retour sur l’abandon des « ABCD de l’égalité » en 2014

Rares sont les initiatives qui permettent aux enfants  de travailler spécifiquement aux différences de genre dans le cadre scolaire en intégrant cet objectif dans la globalité des apprentissages. C’est cette lacune que les « ABCD de l’égalité » voulaient combler en septembre 2013.

L’abandon des « ABCD de l’égalité » en 2014 

Retour sur un recul de la République face aux intégrismes religieux

Rares sont les initiatives qui permettent aux enfants  de travailler spécifiquement aux différences de genre dans le cadre scolaire en intégrant cet objectif dans la globalité des apprentissages. C’est cette lacune que les « ABCD de l’égalité » voulaient combler en septembre 2013.

C’est le comité interministériel aux droits des femmes et à l’égalité entre les femmes et les hommes réuni le 30 novembre 2012 sous l’autorité du Premier ministre qui a acté le principe de l’expérimentation à compter de la rentrée 2013 des « ABCD de l’égalité ». Cette décision a permis d’engager un travail fructueux entre Najat Vallaud-Belkacem, ministre du Droit des femmes et Vincent Peillon, ministre de l’éducation nationale, travail formalisé par une Convention de partenariat entre les deux ministères et le Centre national de documentation pédagogiques que j’avais signé pour l’éducation nationale en tant que DGESCO. Cette convention indiquait que ces trois partenaires permettait d’« élaborer un outil pédagogique (outils pour la formation et pour la classe) destiné à l’expérimentation d’un outil d’éducation à l’égalité filles-garçons, intitulé « ABCD de l’égalité », et sa généralisation, après évaluation, à l’ensemble des enseignants du premier degré à la rentrée 2014. Cet outil, qui s’adresse à l’ensemble des élèves de la petite section de maternelle au CM2 et à leurs enseignants, est expérimenté dès la rentrée 2013 dans dix académies volontaires[1]. Cette expérimentation porte sur environ 500 classes réparties sur ces académies ».

Dès le mois de janvier 2013, j’ai participé à un groupe de travail regroupant, pour le ministère de l’éducation nationale, la DGESCO et, pour le ministère du Droit des femmes, le service des droits des femmes (SDFE) de la direction générale de la cohésion sociale. Des modules de formation, des outils pédagogiques et un protocole d’évaluation ont été élaborés. Un séminaire de formation pour formateurs a été programmé en octobre 2013. A la rentrée de la Toussaint 2013, l’expérimentation a pu commencer dans quelques écoles. Le lundi 13 janvier 2014, le ministre de l’Éducation Vincent Peillon et la ministre des Droits des femmes Najat Vallaud-Belkacem ont présenté, dans une école de Villeurbanne (Rhône), le projet des « ABCD de l’égalité ».

Une mission d’évaluation de l’expérimentation est confiée à l’inspection générale de l'éducation nationale.

Mais dès le mois de novembre, des premières interventions et contestations de parents sont signalées dans l’académie de Montpellier.

Le 13 décembre 2013, Farida Belghoul lance l'initiative « Journée de retrait de l'école » (JRE), invitant les parents à retirer leurs enfants de l'école une journée par mois à partir de janvier 2014, pour marquer leur refus de l’enseignement « de la théorie du genre dans tous les établissements scolaires ». Cette militante proche de l’extrême droite accuse, via des vidéos, l’éducation nationale de vouloir pervertir les enfants. La première JRE a lieu le 24 janvier 2014 et a rencontré un certain écho dans quelques quartiers populaires où la consigne d’absentéisme a été plutôt bien suivie par des parents de confession musulmane.

Le mouvement de protestation s’est étendu. Cette campagne a pris plusieurs formes : envoi de sms, appels téléphoniques, envoi de courriers électroniques, distribution de tracts, utilisation des réseaux sociaux La DGESCO a alors été informée par plusieurs sources de l’existence d’une campagne invitant les parents d’élèves de maternelle et d’élémentaire à exercer un « droit de retrait de l’école » pour protester contre l’introduction de la « théorie du genre » à l’école.

Le ministère est prévenu d’un appel via un sms à une JRE pour le lundi 27 janvier 2014 dans l’académie de Créteil. Selon les services de renseignement de la Seine et Marne, il circulerait également à Lyon, Nancy, Metz, Marseille, Toulon, Montpellier et en Guadeloupe. Voici le texte de ce sms : « Pour tous ceux qui ont des enfants qui vont à l'école : ATTENTION le 27 janvier 2014 journée de Retrait de nos enfants de l'Ecole.
Le choix est simple soit on accepte la "théorie du genre" (ils vont enseigner à nos enfants qu'ils ne naissent pas fille ou garçon, mais qu'ils choisissent de le devenir !!! sans parler de l'éducation sexuelle prévue en maternelle à la rentrée 2014 avec démonstration...), soit on défend l'avenir de nos enfants. Nos enfants n'iront pas à l'école ce lundi ! Simplement marquer sur le carnet :"mon fils/ma fille n'est pas venue à l'école pour participer à la campagne contre la théorie du genre dans les établissements scolaires
".

Le DASEN de Lyon a prévenu de l’existence d’un réseau contre le genre et  l'ABCD de l’égalité, avec distribution de tracts et mobilisation des parents dont certains sont même allés jusqu'à écrire dans le cahier de correspondance pour justifier de l'absence de leur enfant à l'école un jour "supposé" d'une séquence ABCD.

 Les informations parvenues de l’académie d’Orléans-Tours de fin janvier 2014 montrent que la communauté musulmane a été la plus touchée. Le dialogue avec les parents, disent les directeurs d’école, « ont été surréalistes. Les professeurs rapportent les propos des parents leur assurant qu’ils ont confiance aux professeurs mais pas en leur hiérarchie, qu’eux-mêmes professeurs seront obligés d’obéir aux futurs programmes « qui seront subversifs », ils seront aussi « victimes du projet Peillon » ; les parents ont peur par exemple, que l’école apprenne à se masturber aux enfants de CP !  Les mamans qui ont amené leurs enfants à l’école le jour de la JRE ont été menacées devant les professeurs témoins impuissants face à cette intimidation. La population des quartiers à majorité turque est apparue aux professeurs être « sous influence ». Les populations auraient été rassemblées à plusieurs reprises pour visionner des films. Ces films semblent reliés à la mouvance Farida Belghoul mais aussi à Milli Gorus (mouvement qui semble très actif). Des clés USB seraient distribuées. Ces films seraient à contenu très nationalistes anti-Israël selon le témoignage de certains parents recueillis par les professeurs »[2].

 Dans plusieurs messages, Farida belghoul ne se contente pas de mettre en garde les parents contre les « cours d'éducation sexuelle avec démonstration dès la maternelle », elle lance une calomnie sordide contre une professeure des écoles d’Indre-et-Loire qui débouche sur une plainte en diffamation qui sera suivie plusieurs années après par une condamnation sévère de Farida Belghoul et sa révocation en 2019 de l’éducation nationale.

 Ces attaques sont relayées par une partie de la droite qui voit dans la polémique une occasion d’attaquer le gouvernement à quelques semaines des élections municipales, Le magazine Le point titre à cet égard le 31 janvier 2014 : « Théorie du genre : la rumeur qui arrange l'UMP ? ». Parmi les plus virulents, Jean-François Copé qui multiplie les interventions sur les plateaux de télévision ou à la radio en dénonçant un livre pour enfants « Tous à poil » qui figure sur la liste des outils des ABCD de l’égalité. Or, indique Le monde Décodeurs « le livre, qui a remporté des prix, date de 2011. Il figure depuis 2012 sur une bibliographie indicative d’une centaine de livres, réalisée par une association ardéchoise, mais n’a jamais été recommandé officiellement par l’éducation nationale, sinon parmi d’autres listes d’ouvrages, dans le cadre spécifique des « ABCD de l’égalité ». Il ne s’agit donc pas d’un choix « pétri d’idéologie » opéré par le gouvernement. Ce livre n’est pas recommandé officiellement, et aucun enseignant n’est tenu de s’en servir. En revanche, on peut se demander pourquoi M. Copé a soudain jugé nécessaire de dénoncer un ouvrage vieux de trois ans et qui n’avait, jusqu’ici, traumatisé personne »[3].

 Parmi les personnalités de droite hostiles aux ABCD de l’égalité, citons encore le sénateur UMP Jean-Claude Carle qui "tient à condamner fermement tous les acteurs qui ont encouragé les parents d’élèves à ne pas envoyer leurs enfants à l’école" mais il considère que "l’égalité garçons/filles [n'est] pas une priorité pour l’école française", et il "déplore que l’ABCD de l’égalité se fasse au détriment de l’apprentissage de la lecture, de l’écriture et du calcul". Pour lui, "cette leçon d’égalité peut être faite en quelques minutes, à l’occasion d’une leçon d’histoire, ou durant la récréation"[4]. L’égalité femmes-hommes en quelques minutes de cours ou pendant les récréations, il fallait y penser…

 Mais toute la droite n’est pas sur cette ligne. Il faut dire, rappelle Le Figaro dans son numéro du 13 février 2014, que « En 2011, lors des états généraux préalables à l'élection présidentielle, l'UMP proposait «d'introduire, dès la maternelle, des séances consacrées à la mixité et au respect hommes-femmes», ce qui est justement ce que proposaient les ABCD de l’égalité. D’ailleurs, rappelle le Figaro du même jour, « Benoist Apparu, ancien ministre et député (UMP) de la Marne, a quant à lui dit jeudi n'avoir «aucun problème de fond» avec l'ABCD de l'égalité, outil pédagogique scolaire contre les stéréotypes filles-garçons qu'il estime «dans le prolongement de ce que nous avons fait et de ce que l'on fait depuis de très nombreuses années, à savoir lutter contre ce que l'on appelle les stéréotypes de genre»[5]

Le journal Libération signale dans son édition du 11 février 2014 que l’élu UMP Franck Riester s’étonne, lui, de voir que ses amis «encouragent les familles à contrôler ce qui se passe en classe alors qu’ils en appellent sans cesse à la restauration de l’autorité du maître»[6]. C’est là, soit dit en passant, un argument essentiel dans cette histoire : en reprenant à son compte tout ou partie des rumeurs et en accordant, de fait, aux parents le droit de refuser telle ou telle partie du programme scolaire, certains élus de droite empruntent un chemin très dangereux et mettent en difficulté l’école dans l’accomplissement de ses missions.

Vincent Peillon répond à ces attaques. Le 28 janvier 2014 il déclare à l’Assemblée nationale : « L’éducation nationale assume tout simplement la transmission de ces valeurs, le respect et l’égalité entre les filles et les garçons. Elle refuse totalement la théorie du genre, et elle refuse les instrumentalisations de ceux qui, venus de l’extrême-droite négationniste, sont en train de vouloir répandre l’idée, qui fait peur aux parents et blesse les enseignants, que tel serait notre point de vue. Jamais nous ne renoncerons à l’enseignement de l’égalité, que nous inscrivons au fronton de toutes nos écoles. Nous continuerons de lutter contre toutes les discriminations, le racisme, les inégalités, mais je veux très solennellement rassurer tous les parents de France : n’écoutez pas ceux qui veulent semer la division et la haine dans les écoles. Ce que nous faisons, ce n’est pas la théorie du genre, que je refuse, nous voulons promouvoir les valeurs de la République et l’égalité entre les hommes et les femmes »[7]

 Début février, il déclare « Si celui-ci [le dispositif « ABCD de l'égalité »] a bien fonctionné, ce qui est plutôt le cas selon les échos que j'ai, il sera généralisé à la rentrée 2014 » indique jeudi 6 février 2014 Vincent Peillon, ministre de l'Éducation nationale. Interrogé par AEF en marge d'un déplacement dans l'académie de Nancy-Metz, Vincent Peillon explique vouloir « continuer, toujours en association avec les parents ». Il précise qu'il va « saisir dans les jours qui viennent l'inspection générale pour qu'elle fasse l'évaluation de ce dispositif ». Dénonçant les « rumeurs fausses » circulant à ce sujet, le ministre rappelle que le dispositif « ABCD de l'égalité », expérimenté dans 275 écoles de 10 académies, vise à « travailler au respect des filles et des garçons, et permettre à chacun de ne pas s'inhiber par rapport à ses projets professionnels »[8].

 Fin janvier, Vincent Peillon avait adressé un courrier à tous les directeurs d'école et chefs d'établissement pour leur demander de "rassurer les parents d'élèves qui ont pu être la cible de tentatives de déstabilisation par des mouvements qui dénoncent "l'introduction dans les écoles d'une prétendue théorie du genre" et pour leur demander de "rappeler fermement [à ces parents] les règles de l'école républicaine", laquelle doit assurer la transmission "des valeurs de la République et notamment de l'égalité entre les filles et les garçons". Il a demandé aux recteurs d'accorder "la protection fonctionnelle prévue par le statut général des fonctionnaires" aux personnels qui "peuvent être victimes de menaces ou de violences"[9].

Un sondage BVA paru le 1er février 2014 conforte le ministre dans son action puisque les ABCD de l’égalité sont approuvés par 53 % de Français.

 Le 2 février 2014, la Manif pour tous défile dans la rue dénonçant la procréation médicale assistée. Les manifestants en profitent pour réclamer l’abandon de l’ABCD de l’égalité, qu’ils accusent d’être un outil de « la diffusion de l’idéologie du genre ». On voit donc assez clairement la jonction qui s’est faite entre la mouvance d’extrême droite et certains intégristes catholiques et musulmans.

L’agence ToutEduc signale fin janvier 2014 que « le mouvement Civitas, "dont le but est la restauration de la royauté sociale de Notre Seigneur Jésus-Christ", "soutient Farida Belghoul et dénonce les mensonges de Vincent Peillon concernant la théorie du genre", qui, explique-t-il, serait enseignée "sous couvert d’égalité et de lutte contre l’homophobie". Il cite comme preuve un dossier du SNUIPP qui recommanderait aux enseignants de lire aux élèves "J’ai deux papas qui s’aiment" ou "l’histoire du petit garçon qui était une petite fille"[10].

 Najat Vallaud-Belkacem prend évidemment toute sa part dans la défense des ABCD de l’égalité. Le café pédagogique du 7 février 2014 fait le constat suivant : « A l’heure où le gouvernement annonce qu’il repousse à 2015 l’examen du projet de loi sur la famille, Najat Vallaud-Belkacem, Ministre des Droits des Femmes, tient bon sur le projet de l’ABCD de l’égalité, en dépit des attaques qu’il concentre. Forte du soutien d’une majorité de l’opinion, de l’engagement des enseignants et des fédérations de parents d’élèves, la Ministre ne désarme pas, malgré la ténacité des préjugés à vaincre. Café Pédagogique : Le dispositif des ABCD de l’égalité se propose de sensibiliser les enfants au respect et à la reconnaissance d’une égalité de valeur et de droits entre filles et garçons. Comment est-il possible qu’il soit dénoncé comme une sorte de scandale idéologique ? Najat Vallaud-Belkacem : Vous le savez comme moi, la manipulation et l’agitation des peurs et des fantasmes n’ont pas manqué autour de ce programme, avec des arguments dont je comprends qu’ils aient pu faire peur à certains parents. Je salue d’ailleurs l’action des directeurs et directrices d’école, des enseignants qui sont allés au-devant des parents pour rappeler ce qu’était ce programme. Son ambition est assez simple et nous avons toujours été transparents sur les objectifs : permettre aux enseignants à travers la formation de conduire une réflexion sur leurs pratiques professionnelles pour éviter de reproduire des stéréotypes ; donner pleinement confiance aux filles et aux garçons dans leurs capacités et leurs perspectives en interrogeant les représentations qu’ils se font des rôles des unes et des autres, et en leur enseignant l’égalité des droits et le respect réciproque »[11].

 En total soutien aux ABCD de l’égalité, la Ligue de l'enseignement invite ses militants "à dénoncer les pétitions mensongères distribuées devant les écoles de la République par des réactionnaires" et à ne pas céder "face à ce nouvel assaut d’obscurantisme". Les CEMEA, "consternés", "dénoncent ces actions de désinformation" et "se battent pour l’émancipation des personnes et donc pour l’égalité entre les filles et les garçons"[12].

 Après le changement de gouvernement intervenu au printemps 2014, Najat Valaud-Belkacem défendra jusqu’au bout les « ABCD de l’égalité » sans recevoir, il faut le dire, beaucoup de soutien politique dans son propre camp.

 Les  ABCD de l’égalité sont officiellement abandonnés par Benoît Hamon le 30 juin 2014 au profit d’un engagement de généralisation ultérieure.

Le jour même paraît un rapport de l'Inspection générale montrant pourtant les effets positifs du programme : « Les formations attendues ont été organisées de manière fidèle aux cahiers des charges et ont donné satisfaction ; c’est le point fort évident de l’expérimentation. Les ressources mises à disposition des formateurs et des équipes pédagogiques par un site dédié du réseau CANOPE sont de qualité variable mais ne méritent certainement pas les critiques exacerbées que l’on a pu lire ou entendre. En matière de préconisations, non seulement il n’est pas proposé de renoncer au projet, il s’agit même de l’amplifier, en en faisant évoluer les modalités, de bâtir rigoureusement et progressivement un projet qui s’intègre au quotidien de la vie scolaire et des enseignements et qui relève pleinement de l’éthique professionnelle des enseignant(e)s. L’égalité des droits entre les filles et les garçons doit relever d’une vigilance et d’une bienveillance permanentes, et non d’un « dispositif » que les professeur(e)s auraient la faculté de choisir ou de rejeter. On ne peut minimiser la violence symbolique pour les enseignant(e)s qu’ont constituée ces journées ainsi que les polémiques persistantes autour de ce que l’école est accusée de mettre en œuvre dans cette expérimentation »[13].

 Le 28 juin 2014, l’Express titre : « ABCD de l'égalité: Belghoul fête "la victoire de la convergence islamo-catholique"[14].

 Le café pédagogique fait état des réactions des organisations syndicales. "Ce qui est essentiel maintenant c'est que le ministre réaffirme de façon inflexible le principe d'un enseignement de l'égalité filles garçons sans aucune ambiguïté [15]et que les enseignants ne restent pas seuls", nous a dit Sébastien Sihr, secrétaire général du Snuipp. "Je souhaite que tous les outils développés pour les ABCD de l'égalité trouvent place dans la nouvelle mallette pédagogique". Victimes d'attaques des traditionnalistes, y compris au siège national, le Snuipp entend continuer la réflexion sur la formation à l'égalité et à la lutte contre l'homophobie. "On attend que le plan ambitieux annoncé soit concrétisé", a déclaré au Café pédagogique Laurent Escure, secrétaire général de l'Unsa Education. "Le risque d'abandon existe et que les enseignants mobilisés pour les ABCD soient laissés pour compte. J'attends du ministre qu'il les félicite. Face aux extrémistes, la République ne doit avoir qu'une seule réponse, la fermeté'. "

 La Ligue de l’enseignement, quant à elle, publie un communiqué de soutien aux ABCD sans ambiguïté : « Nous craignons que la disparition de la thématique sur les stéréotypes de genre ne réduise le plan d’action à une vision formelle et juridique alors que ce sont bien les pratiques quotidiennes et les représentations qui sont au cœur des enjeux de progrès réels de l’égalité. La partie “implication et relation avec les familles” est par ailleurs assez frileuse : les établissements scolaires étant seulement invités à “évoquer” le sujet dans les instances des établissements. Nous regrettons enfin que les acteurs partenaires de l’école ne soient pas intégrés dans ce nouveau plan d’action. Il ne peut y avoir de progrès dans la promotion réelle de l’égalité entre les filles et les garçons sans une mobilisation de toutes les forces vives de l’éducation, familles et associations, notamment celles de l’éducation populaire. Dès le départ, la Ligue de l’enseignement s’est fortement impliquée, en mobilisant son réseau, dans l’expérimentation de ces ABCD de l’égalité. Rien ne serait pire que de fragiliser un projet si ambitieux en cédant à la pression de certains lobbies qui n’ont jamais accepté l’égalité des droits que l’école de la République a pour fonction de promouvoir. Nous serons vigilants à ce que la généralisation annoncée se traduise réellement dans les faits. ».

 Nina Schmidt, de l’Observatoire des inégalités, observe que malgré la satisfaction des enseignants et l’évaluation positive de l’inspection générale, le nouveau ministre Benoît Hamon annonce le retrait des ABCD de l’égalité : « L’affaire est classée sans suite. Pourtant, le ministre de l’Education loue les mérites d’« un dispositif pionnier qui a permis aux enseignants d’améliorer leurs pratiques et d’éviter les clichés qu’ils véhiculaient inconsciemment en parlant de l’ « heure des mamans » à 16h30 ». Bref, les ABCD de l’égalité étaient tellement bien qu’il les abandonne et les remplace par encore mieux, par plus « ambitieux ».Un plan de formation des enseignants à la culture de l’égalité, qui intègrera dans leur formation initiale un module consacré à l’égalité des sexes et, pour ceux déjà en exercice, la possibilité de bénéficier de formations sur le sujet, à leur demande, va succéder. Une mallette pédagogique proposant des outils pour lutter contre les stéréotypes sera également mise en ligne. Laissant ainsi à la discrétion des enseignants le soin d’y recourir. Ce « vaste plan » camoufle une reculade de plus de ce gouvernement devant la polémique provoquée par le mouvement de la « Manif pour tous », en réaction à la loi autorisant le mariage pour tous… Le ministre de l’Education laisse les enseignants se débrouiller seuls avec leur « liberté pédagogique ». Finalement, ceux qui monteront au créneau pour défendre ce projet abandonné seront peu nombreux. Les syndicats d’enseignants n’ont que très peu réagi, ils ne se battront pas, peut-être lassés de ces expérimentations pour rien. Ils ont sans nul doute souffert dans l’aventure : que répondre, sans véritable soutien de sa hiérarchie, quand on est accusé de diffuser la théorie du genre et d’apprendre la masturbation à vos élèves ? Bizarrement, les associations féministes, qui avaient pourtant appelé à la généralisation de cet ABCD, ne sont pas non plus montées au créneau : croient-elles vraiment à la nouvelle version du « vaste plan » ? Seuls quelques experts indépendants, d’ailleurs plutôt des expertes, se sont exprimés. » [16]  

 Citons aussi le journal L’Humanité du 29 juin 2014 qui remarque « que les retours d’enseignants qui ont testé cette année le dispositif sont globalement très positifs. Ainsi un directeur d'école dans un quartier populaire de Vénissieux souligne que dans son établissement "le bilan est très satisfaisant car cela nous a permis d'aborder des sujets sur lesquels nous nous censurons habituellement"[17]. Et face aux "grosse interrogations" de certains parents, "nous avons dû argumenter", "mais nous avons su montrer qu'il s'agissait d'un travail d'enseignant, pas de militant". Un enseignant explique à l’AFP qu’"un arrêt du dispositif serait dramatique". "Un recul important" qui risquerait de "donner raison à ceux qui disent que c'est dangereux". Les ABCD lui ont permis de mettre en place des lectures sur les modèles des princesses et des chevaliers, ou des ateliers pour réfléchir aux jeux des uns et des autres, aux métiers, aux couleurs... "Ce sont des activités à hauteur d'enfants, nous partons de situations concrètes observées dans les cours d'école", explique-t-il. Pour Muriel Salle, poursuit le journal, maîtresse de Conférences à Lyon 1 et formatrice pour les ABCD, "renoncer à cause d'une frange ultraminoritaire de gens d'extrême droite serait une faute politique grave", "un enterrement de première classe", "dramatique pour les filles et les garçons". Elle fait référence aux journées de retrait de l’école, mouvement lancé pendant l'hiver par Farida Belghoul. Proche de l'extrême droite, elle a réussi à rassembler musulmans rigoristes et catholiques conservateurs contre un supposé enseignement de ce qu'ils appellent la "théorie du genre", censée nier la différence sexuelle »[18].

 Citons encore la tribune de Martine Storti dans le journal Le monde: « Exit les ABCD de l'égalité, place à un « plan encore plus ambitieux en faveur de l'égalité », affirment Benoît Hamon, ministre de l'éducation nationale, et Najat Vallaud-Belkacem, ministre des droits des femmes, de la ville, de la jeunesse et des sports. Le « plan ambitieux » – en substance, formations initiale et continue des personnels, production d'outils pédagogiques, inclusion de l'égalité dans les programmes pour 2016 – ressemble étrangement au statu quo ante : cela fait en effet des décennies que la lutte contre les préjugés sexistes est un objectif de l'institution scolaire, ou que la formation à l'égalité entre les sexes figure dans les formations initiale et continue des personnels de l'éducation nationale. C'est précisément parce que ces diverses injonctions se sont révélées bien peu efficaces que les ABCD de l'égalité ont été décidés, constituant ainsi une action volontariste, heureusement volontariste, comme on aimerait en voir d'ailleurs plus souvent au sein de l'éducation nationale. Ces ABCD étaient-ils si dangereux qu'il était urgent de s'en débarrasser ? » Et Martine Storti conclut : « Par quoi l'émancipation des femmes commence-t-elle ? Par la liberté du corps. Par la maîtrise du corps. Contraception, droit d'avorter, lutte contre le viol, parce qu'il y va de la liberté des femmes, liberté insupportable à certains. Faudrait-il dire à beaucoup ? Les religions d'ailleurs ne s'y sont pas trompées, ne s'y trompent toujours pas, hostiles à cette liberté et à cette maîtrise, ainsi qu'on le voit aujourd'hui, qu'il s'agisse, pour ne prendre que ces deux exemples, de l'avortement ou du voile. Des religions qui font alliance, dans leur composante intégriste mais pas seulement, ainsi que le souligne Farida Belghoul, saluant, hélas à juste titre, sa « victoire » et « la convergence islamo-catholique ». Benoît Hamon a raison : les ABCD étaient devenus un « symbole », un « étendard », peut-être ceux d'une certaine forme de courage politique » [19] .

 Pour Nina Schmidt, de l’Observatoire des inégalités, « L’abandon de l’ABCD est à l’image d’un gouvernement de l’opinion, fondé sur les sondages et favorable à celui qui sait le mieux faire entendre sa voix et répandre des rumeurs. Que vont en penser la grande majorité des parents que l’on n’entend pas, mais qui voient être abandonné un outil intelligent pouvant aussi au passage les aider dans l’éducation de leurs enfants ? Au-delà, à force de reculs, s’installe un épais brouillard sur l’action publique : le citoyen ne sait plus qui fait quoi, qui dirige et où l’on va. A force de détricoter des mesures, le gouvernement dévalorise l’action politique et les valeurs qui vont avec »[20].

Comme l’écrit le café pédagogique « Dans le combat pour ses valeurs, la République ne vient-elle pas de perdre une manche par abandon ? »[21]

 La conséquence de cette reculade affligeante, c’est que 600 enseignants courageux, qui ont été salis par des accusations scandaleuses et qui ont été parfois personnellement mis en cause, ont été abandonnés par un pouvoir politique qui aurait dû les soutenir. Ces enseignants accomplissaient simplement leur mission. Je pense à eux chaque fois que l’école est sommée par des responsables politiques d’être plus efficace dans la transmission des valeurs de la République…

 Ajoutons une dernière information à ce rappel historique. Ce recul de la République face à une poignée d’intégristes religieux et à l’extrême droite s’est produite alors que Manuel Valls était Premier ministre. Ce dernier, qui met en accusation aujourd’hui les grandes associations d’éducation populaire, dont la Ligue de l’enseignement, qui auraient «failli » dans la lutte contre l’islamisme, a sans doute oublié que c’est son gouvernement qui cédé en 2014 devant les intégristes religieux en retirant les « ABCD de l’égalité ». Donner à présent des leçons de laïcité et de fermeté sur les plateaux de télévision est donc inutile et ne sert que les adversaires de la laïcité. Unissons-nous plutôt autour de ce qui nous rassemble pour promouvoir et défendre la laïcité.

 Jean-Paul Delahaye

Ancien directeur général de l’enseignement scolaire (2012-2014).

 

[1] BordeauxClermont-Ferrand, Créteil, Corse, Guadeloupe, LyonMontpellier, Nancy-Metz, Rouen, Toulouse

[2] Rectorat, note du Cabinet.

[3] https://www.lemonde.fr/blog/decodeurs/2014/02/10/tous-a-poil-cope-sattaque-a-la-litterature-jeunesse/

[4] ToutEduc, 30 janvier 2014, http://www.touteduc.fr/fr/archives/id-8720-abcd-les-reactions-du-ministre-du-cnal-de-la-fsu-de-l-esper-de-la-ligue-de-l-enseignement-des-cemea-de-m-richard-de-j-c-carle-de-civitas

[5] https://www.lefigaro.fr/actualite-france/2014/02/13/01016-20140213ARTFIG00154-quand-l-ump-s-interessait-a-la-theorie-du-genre.php

[6] https://www.liberation.fr/societe/2014/02/11/genre-la-droite-sort-le-rouge-qui-fache_979515

[7] Assemblée nationale, 28 janvier 2014, http://www.assemblee-nationale.fr/14/cri/2013-2014/20140146.asp#P177962

[8] Agence AEF, https://www.aefinfo.fr/depeche/475043-abcd-de-legalite-nous-allons-continuer-en-association-avec-les-parents-vincent-peillon

[9] ToutEduc du 30 janvier 2014 http://www.touteduc.fr/fr/archives/id-8720-abcd-les-reactions-du-ministre-du-cnal-de-la-fsu-de-l-esper-de-la-ligue-de-l-enseignement-des-cemea-de-m-richard-de-j-c-carle-de-civitas

[10] ToutEduc du 30 janvier 2014 http://www.touteduc.fr/fr/archives/id-8720-abcd-les-reactions-du-ministre-du-cnal-de-la-fsu-de-l-esper-de-la-ligue-de-l-enseignement-des-cemea-de-m-richard-de-j-c-carle-de-civitas

[11] http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2014/02/07022014Accueil.aspx

[12] ToutEduc, 30 janvier 2014, http://www.touteduc.fr/fr/archives/id-8720-abcd-les-reactions-du-ministre-du-cnal-de-la-fsu-de-l-esper-de-la-ligue-de-l-enseignement-des-cemea-de-m-richard-de-j-c-carle-de-civitas

[13] Inspection générale de l’éducation nationale, Evaluation du dispositif expérimental ABCD de l’égalité,  2014, https://www.education.gouv.fr/evaluation-du-dispositif-experimental-abcd-de-l-egalite-1781

[14] https://www.lexpress.fr/education/abcd-de-l-egalite-farida-belghoul-fete-la-victoire-de-la-convergence-islamo-catholique_1555264.html

[15] Café pédagogique, 1er juillet 2014, http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2014/07/01072014Article635397955549778868.aspx

[16] Nina Schmidt, Les ABCD de l’égalité : un abandon symbolique, Observatoire des inégalités, 30 juin 2014, https://www.inegalites.fr/Les-ABCD-de-l-egalite-un-abandon-symbolique

[17] Témoignages parus dans le quotidien L’Humanité du 29 juin 2014. http://www.humanite.fr/les-abcd-de-legalite-mis-au-rebut-545945

[18] L’Humanité, 29 juin 2014, https://www.humanite.fr/les-abcd-de-legalite-mis-au-rebut-545945

[19] Martine Storti, inspectrice générale de l’éducation nationale honoraire, L'abandon des ABCD de l'égalité, symbole de l'abdication idéologique de la gauche, Le Monde, 2 juillet 2014.

 https://www.lemonde.fr/idees/article/2014/07/02/l-abandon-des-abcd-de-l-egalite-symbole-de-l-abdication-ideologique-de-la-gauche_4448865_3232.html

[20] Op. cité.

[21] Café pédagogique, 1er juillet 2014 http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2014/07/01072014Article635397955549778868.aspx

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