Biais vert : « Débunker » les discours angélistes et naïfs, pointer l’ennemi.

J’ai eu le grand plaisir de discuter avec Félicien Bogaerts, voix rocailleuse à l’écho de caverne éveillant les consciences via la Radio et la télévision belge, et qui a cocréé Biais Vert, un média « qui retrace l'actualité écologique en biais, envers et contre tout ». Entretien de confinement. 1/2

Les idées fusent entre Félicien et Elias du Biais Vert © Hugo Monnier Les idées fusent entre Félicien et Elias du Biais Vert © Hugo Monnier

Que pense Biais vert, dont tu es un des fondateurs, des supposées retombées positives pour le climat de cette épidémie ?
Nous avons mis en ligne récemment, un coup de gueule titré : coronavirus, bonne nouvelle pour le climat ? Un certain nombre d’écologistes du dimanche se sont réjouis de la baisse des émissions de gaz à effets de serre. Le journal Forbes, pas spécialement connu pour être un journal écologiste ou décroissant, a même publié un article d’enfumage total en disant que c’était une bonne nouvelle pour le climat. Or, on sait très bien qu’après une crise sanitaire ou économique comme en 2008 par exemple, quand l’économie reprend, elle reprend de plus belle et les émissions de gaz à effet de serre repartent à la hausse. Il n’y a pas de baisse structurelle des émissions de gaz à effet de serre, prétendre le contraire est donc au mieux naïf, au pire un mensonge éhonté. On a donc fait cette vidéo pour « débunker » ce discours angéliste et en profiter pour pointer l’ennemi.

Qui est-il ?
Le capitalisme et sa mondialisation. Le dogme de la croissance et du progrès, qu’il soit technologique et/ou économique. Toutes les structures, politiques ou financières, mais aussi les personnes physiques qui font barrage à l’avènement d’un monde plus juste, plus équitable, écologique et raisonnable. Quand la société marchande est en pause, on voit l’impact immédiat que cela a sur la pollution et le climat. Donc il nous semble intéressant de profiter de l’occasion pour marquer un point, attirer l’attention sur ce constat et sensibiliser, y compris dans certains milieux écologistes dits « mainstream » qui se sont parfois laissés bercer par les chants des sirènes de la croissance verte. C’est une occasion de repenser l’organisation de la société dans son ensemble, et donc aussi le rapport au travail, au temps et à l’espace, au fond, à la politique. On voit d’ailleurs que certains gouvernements profitent de la situation pour tester de nouvelles méthodes de surveillance et de restriction des libertés, qui passent parfois par le numérique et la technologie. Il nous faut donc être particulièrement vigilants et envisager de nouveaux moyens d’actions une fois le confinement terminé. Je conseille d’ailleurs la lecture de l’excellente tribune de Serge Halimi, « Dès Maintenant » dans le Monde diplomatique, qui s’inscrit dans cet ordre d’idées. D’un point de vue plus individuel, cette situation de crise est pour nous un accélérateur comportemental qui fait parfois ressortir le meilleur des meilleurs, et le pire des pires. Chez nous, beaucoup de gens se sont lancés dans des élans de solidarité. Les gens altruistes de base ont tendance à l’être encore plus, ceux qui sont plus misanthropes ou égoïstes le sont peut-être davantage aussi.

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Comment faites-vous en tant qu’écologistes passionnés, informés et engagés pour ne pas tomber dans cette misanthropie ?
Déjà, nous sommes bien entourés, ça aide beaucoup ! Et puis nous sommes un peu fâchés avec le discours qui consiste à dire que c’est l’homme qui détruit la planète. D’abord, ce ne sont pas tous les hommes qui détruisent la planète. Ensuite, c’est plus un rapport au monde, un système, une organisation de la vie humaine qui a été imposée au fil du temps, qui est en train de démolir la nature et les rapports sociaux. L’ennemi, pour revenir à la question précédente, c’est la civilisation industrielle et les formes qu’elle prend aujourd’hui, avec une expansion technologique qui ne sert à rien d’autres qu’à nous créer de nouveaux faux-besoins, à nous assujettir toujours plus, à nous rendre esclaves, et qui de plus ne prend pas en compte les réalités du sol et de la planète, avec une morale qui n’évolue jamais dans le sens d’une résilience ou d’une décroissance. Si nous sommes si nombreux à être des bons petits soldats de cette civilisation, c’est aussi parce qu’il y a tout un conditionnement de la population qui est installé depuis des décennies. Nous sommes bombardés d’injonctions à la consommation, de publicité et la plupart des modèles qu’on nous propose sont des caricatures de matérialisme, d’égotisme et d’individualisme. Il est donc difficile de nager à contrecourant de cette propagande totale et permanente. Nous essayons de faire la différence entre les individus et la civilisation à laquelle ils appartiennent. D’autant que ce n’est pas facile, seul dans son coin, de se dresser contre toute cette organisation. Il semble plus aisé de se laisser dériver comme un poisson mort dans le courant de cette idéologie.

Une idéologie, le capitalisme ?
Par ses références culturelles, son langage, sa façon de s’habiller et de fonctionner, tout ce que le capitalisme induit comme mode de vie et de pensée, c’est aussi, une idéologie. Or, comme elle est triomphante, on ne la met pas souvent en cause, ou quand c’est le cas on est regardé de travers. Alors, même si on trouve qu’il y a un certain nombre de con…drs sur terre, y compris chez les impuissants, ça ne doit pas empêcher de regarder à la source et de ne pas s’acharner sur les conséquences. Nous sommes tous, aussi, des conséquences de ce système. Si l’éducation était en pleine forme, si la culture était en pleine forme, si les modèles mis en lumière n’étaient pas ceux qu’on nous imposent et si nous n’étions pas à ce point conditionnés par le règne de la marchandise et de l’individualisme, ce serait déjà un bon début. Mais ce n’est pas simple pour autant. Je ne me considère pas comme un écologue, encore moins comme un historien ou un anthropologue, ma seule petite légitimité, c’est celle des personnes qui nous suivent sur Le Biais Vert. Et encore, on a beaucoup changé depuis le début de l’aventure.

Justement, qui êtes-vous ?
Le Biais Vert c’est aujourd’hui un noyau dur de trois personnes : Elias Sanhaji, l’intellectuel de la bande, Ilyas Sfar qui est plus à la réalisation, au montage et à la mise en scène, et puis moi qui co-écrit et présente ces vidéos. Nous sommes un groupe de copains depuis longtemps et quand nous avons des projets plus ambitieux, il y a toute une bande (Nicolas, Yoal, Ayrton, Julien, Kevin, Baptiste, Aurélien, Jean…) pour nous venir en aide. J’ai commencé la radio à 16 ans et suis aujourd’hui présentateur d’émissions sur la RTBF. Depuis mes débuts à la radio et à la télévision, j’ai eu la chance de pouvoir développer un langage et des outils audiovisuels, mais aussi de toucher un certain public et nous avons décidé avec les amis, étant de plus en plus sensibles à l’écologie et aux luttes sociales, de nous servir de ces outils que nous développions pour apporter notre pierre à l’édifice. Le Biais Vert aura trois ans en mai 2020.

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Revenons sur la vidéo #Anita qui a beaucoup fait parler. D'où sort cette idée particulièrement mordante ?
Le court métrage #Anita, c’était une façon de clore un chapitre. Un an auparavant, on avait organisé en Belgique la campagne « Je peux pas, j’ai climat ». Au départ, nous avions lancé cette campagne parce que les rassemblements organisés par le Mouvement climat en Belgique ne comptaient généralement que quelques centaines de personnes. On a entendu qu’il y avait une marche le 2 décembre 2018 et on s’est dit qu'il fallait que cela dépasse tous les autres sujets. On avait foi en cette idée de massification et de sensibilisation, mais aussi de demande vis-à-vis du politique, ce sur quoi nous sommes un peu revenus ensuite. Nous avons donc rassemblé des personnalités et produit une vidéo « fun, cool et sympa » avec des codes visuels tendances pour tenter de faire se rassembler un maximum de gens. Et ça a marché : le 8 décembre 2018, il y a eu près de 100 000 personnes à Bruxelles, alors que les organisateurs en attendaient entre 20 et 30 000. Depuis, nous sommes devenus partie intégrante du paysage des Marches pour le climat en Belgique et on nous a souvent reçus dans des débats, des émissions, des magazines. Nous avons couvert trois ou quatre autres marches en vidéo, en essayant d’en parler de différentes façons pour continuer de mobiliser, la vidéo Générations sacrifiées était par exemple plus dramatique. Nous avons enfin proposé nos services au Mouvement climat pour promouvoir une action de désobéissance civile qui consistait à bloquer la rue de la Loi à Bruxelles (rue des institutions fédérales en Belgique ndlr), la veille du vote de la loi climat. Mais au bout d’un moment, on avait l’impression de tourner en rond. Que les messages mais aussi les modes d’action n’évoluaient pas, ou si peu. Et puis, la dimension « spectacle » de l’écologie a commencé à nous mettre mal à l’aise, surtout lorsqu’elle dépossède de très jeunes gens de leur image, comme c’est le cas avec Greta Thunberg notamment. C’est là que nous avons écrit #Anita.

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Anita est aussi une charge musclée contre certaines ONG ou organisations citoyennes établies.
Oui, parce que ce mouvement est souvent tenu par des organisations aux revendications peu ambitieuses, assez vagues et davantage dans la communication que dans le projet politique. Cette mobilisation de La Marche pour le climat existait depuis un moment, et on avait l’impression d’être dans une rengaine, de tout le temps recommencer la même chose, de buter sur le même mur. Alors que nous pensions avoir senti un embrasement historique dans la prise de conscience et la mobilisation écologique, le soufflé retombait et à la dernière marche où nous sommes allés, à laquelle pourtant Greta Thunberg participait, il y a eu seulement 2 ou 3 000 personnes à Bruxelles. On s’est senti mal à l’aise avec cette incapacité de certains groupes écologistes influents d’évoluer et nous avons voulu questionner leur façon de fonctionner pour aller vers une écologie plus radicale. #Anita était pour nous une façon de marquer cette distance et de fermer ce chapitre de « communicants », en ce qui nous concerne. Nous voulions aussi faire part d’un grand malaise que nous ressentions, pas seulement à l’égard de Greta Thunberg mais aussi vis-à-vis d’autres jeunes qui étaient brandis comme des icônes, des images et en fait jetés à l’idolâtrie des uns et l’opprobre et la violence des autres. Ce côté marketing est obscène et a mis en lumière des pouvoirs qui se sont servi d’enfants ou de très jeunes gens qui croient vraiment en leur combat, mais qui sont évidemment dépassés par la complexité des enjeux de pouvoir. Je pense que Greta Thunberg est infiniment sincère, qu’elle croit que les Marches pour le climat pourront changer le paradigme. Mais quand on l’invite le matin à l’Assemblée nationale française et que l’après-midi on vote le CETA, on ne peut pas ne pas comparer la sincérité avec l’intérêt médiatique d’une telle invitation.

(A suivre)

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