La réforme des rythmes scolaires 2012-2017. Première partie.

Nous livrons ici la première des trois parties d'une note qui a été rédigée en 2018 pour la Fondation Jean Jaurès. Jean-Paul Delahaye, La réforme des rythmes scolaires, Fondation Jean Jaurès, Inventaire 2012-2017, retour sur un quinquennat « anormal », novembre 2018, p. 197 et s. https://jean-jaures.org/nos-productions/inventaire-2012-2017-retour-sur-un-quinquennat-anormal

La réforme des rythmes scolaires 2012-2017[1]

  1. Avant 2012: un consensus apparent contre la semaine de 4 jours à l’école primaire

En 2007, le gouvernement décide, sans aucune concertation préalable (mais qui s’en est plaint alors ?), la suppression d’une matinée de classe à l’école primaire dès la rentrée 2008. On prive ainsi les enfants d’un bon temps scolaire pour les apprentissages, car on apprend mieux le matin qu’en fin d’après-midi, en concentrant les 24 h de classe sur 4 lourdes journées de 6h. Une folie qu’aucun pays n’a depuis songé à imiter. De 2008 à 2013, les élèves de l’école primaire française ont donc 144 jours de classe (en réalité moins de 140 compte tenu de quelques jours fériés), contre par exemple 190 au Royaume-Uni, 210 en Italie et au Danemark. Mais il est vrai que, à la suite à cette décision nuisible aux enfants mais favorable aux adultes, les collectivités locales ont fait des économies de fonctionnement et de transport scolaire, les parents qui le pouvaient ont pu combler ce manque d’école en finançant des activités complémentaires et les enseignants ont bénéficié d’une organisation les dispensant d’une matinée de classe. Le monde des adultes « s’est entendu sur le monde des enfants », comme a pu le dire à l’Assemblée nationale en 2010 le directeur général de l’enseignement scolaire (DGESCO) de l’époque, Jean-Michel Blanquer, aujourd’hui ministre de l’éducation nationale[2]. S’agissant des parents, une étude récente du ministère de l’éducation nationale a montré que les parents les plus favorables à la semaine de 4 jours sont les parents des classes moyennes et favorisées et que, pour la semaine de 4 jours et demi, « les opinions positives l’emportent quand la personne de référence du ménage est ouvrier non qualifié (57 %) ou inactif (65 %) » [3]. Mais les milieux populaires ne disposent pas des relais politiques et médiatiques pour peser sur les politiques publiques et ne jouissent donc pas de moyens pour orienter ces politiques vers l’intérêt général.

De 2010 à 2012, plusieurs textes majeurs ont pourtant dénoncé la semaine de 4 jours. Rappelons-les, car il est bon de se souvenir que le retour à une semaine de 4 jours et demi n’a pris personne par surprise.

Le 19 janvier 2010, l’Académie nationale de médecine a publié un rapport qui affirme sur des bases scientifiques que la semaine de 4 jours est néfaste, qu’elle fatigue les enfants[4]. Luc Chatel, alors ministre de l’éducation nationale, a réuni une conférence nationale sur les rythmes scolaires de juin à décembre 2010, conférence qui a rendu un rapport sans ambigüité en janvier 2011 : « La journée est trop longue et fatigante, à tous niveaux […]. La semaine de quatre jours à l’école primaire est inadaptée et fait l’unanimité dans la description de ses inconvénients […][5]. » Parallèlement, la mission d’information sur les rythmes de vie scolaire présidée par la députée Michèle Tabarot rend des conclusions identiques le 8 décembre 2010 : « S’agissant de la semaine de quatre jours, elle devrait être […] interdite. […] cette mesure […] enverrait un signal fort de prise en compte de l’intérêt de l’enfant. Car la semaine de quatre jours a été choisie par les seuls adultes alors qu’elle est préjudiciable aux apprentissages […][6]. » Et avant cela, en octobre 2010, le réseau des villes éducatrices et la Ligue de l’enseignement, avec une quarantaine d'organisations d'enseignants, de parents, d'associations d’éducation populaire, péri éducatives, de mouvements pédagogiques, de lycéens et d'étudiants, avaient lancé l’Appel de Bobigny. Ce dernier avait demandé que l’on prenne « en compte les préconisations de l'Académie de médecine à propos de l'école primaire. Il faut donc alléger la journée et adapter le travail scolaire aux temps favorables aux apprentissages  […]»[7].Enfin, l’Institut Montaigne écrit en avril 2010 qu’il faut « revenir immédiatement à une semaine de cinq jours de travail, incluant le mercredi[8] ».

Tant unanimité était rassurante, presque touchante, l’intérêt des enfants semblait premier. Mais ce constat doit être relativisé quand on se rappelle qu’il ne s’est rien passé à l’époque. En effet, autant il a été facile et rapide de prendre, en 2008, sans concertation aucune, une décision favorable aux adultes, autant les intérêts particuliers des mêmes adultes ont ensuite pesé pour que rien ne se passe dans l’intérêt des enfants jusqu’en 2013, malgré tous les rapports officiels et les belles proclamations.

Rappelons à cet égard le vote sur le décret du 15 mai 2008[9] intervenu lors de la réunion du Conseil supérieur de l’éducation (CSE) du 20 mars 2008. Ce vote avait été pour le moins partagé puisque si 31 voix s’étaient prononcées contre la semaine de 4 jours rendue possible par le décret– dont le Syndicat national unitaire des instituteurs, professeurs des écoles et PEGC (SNUipp-FSU) et Force ouvrière –, 21 avaient voté pour – dont le Syndicat général de l’Éducation nationale (SGEN-CFDT) – et l’on comptait 14 abstentions – dont le Syndicat des enseignants de l’UNSA (SE-UNSA). Pour dire les choses autrement, il y a eu 21 votes pour la semaine de quatre jours et 14 pas totalement hostiles, face à seulement 31 contre.

Rappelons encore que, si le décret de mai 2008 généralisait, de fait, la semaine de quatre jours, il précisait que c’était en l’absence de « décision contraire » à l’initiative des conseils d’école. Ces derniers pouvaient en 2008 demander à conserver la semaine de quatre jours et demi. Or, des « décisions contraires » des conseils d’école, il n’y a pratiquement pas eu, malgré le rapport parlementaire, malgré la conférence nationale, malgré l’avis de l’Académie nationale de médecine, malgré l’Appel de Bobigny…. Sur les 43435 écoles publiques comptabilisées dans l’enquête de septembre 2012 de la Direction générale de l’enseignement scolaire du ministère de l’éducation nationale[10], 42699 fonctionnaient sur quatre jours (98,31 %), c’est-à-dire la quasi-totalité de nos écoles.  Seules 649 (1,45 %) fonctionnaient sur neuf demi-journées et 107 (0,25%) selon d’autres modalités, alors même que, selon une consultation du SNUipp-FSU organisée de septembre à novembre 2012, 50 % des professeurs des écoles souhaitaient à cette date le rétablissement des 4 jours et demi[11].

En résumé, de 2010 à 2012, on entend un chœur unanime fustiger la semaine de quatre jours et s’apitoyer sur le triste sort fait aux enfants de ce pays, mais on retrouve la même unanimité ou presque pour surtout ne rien changer parce que cette semaine de quatre jours arrange en définitive de nombreux adultes. Un bel exemple d’hypocrisie collective. Ce contexte explique en grande partie pourquoi le retour aux cinq jours de classe a été difficile. Finalement, au-delà des prises de position théoriques sur l’intérêt des élèves, la semaine de quatre jours n’a jamais foncièrement contrarié la majorité des citoyens de notre pays : enseignants, élus, parents. Une exception mondiale. Et l’historien de l’éducation Antoine Prost qui publiait le 28 mai 2008 dans le journal Le Monde une tribune intitulée « Un Munich pédagogique » voyait juste quand il dénonçait à la fois « une catastrophe » mais aussi un « lâche consentement des adultes », ajoutant que cette semaine de quatre jours risquait d’être « irréversible ». La facilité avec laquelle les adultes se sont précipités sur la possibilité d’un retour à la semaine de quatre jours en 2017[12] lui a donné malheureusement raison.

 

 

[1] Cette note que nous livrons ici en trois parties a été rédigée en 2018 pour la Fondation Jean Jaurès. Jean-Paul Delahaye, La réforme des rythmes scolaires, Fondation Jean Jaurès, Inventaire 2012-2017, retour sur un quinquennat « anormal », novembre 2018, p. 197 et s. https://jean-jaures.org/nos-productions/inventaire-2012-2017-retour-sur-un-quinquennat-anormal

[2] Assemblée nationale, Rapport d’information déposé par la commission des affaires culturelles et de l’éducation en conclusion des travaux de de la mission sur les rythmes scolaires et présenté par Xavier Breton et Yves Durand, enregistré à la présidence de l’Assemblée nationale le 8 décembre 2010. Audition du 18 mai 2010. http://www.assemblee-nationale.fr/13/rap-info/i3028.asp

[3] Les Organisations du temps scolaire à l’école issues de la réforme de 2013 : quels effets observés ?, Les Dossiers de la Direction de l’évaluation, de la performance et de la prospective (DEPP) n° 207, juin 2017, p. 44.

[4] Académie de médecine, Yvan Touitou et Pierre Bégué, au nom d’un groupe de travail de la Commission X (Maternité – Enfance – Adolescence), Aménagement du temps scolaire et santé de l’enfant, 19 janvier 2010. Ce rapport permet de balayer l’argument fallacieux qui consiste, pour certains, à affirmer que la semaine de 5 jours ne fatiguerait les enfants qu’en France. C’est au contraire la concentration du temps scolaire sur quatre jours, et la rupture de rythmes que cela  implique dans la semaine, qui fatigue les enfants.

[5]. Conférence nationale sur les rythmes scolaires, Rapport de synthèse des auditions, des débats en académie et des échanges sur Internet, janvier 2011, p. 8.

[6]. Assemblée nationale, Synthèse de présentation du rapport de la mission d’information sur les rythmes scolaires présidée par Michèle Tabarot, op. cité, 8 décembre 2010.

[7]. Appel de Bobigny. Vers un grand projet national pour l’enfance et la jeunesse, Assises nationales de l’éducation, octobre 2010.

[8]. Institut Montaigne, Vaincre l’échec à l’école primaire, avril 2010.

[9] Décret n°2008-463 du 15-5-2008, Bulletin officiel de l’éducation nationale n° 25 du 19 juin 2008.

[10] Enquête annuelle de la direction générale de l’enseignement scolaire. La statistique de l’année 2012 a été rendue publique lors du Conseil supérieur de l’éducation du 8 janvier 2013.

[11] Etude Harris interactive pour le SNIpp-FSU, réalisée du 11 septembre au 11 novembre 2012, Les enseignants et la refondation de l’école primaire, http://harris-interactive.fr/opinion_polls/les-enseignants-et-la-refondation-de-lecole-primaire/

[12] Décret n° 2017-1108 du 27 juin 2017 relatif aux dérogations à l'organisation de la semaine scolaire dans les écoles maternelles et élémentaires publiques, Journal officiel du 28 juin 2017.

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