pour préserver sa position dans l’enseignement primaire.

C’est le vicaire qui est à la manœuvre. Il organise des manifestations des enfants de l’école privée et des adultes du village contre l’école communale laïque. Il fait couvrir les murs de l’école laïque d’inscriptions laissant entendre qu’Hélène est une femme de mauvaise vie. Il humilie en permanence l’institutrice, ne lui donne pas de place à l’église pour elle et ses élèves, les fait attendre dans le froid pour le catéchisme, fait courir des rumeurs sur elle, et terrorise sa grand-mère en confession ! Ce que décrit ici Hector Malot est bien réel. Dix-huit ans plus tard, une institutrice répondant à l’enquête de Francisque Sarcey confirme, ayant elle-même connu cette situation, les difficultés rencontrées par l’héroïne de Frapié,: « ceci est constamment vrai, et dans presque la totalité des villages où on a laïcisé, on a fait souffrir l’institutrice d’un état de choses qu’elle n’a pas créé. Le jour de mon installation à B…, Eure-et-Loir, je n’ai pas eu le charivari, mon arrière prédécesseur l’avait eu… Les élèves se sont contentées de pousser l’insolence et la désobéissance jusqu’à la folie ; elles ont, comme celles de Louise Chardon, passé par les fenêtres »[20].

Et il y a dans Bouvard et Pécuchet de Flaubert qui paraît à titre posthume en mai 1880, un an avant le roman de Malot, un passage qui met en scène un instituteur, Alexandre Petit, menacé de mutation par le curé Jouffroy pour manque de zèle sur l’instruction religieuse[21].

Les élèves au cœur de la guerre livrée par l’église à l’école laïque

Comme cela se passe dans beaucoup de communes de l’époque, l’école confessionnelle et l’école laïque se disputent les élèves. Le vicaire d’Yvranches, toujours lui, utilise tous les moyens pour dissuader les parents de « donner » leurs enfants à « « l’école du diable ». Et d’abord dans son sermon de la messe du dimanche, la veille de la rentrée des classes.  Encore une fois, une lettre d’institutrice adressée à Sarcey en 1897 confirme cette action hostile du clergé : « Nous sommes… en concurrence. Et cette concurrence est acharnée. Si encore elle était loyale, mas elle est loin de l’être, comme vous allez en juger. Vous ne pouvez vous faire une idée des injustices dont nous sommes l’objet. Le curé se sert de son caractère sacré pour influencer les familles. Du haut de sa chaire, il ne craint pas de bafouer ces écoles sans Dieu où les enfants n’apprennent que le mal, parce qu’ils n’ont que des mauvais exemples sous les yeux. Il va jusqu’à refuser l’absolution aux mères de nos enfants »[22]. Malot donne en substance le contenu du sermon du vicaire d’Yvranches : « c’était une chose à la mode de soutenir que l’instruction conduisait à tout, en réalité, elle ne conduisait qu’à l’erreur si elle n’était soutenue par l’enseignement des vérités éternelles, qui pouvait donner cet enseignement si ce n’est ceux qui en étaient nourris et qui chaque jour pratiquaient ce qu’ils enseignaient avec une foi ardente ? Comment confier ses enfants à celles qui vivent dans l’erreur ? Quelles garanties offrent-elles ? D’où viennent-elles ? Que sont-elles ?» (292-293).  

Toujours très documenté, Malot passe alors en revue plusieurs situations de retrait d’enfants de l’école publique et montre ainsi le travail de sape souterrain du vicaire et des cléricaux.  Ainsi, même le conseiller municipal antireligieux Paildieu retire ses deux filles de l’école d’Hélène : « Vous savez, la famille, des tantes à l’héritage. Il faut bien subir leurs volontés. Elles s‘imaginent que l’école ne va plus être fréquentée que par les filles des ouvriers et des pauvres, et que ce ne serait pas une camaraderie pour leurs nièces plus tard » (281-282).

L’autre conseiller municipal antireligieux Fillette retire lui aussi sa fille Zoé de l’école laïque : « C’est pour ma femme, vous savez moi j’ai besoin d’elle, je ne peux pas la fâcher. Que voulez-vous qu’on fasse avec une femme élevée comme la mienne » (284-285).

Une mère pauvre de trois petites filles vient voir Hélène : « j’aurais voulu vous les donner ; mais on m’a fait savoir que je n’aurais plus de secours ; et puis, on ne les habillerait pas pour leur première communion. Vous comprenez » (286).

La bouchère renonce elle aussi devant les menaces de certains de ses gros clients. La  châtelaine a très clairement menacé la commerçante qui vient s’excuser auprès d’Hélène : « elle me dit que nous devons nous séparer, que je fais élever ma fille avec des excommuniés et qu’elle ne peut pas avoir des  affaires avec les ennemis de la religion… Avec Mademoiselle de la Buissonnière, c’est la même chanson, elle ne veut pas non plus avoir des affaires avec les ennemis de la religion… Que voulez-vous, avant tout, il faut vivre n’est-ce pas ? » 304-305).

Le loueur de voitures retire également sa fille. Il s’en explique: « leurs deux meilleurs clientes étaient mademoiselle de la Buissonnière et les sœurs qui, à chaque instant, louaient des voitures pour des pèlerinages, des promenades, des retraites, et elles menaçaient de les quitter s’ils continuaient à envoyer leur fille à l’école laïque » 306).

Sans doute, le fait d’arme le plus cruel du vicaire est de réussir à faire partir de l’école laïque la fille d’un ouvrier employé par la commune, menacé lui aussi de suppression des aides charitables de l’église. Mais en retirant son enfant, l’employé aurait perdu sa place dans cette commune gagnée à la laïcité « si nous l’envoyons chez les sœurs, M. le maire mettra mon homme à pied » (307). Il fallait donc obtenir d’Hélène qu’elle renvoie l’élève de l’école laïque pour sauver les apparences. Hélène s’exécute sous les supplications des parents.

En 1897, dans l’enquête de Léon Frapié, on peut lire le témoignage d’un instituteur qui donne une explication de la situation difficile vécue par les enseignantes laïques : « Cet esprit de solidarité qui manque aux laïques fait justement la force de leurs rivaux ecclésiastiques. Le curé, les frères et les bonnes sœurs ne font qu’un. Le premier avec l’arme puissante qu’il a entre les mains, la foi, fait marcher toute la commune. « « Envoyez vos enfants chez les sœurs ou vous serez damnés » répète-t-il aux parents ; ou bien encore : ‘’ Vous voulez voir vos filles tourner à mal, vous n’avez qu’à les envoyer à la laïque ‘’ à l’école du diable ! Si j’ajoutais à cela les vexations et les insolences, les apostrophes en pleine église, même en chaire, vous n’auriez encore qu’un bien petit tableau de la situation de nos institutrices de campagne »[23]. Les situations décrites par Malot et les témoignages de 1897 reflètent la réalité du moment. Les historiens ont en effet montré que, dans une région de tradition catholique comme la Bretagne, « les prêtres iront jusqu’à refuser les sacrements aux parents et aux enfants de la ‘’laïque’’ et certains propriétaires marchanderont leurs fermages contre des inscriptions à l’école libre »[24].

Mais tous les élèves ne partent pas de l’école laïque, prend soin de dire Malot, « précisément parce que la lutte était ardente, les parents qui avaient eu le courage d’envoyer leurs enfants à l’école communale avaient persévéré dans leur résolution. Loin d’en perdre elle en avait au contraire gagné » (313). N’oublions pas que le roman paraît en feuilleton dans un journal engagé pour la laïcité et qu’il ne faut pas désespérer, surtout en pleine période électorale, ceux qui luttent pour la laïcisation de l’école. La République et ses représentants locaux que sont les institutrices et instituteurs seront plus forts que l’Eglise, c’est en substance le message du roman.

Conclusion

Compte tenu de la qualité de sa documentation, le roman Séduction de Malot, est incontestablement un document précieux pour les historiens. Dans le temps même où sont votées les lois laïques, le roman Séduction attire l’attention sur la condition d’une femme au travail et sur la vie difficile d’une institutrice au moment de la création des écoles laïques dans des communes divisées politiquement et religieusement. Document précieux aussi car les femmes ont été et sont encore pour une part les grandes oubliées de la laïcisation de l’école. Comme l’historien François Jacquet-Francillon le relève : « Que nous continuions à célébrer les ‘hussards noirs de la République’ en oubliant que la laïcisation incomba plus encore aux institutrices, est une sorte de scandale historiographique »[25]. Les historiens ne connaissaient que le roman de Frapié et son héroïne Louise Chardon[26]. Nous venons de montrer, qu’avant Louise Chardon, la première‘’Hussarde noire’’ est Hélène Margueritte. C’est elle, la première institutrice laïque héroïne d’un roman.

 

Jean-Paul DELAHAYE

[1] Jean-Paul Delahaye, Séduction (1881) ou la question laïque au cœur de l’actualité, in Hector Malot, l’écrivain instituteur (direction Christa et Jean-Paul Delahaye), paru dans la revue Cahiers Robinson n° 45, Artois Presses Université, 2019.

[2] Malot connaît Sarcey depuis les années 1860 et leur travail de  journalistes à L’Opinion nationale.

[3] Cité par Danielle Delhomme, Nicole Gault, Josiane Gonthier, Les premières institutrices laïques, Mercure de France, 1980, p. 86.

[4] Voir Bérissi,Marianne, "... La sainte préoccupation du devoir la possédait toute...": L'Institutrice de Province de Léon Frapié in in Poyet, Thierry, (coord), Images et représentations de l’école dans la littérature des XVIIIè et XIXè siècles, Université de Clermont-Ferrand, à paraître 2017.

[5] Voir Delahaye, Christa, « L’école selon Hector Malot », in Poyet, Thierry, (coord), Images et représentations de l’école dans la littérature des XVIIIè et XIXè siècles, Université de Clermont-Ferrand, à paraître 2017.

[6] Hector Malot, Le roman de mes romans, in Les Cahiers Robinson, Université d’Artois, n° 13, 2003, p. 266.

[7] Trois jours donc avant le deuxième mariage d’Hector Malot, le 12 juillet 1881.

[8] Hector Malot, Le roman de mes romans, op. cité, p. 120.

[9] Philippe Lejeune, Les instituteurs du XIXe siècle racontent leur vie, INRP, revue d’Histoire de l’éducation, 1985, vol 25, p 53.

[10] Ibid., p56.

[11] Hector Malot, Le roman de mes romans, op. cité, p. 121.

[12] Françoise et Claude Lelièvre, Histoire de la scolarisation des filles, Nathan, 1991, p. 157.

[13] Françoise et Claude Lelièvre, Histoire de la scolarisation des filles, Nathan, 1991, p. 158.

[14] Danielle Delhomme, Nicole Gault, Josiane Gonthier, Les premières institutrices laïques, Mercure de France, 1980, p. 12

[15] Françoise Michel-Jones a fait cette même remarque dans Une écriture de l’histoire immédiate : paysage industriel et mondialisation dans En Famille, in Hector Malot et le métier d’écrivain, (coord. Francis Marcoin) Magellan, 2007, p. 100.

[16] Hector Malot est devenu un proche de Jules Simon dès 1856 en écrivant dans la revue de ce dernier Le journal pour tous. Il est journaliste au journal L’Opinion nationale dès sa création en 1859 et fréquente alors notamment Francisque Sarcey et Charles Sauvestre, un spiritualiste anticlérical mais spiritualiste, un proche de Jean Macé qui publiera l’appel de la Ligue de l’enseignement en 1866. Agnès Thomas-Maleville, Hector Malot, l’écrivain au grand cœur, Editions du Rocher, 2000, p. 77, 101.

[17] On sait qu’Hector Malot a veillé à ce que « sa fille Lucie ne reçoive aucune éducation religieuse ». Le jour de son deuxième mariage, le 12 juillet 1881, Hector Malot rédige ainsi son testament pour sa fille : « Je désire que ton éducation soit continuée comme je l’ai menée, dans un esprit de liberté et sans idées religieuses : plus tard, quand tu seras grande, tu adopteras les idées que ta conscience voudra ». Agnès Thomas-Maleville, Hector Malot, l’écrivain au grand cœur, Editions du Rocher, 2000, p. 157 et 198.

[18] Jean-Paul Delahaye, Les francs-maçons et l’instruction publique de 1861 à 1882, Thèse, Paris 5 René Descartes, 2003. Voir aussi Jean-Paul Delahaye, Les francs-maçons et la laïcisation de l’école, mythes et réalité, Revue Histoire de l’éducation, n° 109, 2006, https://histoire-education.revues.org/1328.

[19] Danielle Delhome et alii, op cité, p. 193.

[20] Lettre de Lucie B., citée in Daniele Delhome, op. cité, p. 117

[21] Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, Paris, Alphonse Lemerre éditeur, 1881, p 215-217.

[22] In Daniele Delhome et alii, op. cité, p. 120-121.

[23] Danielle Delhome et alii, op cité, p. 173.

[24] Danielle Delhome et alii, op cité, p. 26.

[25] Cité par Rebecca Rogers in Ecrire l’histoire des enseignantes, Revue d’histoire de l’éducation, 2003, n° 98.

[26] Ce qui leur faisaient dire que « pour la première fois, une institutrice « était l’héroïne d’un roman » in Daniele Delhome et alii, op cité, p. 35.

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