Monsieur le Président, la semaine de 4 jours est une déscolarisation institutionnelle

Monsieur le Président, votre décision de rendre à nouveau possible la semaine de 4 jours est une déscolarisation institutionnelle. C'est une facilité qui signe un retour aux errements de 2008. Cette capitulation devant les intérêts particuliers est un coup porté à tous les enfants en général mais singulièrement aux enfants des milieux populaires qui n’ont que l’école pour construire leur devenir.

Jean-Paul Delahaye

Ancien directeur général de l’enseignement scolaire (2012-2014)

 

Monsieur le Président de la République,

la semaine de 4 jours est une déscolarisation institutionnelle

 

Nous sommes un curieux pays, Monsieur le Président de la République, qui considère que les enfants apprendront d’autant mieux qu’ils fréquenteront moins l’école primaire. Pourtant, comme vous le savez, les mauvais résultats de 30 % de nos élèves de 15 ans aux évaluations nationales et internationales proviennent pour l’essentiel de difficultés non résolues au début de leur scolarité. Or, en 2008, le gouvernement de l’époque a décidé contre toute logique de supprimer une matinée de classe à l’école primaire française, c’est-à-dire de priver les enfants d’un bon temps scolaire, en concentrant les 24 h de classe sur 4 lourdes journées de 6h. Une exception sur la planète qui a eu pour conséquence de réduire le temps scolaire de nos élèves du primaire à 144 jours de classe, contre par exemple 190 pour les enfants du Royaume-Uni, 210 pour ceux d’Italie et du Danemark. Mais il est vrai que, suite à cette décision nuisible aux enfants, les collectivités locales ont fait des économies de fonctionnement et de transport scolaire, les parents qui le pouvaient ont pu combler ce manque d’école en finançant des activités complémentaires et les enseignants ont bénéficié d’une organisation leur enlevant une matinée de classe. Comme le disait en 2010 le directeur général de l’enseignement scolaire, qui est aujourd’hui votre ministre, tout cela a été rendu possible parce que "le monde des adultes s’est entendu sur le monde des enfants". Et il avait parfaitement raison.

Plusieurs textes majeurs ont d’ailleurs rapidement dénoncé cette décision. Je crois utile, Monsieur le Président, de vous les rappeler car ils n’ont peut-être pas été portés à votre connaissance. Ils sont toujours d’actualité.

Tout d’abord, l’académie nationale de médecine a adopté un rapport le 19 janvier 2010 qui affirme sur des bases scientifiques que la semaine de 4 jours est néfaste, qu’elle fatigue les enfants et qu’« il faudrait une année scolaire de 180 à 200 jours, 4 à 6 heures de travail par jour selon l’âge de l’élève, 4 jours et demi à 5 jours de classe par semaine en fonction des saisons ou des conditions locales ».

Ensuite, le ministre Luc Chatel a réuni une conférence nationale qui a rendu un rapport sans ambigüité en janvier 2011 : « - La journée est trop longue et fatigante, à tous niveaux. La semaine de quatre jours à l’école primaire est inadaptée et fait l’unanimité dans la description de ses inconvénients : fatigue des élèves et resserrement des enseignements ».

Parallèlement, la « Mission d’information parlementaire sur les rythmes de vie scolaire » présidée par la députée LR Michèle Tabarot a rendu ses conclusions le 8 décembre 2010 : « S’agissant de la semaine de quatre jours, elle devrait être interdite… Car la semaine de quatre jours, tant plébiscitée, a été choisie par les seuls adultes alors qu’elle est préjudiciable aux apprentissages… ».

Et il y a l’appel lancé en octobre 2010 à l’initiative du réseau des villes éducatrices, avec une quarantaine d'organisations d'enseignants, de parents, d'associations d’éducation populaire, péri éducatives, de mouvements pédagogiques, de lycéens et d'étudiants, dit « Appel de Bobigny » qui demande qu’on prenne « en compte les préconisations de l'Académie de médecine à propos de l'école primaire. Il faut refuser la semaine actuelle de 4 jours… ».

Enfin, l’Institut Montaigne qui a, dit-on, inspiré votre programme disait en avril 2010 qu’il fallait « revenir immédiatement à la semaine de 5 jours incluant le mercredi ».

Pourtant, il ne s’est rien passé à l’époque. Car autant il avait été facile et rapide de prendre, sans concertation aucune, une décision favorable aux adultes en 2008, autant les intérêts particuliers des mêmes adultes ont ensuite pesé pour que rien ne se passe dans l’intérêt des enfants jusqu’en 2013, malgré tous les rapports officiels et les belles proclamations.

Contrairement à celui de 2008, le décret courageux de Vincent Peillon qui décide en 2013 du retour d’une 5e matinée permettant d’alléger les journées de classe est, lui, le fruit d’une longue maturation. Il a bien sûr bénéficié de tous les rapports et avis scientifiques émis depuis 2010 demandant le retour de la semaine de 5 jours de classe. Mais, de plus, le ministre a réuni pendant l’été 2012 une grande concertation nationale pour la refondation de l’école. Un groupe de travail « les élèves au cœur de la refondation » présidé par Agnès Buzyn, aujourd’hui votre ministre de la santé, s’est penché sur les rythmes éducatifs et et le rapport final de la concertation a demandé, lui aussi, de revenir à la semaine de 5 matinées : « En primaire, le nombre d’heures de cours ne doit pas excéder 5h par jour… Augmenter à l’école primaire le nombre de jours de classe, par la mise en place d’une semaine de quatre jours et demi. La demi-journée supplémentaire serait le mercredi, avec possibilité de dérogations au niveau des communes ». L’automne 2012 a été consacré à la préparation de la réforme avec tous les partenaires : les collectivités territoriales, les parents, les représentants des personnels, les autres services de l’Etat, le monde associatif. La réflexion aura ainsi duré au total 3 années (2010-2013). Cette réforme a donc été annoncée, préparée sur la base de travaux scientifiques, et concertée en s’efforçant de répondre aux différentes demandes formulées depuis 2010, notamment en laissant des marges d’organisation sur le plan local aux municipalités et aux conseils d’école, et en prenant en compte les différents temps de l’enfant à travers le projet éducatif territorial.

La mise en œuvre n’a certes pas été facile mais notre pays s’était mis en marche dans l’intérêt des enfants. Au-delà des objectifs pédagogiques, n’oublions pas, Monsieur le Président, qu’avant la réforme seuls 20 % des enfants bénéficiaient d’activités périscolaires, ils sont aujourd’hui plus de 70 %. L’OCDE, qui avait souligné naguère le nombre exceptionnellement faible de jours de classe en France, a salué la réforme Peillon comme allant dans le bon sens. La réforme a aussi permis qu’on travaille davantage localement, entre partenaires, autour du temps global de l’enfant : le rapport de la sénatrice PS Françoise Cartron qui fait le point sur la mise en place des projets éducatifs territoriaux (PEDT), en mai 2016, le relève : « La réforme des rythmes scolaires, confrontée les premiers mois à des difficultés d'organisation laisse peu à peu sa place au projet collectif nécessaire à la réussite de la réforme des temps de l'enfant ». Enfin, tout en pointant les difficultés bien réelles de mise en œuvre de la réforme, le Sénat a rendu un nouveau rapport le 7 juin 2017 intitulé « Rythmes scolaires ; faire et défaire, en finir avec l’instabilité » qui demande de « faire prévaloir l’intérêt de l’enfant » et de « conserver le principe d'une semaine scolaire d'au moins quatre jours et demi à l'école élémentaire ».

Un consensus dépassant les clivages politiques existait donc sur cette question.

Monsieur le Président, votre décision de rendre à nouveau possible la semaine de 4 jours est une facilité qui annule tous ces efforts et signe un retour aux errements de 2008. Elle a été prise sans concertation, sans nouvelle étude scientifique qui viendrait contredire les précédentes. D’ailleurs, si cette étude existait il faudrait d’urgence, Monsieur le Président, que vous la transmettiez à tous les autres pays du monde qui ne savent pas qu’ils dépensent inutilement leur argent en scolarisant leurs enfants au moins cinq jours par semaine. En procédant à ce qu’il faut bien appeler une déscolarisation institutionnelle pour des raisons autres qu’éducatives, vous prenez la lourde responsabilité de laisser ainsi à penser à nos concitoyens que le temps scolaire des enfants est un fardeau dont les adultes peuvent se débarrasser impunément en le concentrant sur un minimum de jours. Cette capitulation devant les intérêts particuliers est un mauvais coup porté à tous les enfants en général mais singulièrement aux enfants des milieux populaires qui n’ont que l’école pour construire leur devenir.

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