Pourquoi il faut en finir avec Arsène Lupin

Avec « Alexandre Marius Jacob, voleur et anarchiste », l'historien et enseignant Jean-Marc Delpech, livre une biographie haute en couleur de l’honnête cambrioleur suivi du texte « Pour en finir avec Arsène Lupin », qui démontre combien l’association de ces deux personnages est fallacieuse.

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Qu'est-ce qui vous a lancé sur la voie d'Alexandre Marius Jacob ?

C'est d’abord un article du magazine L'Histoire paru en 1989 qui lui était consacré. Un peu plus tard, William Caruchet sort une biographie "Marius Jacob, anarchiste cambrioleur " que j'ai trouvée extrêmement mauvaise, car pas historique et romancée. Et puis, en 1995, l'Insomniaque sort les écrits de Jacob et cette lecture fait "tilt !" Je propose donc à l'université de Nancy ce personnage comme sujet de thèse, pensant qu'il y avait encore des choses à dire. Ma thèse a été soutenue en 2006 et publiée par l'Atelier de création libertaire en 2008. Et puis les éditions Nadam'ont demandé une version plus littéraire en 2015, mais j'avais peur de sortir du champ historique. Finalement, je me suis pris au jeu de l'empathie et monté un scénario pour construire le livre : un gamin qui ne joue pas avec ses Playmobil mais ses Jacobil, pendant que son père lui raconte l'histoire de ce voleur génial, qui n'est pas Arsène Lupin.

Quelle est-elle, cette histoire ? Pourquoi s'y intéresser ?

Parce qu'elle est polysémique. À travers Jacob, il y a une histoire de l’anarchie et une histoire du fait divers et de sa perception, parce que l'analyse de son procès est aussi intéressante à voir du côté de Jacob que de la presse. Il y a également une histoire de la police et celle du traitement de la question pénale, puisque c'est aussi l'histoire des camps de concentration français que sont les bagnes coloniaux de Guyane et de Nouvelle-Calédonie. Et puis enfin, il y a l'histoire d'un homme, qui mérite une monographie ! Ma recherche a été passionnante, entre la fouille des archives nationales, de la police de Paris et celles du bagne à Aix-en-Provence ; et l'histoire orale, puisque j'ai rencontré des gens qui ont connu directement Jacob quand il était marchand forain dans le Berry. Mêler et croiser tout cela, c'est l'essence même de la fonction d'historien !

J’ai découvert l'horreur du bagne par ce livre, qui met aussi la lumière sur notre perception du fait-divers. Est-ce que les choses ont changé ou continue-t-on de fabriquer des monstres, sans jamais se questionner sur ce qui les fabrique réellement ?

Je vois une analogie à faire : Jacob arrive dans une période où le sentiment d'insécurité est très fort en France, ce qui permet de faire passer la question sociale au second plan. Ce sentiment d'insécurité justifie les lois scélérates contre les attentats anarchistes, et l'aggravation du système pénal avec la loi sur la relégation de 1885. Depuis 1854, il était possible d'envoyer tous les criminels condamnées d'une cour d'assise aux travaux forcés, mais la loi sur la relégation a permis qu'on y ajoute les multirécidivistes de la petite criminalité. Pour faire court, au bout de dix condamnations en correctionnelle, la personne pouvait être exilée à vie : c'était le bagne pour un vol d'orange, autrement dit. Jacob citera le cas d'un gamin de dix ans envoyé en Guyane au Docteur Louis Rousseau, dont Nada vient de réimprimer les écrits. Le fait divers a permis, et permets toujours, d'alimenter tout un discours politique et médiatique. Hier, c'était la presse papier, aujourd'hui c'est CNews, par exemple, qui a pris le relai. Politiquement, cette loi de 1885 sur la relégation est votée juste avant des élections, et permettra aux "républicains opportunistes", Jules Ferry, Waldeck-Rousseau, etc... de se maintenir au pouvoir. On va donc casser du criminel et purger le corps social, puisque le délinquant est une cellule malade, en l'envoyant à 7 000 km pour la Guyane et 12 000 pour la Nouvelle Calédonie.

 

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Pouvez-vous brosser l'historique de Jacob ?

Né en 1879 à Marseille, il passe son certificat d'études en 1891 et s'engage comme mousse dans les Messageries maritimes de Marseille. À son retour, il arrête définitivement la navigation. Nous sommes en 1895 et il commence réellement a être actif politiquement. En 1896, il écrit des articles pour Le libertaire alors qu'il n'a que 17 ans. Les années 1896-1897 sont importantes, parce que nous sommes trois ou quatre ans après les lois scélérates qui condamnent Ravachol, Henry et Vaillant, entre autres. Cette chasse aux anarchistes montre la vindicte policière. À cette époque, Jacob est actif dans les groupes marseillais et, en 1897, il se fait arrêter pour fabrication d'explosif. En réalité, au même moment, le Président Félix Faure était en voyage dans le Midi et pour faire l'actualité, un belle image, la police a réussi à choper un petit anar' de 17 ans. Il prend 6 mois, et les flics ne le lâchent plus. Il tente de chercher du boulot, mais tous les jours, la police vient voir ses patrons et parlent de son cas... Ce qui fait que, du boulot, Jacob n'en trouve plus ! En 1948, il avoua à l'historien Jean Maitron : "Tout cela m'aigrit, me révolta".

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À Marseille, l'agitation anarchiste était réelle à l'époque !

Tout le mouvement social du 19e est marqué, non pas par le marxisme, mais par l'anarchisme. Des groupes anar' sont ultra actifs dans les grandes villes françaises. Jacob subit des pressions policières et s'engage de plus en plus dans la branche de l'individualisme anarchiste. Après les bombes de Ravachol, le mouvement anarcho-syndicaliste se différencie des individualistes avec parmi eux, les "illégalistes" qui peuplent les bas quartiers de Marseille. Jacob monte son premier coup avec Arthur Roques, Morel, et son père, Joseph, le 31 mai 1899 au mont-de-piété de Marseille. C'est son coup le plus génial.

À partir de là, il est lancé...

Toute l’organisation qu'il met au point nait après son arrestation en juin 1899, au cours de laquelle il simule la folie puisqu'il risque 5 ans de prison. C'est son père et l'anarchiste Morel qui le dénoncent, ce qui explique que dans la correspondance entre Jacob et sa mère, le nom de son père n'apparaitra plus. Suite à cette arrestation, il est interné... s'évade et fuit chez Ernest Saurel à Sète. Là, il monte la bande des "Travailleurs de la nuit" en avril 1900. À la fin de cette année cette équipe monte à Paris après de nombreux cambriolages, le Midi est devenu trop restreint. Paris est plus grand, et l'épicentre du réseau ferré, qui est le cœur de l’organisation de Jacob et qui peut se résumer ainsi : agir vite et de manière quasi industrielle. Les travailleurs de la nuit, c’est le taylorisme du cambriolage. Tout est calculé et segmenté dans une conception anarchiste puisqu’il n'y pas d'organisation ou d'ordre, juste un principe : il y a le vol, mais aussi la vente des produits de ce vol qui est ensuite répartie équitablement entre les amis, la cause anarchiste, bref, sans enrichissement personnel. Ils agissent pendant environ trois ans et Jacob finit par se faire rattraper par la police.

Alexandre Marius Jacob au cours d'un de ses procès Alexandre Marius Jacob au cours d'un de ses procès

Il est ensuite envoyé au bagne.

Au cours du procès d'Amiens du 8 au 22 mars 1905,  il est condamné aux travaux forcés à perpétuité, et un deuxième procès se tient en juillet à Orléans. Il a tiré sur un flic, il risque donc la peine de mort. Finalement, il prendra 20 ans de travaux forcés qui se cumulent avec la peine d'Amiens. Il est donc envoyé au bagne, d'où il tente de s'évader de nombreuses fois. On a parlé de dix-huit tentatives, mais cela relève du mythe. On peut dire qu'il y a eu entre dix et quinze coups d'éclats. En dix-neuf ans de bagne, c'est d'autant plus énorme qu'il faut se rendre compte que si tu te fais attraper, tu paies ta tentative ! S'évader est un crime qui est puni au moins de cinq ans de réclusion dans les locaux de l'ile Saint-Joseph : enfermé dans une cave de 9 m3 sans voir la lumière jour pendant des semaines d'où les surveillants te surveillent par le plafond.

Comment parvient-il finalement à rentrer en France ?

Au procès d'Amiens, 23 ou 24 personnes sont jugées avec Jacob. Parmi elles, Marie, sa mère, qui une fois acquittée commence à allumer tous les réseaux d'aide et de soutien. Et c'est le retour de l'ascenseur : Jacob, qui a tant distribué, va être aidé à son tour. Il faut savoir que, sans soutien extérieur, l'espérance de vie d'un bagnard ne dépasse pas cinq ans, Jacob y restera 19 ans. Plus on avance dans le temps, plus Marie Jacob élargit son réseau. Au départ elle fait appel aux anarchistes, puis elle s'emploie comme couturière attitrée d'une artiste, Marguerite Romanitza mariée à André Aron, avocat et homme d'affaires. Ces deux prennent Marie Jacob sous leur aile. André Aron est très ami avec Anatole de Monzie, sénateur-maire de Cahors, connu parce qu'il a été ministre des finances dans les années 20 et pour avoir dit cette phrase célèbre : "Le Français a le cœur à gauche, mais le portefeuille à droite".

Cette amitié n'est pas si anecdotique, puisqu'elle permet à Marie Jacob d'entrer dans les cercles gouvernementaux. Entre 1920-1923, deux paramètres essentiels sont à prendre en considération : La victoire du Cartel des gauches, et l'effet Albert Londres. Le réseau de Marie Jacob explose donc jusqu'aux journalistes. Les soutiens de députés arrivent, qui demandant le recours en grâce, et parmi eux, il y a notamment une demande d'un député de la Seine qui s'appelle... Pierre Laval, le futur ministre de Pétain ! À la fin de l'année 1924, Marie Jacob convainc deux journalistes de se pencher sur l'affaire : Louis Roubaud, grand reporter et ami d'Albert Londres, et Francis Million du journal Le peuple, qui est l'organe de la CGT de l'époque. La campagne de presse pour la libération de Jacob marche d'autant plus qu'elle contient des signatures importantes : Louis Rousseau, Albert Londres etc... Le 14 juillet 1925, sa peine est commuée en 5 ans de prison à faire en Métropole. Marie réussit l'ultime tour de force de faire passer la peine de 5 à 2 ans et Jacob est libéré en 1927. Il se suicidera en 1954

 

Un jeune lecteur de Jacob, devant la Trump Tower à New York Un jeune lecteur de Jacob, devant la Trump Tower à New York

Pourquoi faut-il en finir avec Arsène Lupin?

Parce que Alexandre Jacob n'est pas Arsène Lupin ! On parle beaucoup de Lupin en ce moment à cause de la série, mais à chaque fois qu'il y a un évènement dans lequel Arsène Lupin est mis en avant, on va parler de Jacob, parce que ça fait vendre. C'est ce qui s'appelle de l'historiographie : comment recomposer l'image d'un personnage. Sauf que cette recomposition pose plusieurs problèmes. Si on admet la filiation Lupin/Jacob, on ne peut pas comprendre Jacob, parce qu'on ne verra que l'aventurier extraordinaire, sans prendre en compte tous les paramètres politiques que sont l'illégalisme anarchiste, la lutte contre les prisons etc. L'anarchisme de Jacob sert de paravent scénographique à l'aventure extraordinaire du cambrioleur qui va, par exemple le 6 octobre 1901, dévaliser le bijoutier Bourdin en faisant un trou dans le plafond et en mettant un parapluie dans le trou pour ne pas faire de bruit. Cette histoire va faire frémir le pékin, et on retombera dans les journaux et le sentiment d’insécurité dont on a parlé plus tôt. Je veux bien que Jacob soit Lupin, mais en histoire, quand on avance un fait, il faut donner des sources. Qu'on me trouve les sources qui disent que Jacob, c'est Lupin ! Ça fait vingt ans que j'attends.

Loin de détruire le personnage d'Arsène Lupin, vous demandez simplement qu'on sépare les deux hommes.

Oui, car Maurice Leblanc, l'auteur d'Arsène Lupin, est un génie! J’ai lu Lupin à 8-10 ans et j'ai foncé dans le rêve d'enfant. Ses premières aventures sont fabuleuses. N'enlevons pas le génie littéraire de Leblanc ! Il a créé un personnage qui transcende le temps, la preuve avec la série et les ventes de livres qui explosent. Je crois qu'elles auraient dépassées celle de J.K Rowling. C'est Arsène Lupin qui fout Harry Potter au cul ! Voilà un héros inventé il y a plus de cent ans qui fonctionne toujours ! Le style reprend les canons du roman feuilleton, le génie de l'histoire de l'intrigue est très fouillé, mais l’amalgame est fallacieux. Si on le fait, ça enlève du génie de Leblanc, et on ne pourra pas comprendre le bagne et la vie d'après de Jacob. On m'a aussi dit que, si ce n'est pas lupin, c'est Robin des bois ! Le même Robin des bois qui lutte pour qu'il y ait un roi ? Ce n'est pas sérieux, c'est même l’exact contraire de "Ni dieu ni maître".

Pourquoi une histoire aussi romanesque que celle d'Alexandre Marius-Jacob doit-elle être absolument augmentée et fantasmée ?

L'inventaire que je fais dans la postface de mon livre pourrait être augmenté avec la série Netflix et l'explosion des réseaux sociaux qui permet à chacun de se faire le spécialiste du sujet. Leblanc aurait assisté au procès pour le journal Gil Blas comme d'autres journalistes de l'Aurore, du Figaro, de L’Humanité, sauf que les articles de Gil Blas ne sont pas signés ! Leblanc n’était pas un chroniqueur judiciaire, mais littéraire, un dandy qui faisait dans le parisianisme aigu. Je ne le vois pas sur les bancs d'une salle d'audience d'une ville où il fait froid, où on boit de la goutte en mangeant des betteraves... Ensuite on me sort la concordance des temps.

Il est vrai que les premières aventures d'Arsène Lupin paraissent en juillet 1905, quand le premier procès de Jacob a lieu en mars et le second en juillet de cette année, trois ou quatre jours avant que le magazine Je sais tout sorte "L'arrestation de Lupin". Sauf que, cette première nouvelle est une commande de Pierre Lafitte qui a demandé à Leblanc d'inventer un héros "à la Sherlock Holmes". Il faut se rappeler que, des cambriolages, il y en a tout le temps à cette époque. Comme il n'y a, ni télé, ni radio ou réseaux sociaux, le seul moyen de s'informer sont les journaux qui font leurs choux gras sur le fait divers, les cambriolages et les crimes. Jacob est un fait divers extraordinaire mais, dès qu'il est condamné, on en entend plus parler ! Jacob inspire Maurice Leblanc, certes, mais alors pourquoi, en 1896, Leblanc écrit une nouvelle intitulée "Un gentleman", prémisse à Arsène Lupin, alors que Jacob est jugé en 1905 ?

Ce que vous appelez la "Lupinose" serait-elle une façon de folkloriser l'anarchisme ?

La "lupinose", c'est de l’historiographie, du narratif. Il est plus assimilable de faire de Jacob un héros romantique à la Lupin, sans voir ce qu'il a été réellement : un anarchiste qui, lorsqu'il est jugé, théorise une pratique qui s'appelle le vol. Quand on dit "Le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend", et qu'on fait huit déclarations politiques donnant un constat qui s'appelle la lutte des classes, qu'on se donne un but qui s'appelle la révolution et l’égalité sociale - c’est à dire le communisme par l'anarchisme -, et qu'on utilise le moyen pour y parvenir qui s'appelle le vol, cela s'appelle une théorie. Mais c'est plus dur à admettre ! Comme il est dur d'admettre que le mouvement social au 19e est fait par les anarchistes, pas par les marxistes.

Le marxisme devient prégnant, grosso modo, après la révolution d'Octobre 1917. Or, l'histoire des mouvements sociaux a été faite par qui ? Par les Marxistes, Jean Maitron et compagnie. Dans sa fiche Wikipédia, on dit qu’Alexandre Marius Jacob était un anarchiste pacifiste, mais c'est archi faux ! Le cambriolage est une atteinte à la propriété, un acte foncièrement violent en soi. René Belbenoît, bagnard connu pour s'être évadé de l’île du Diable en Guyane et qui a écrit "La guillotine sèche", a dit que c'est Jacob qui a été l'introducteur du pistolet automatique en France ! Pour un pacifiste...

Les gens voient la bande à Bonnot, qui n'était d'ailleurs pas le chef de la bande soit dit en passant, comme des bandits sanguinaires, point. On ne dit rien sur leur combat politique, alors que c'était le cœur de leur engagement. C'est tellement plus facile de tordre la réalité ainsi. L'anarchisme est le point d'achoppement de ces personnes qui associent Lupin à Jacob. Ce qui les intéresse, c'est l'aventure qui permet de scénariser et de faire vendre. L'anarchisme, c'est dur à vendre, parce qu'il est dur d'expliquer que l'illégalisme puisse être une façon de vivre. Ne faisons plus de roman anarchiste ! Comme il est temps de ne plus faire de roman national à la Stéphane Bern !

L'historien Jean-Marc Delpech dans son bureau L'historien Jean-Marc Delpech dans son bureau

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