« Il faut nous fédérer autour de la question de l'autonomie alimentaire »

Installé comme horticulteur maraicher depuis huit ans dans les Landes, Matthieu Follet porte une parole rare sur l’autonomie alimentaire et les moyens disponibles pour se la réapproprier. Conversation autour du mal-être général des hommes et femmes de la terre, de la place des syndicats, des AMAP, des ceintures vertes à redévelopper et des actions concrètes que chacun peut poser.

Matthieu Follet et sa compagne, Ana, maraichers dans les Landes Matthieu Follet et sa compagne, Ana, maraichers dans les Landes

Pouvez-vous nous faire un point sur votre exploitation actuelle ?

Je suis un petit maraîcher, qui cultive en bio sur 3 hectares, 1500 m2 carrés de serre et le reste en plein champ dans les Landes, près de Dax. Nous avons commencé à deux avec ma compagne, puis nous sommes associés à trois autres producteurs, et avons embauché un salarié pendant presque deux ans. Aujourd’hui, nous revoilà à deux car un producteur avec qui on partageait une parcelle est parti pour des questions de distance géographique et l’associé avec qui nous avons monté l’entreprise est prochainement à la retraite.

Le fond du problème est toujours cette question économique : si c'était une activité qui marchait bien, on arriverait à trouver des associés et des salariés, mais les revenus sont tellement bas qu'on a du mal à fédérer autour de ces projets-là. Parallèlement, je suis actif dans l'association Gascogne en transition sur la question de la réappropriation de l'alimentation et au sein du syndicat le Mouvement de défense des exploitants familiaux (MODEF, ndlr), proche de la Confédération paysanne. Ce syndicat est orienté vers l’obtention de plus de droits sociaux. La tâche est immense, puisqu'ils n'ont pas évolué depuis 50 ans : nous n’avons pas de congés payés et nos retraites sont très minces.

Dans les autres départements français, la Confédération paysanne est le premier opposant au syndicat majoritaire, la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA, ndlr). Dans les landes, l’opposition s’est historiquement structurée autour du MODEF. Nous sommes à 32 % dans les élections. Gouvernée par les syndicats, la chambre d'agriculture joue un rôle essentiel, puisqu’elle gère énormément d'instances, parmi lesquelles les commissions d'installation. C’est un organe décisif qui attribue les terres, gère les droits d'eau et est en lien avec les Sociétés d'aménagement foncier et d'établissement rural (SAFER) et les banques, dont le Crédit Agricole qui a le leadership sur ces questions.

Quand il y a reprise d’une exploitation ou une installation, un classement est établi : rang 1,2,3 etc. Théoriquement, un nouvel installé en bio sera « Rang 1 », donc prioritaire par rapport à un projet de reprise ou d’agrandissement. Mais si un représentant de la chambre d’agriculture et des élus de la FNSEA déterminent que le projet n'est pas viable, ce dernier pourra redescendre en rang 2, les terres partiront ainsi à l’agrandissement ou sont gérées par des entreprises.

Il y a donc une sorte de guerre administrative du territoire dans les Chambres d'agriculture ?

Oui, voilà pourquoi la question syndicale est essentielle. Pour nous c’est plus important que les élections départementales, régionales ou même présidentielles! Pourtant il n’y a que 35% de participation. Pour reprendre une exploitation, il faut présenter un projet jugé sur différents critères déterminés et examinés par un conseiller bancaire qui a la charge du financement.

Une reprise ou une installation représentent des investissements importants, les revenus sont faibles, mais les investissements sont très gros. Le banquier siège donc dans les commissions. S'il pense que le projet ne tient pas la route, comme c'est l'autorité en matière économique, cela peut suffire pour rétrograder le projet. Dans les Landes comme ailleurs, c'est donc l'avis bancaire qui primera sur le reste, même si dans les textes c'est l’inverse !

J’explique cette incohérence ainsi : souvent, le banquier est actionnaire de grosses coopératives, il a donc intérêt à "alimenter" des gens qui sont dans cette coopérative et ce, moins par intérêt des crédits, que par le fait que ça va faire tourner la coopérative dont il est actionnaire.

La responsabilité de la FNSEA est donc essentielle ?

Ne tombons pas non plus dans le « tout est la faute de la FNSEA », car il y a aussi un problème de crédibilité des groupes de développement et associations locales. Il y a 4 ans nous avons été contactés pour participer à un projet passionnant, avec des grosses cuisines centrales pour la restauration collective et un magasin coopératif en SCIC, une belle supérette de 300 adhérents sur le modèle du supermarché coopératif new-yorkais Park Slope Food Coop. L’idée était que les commandes de ce magasin et des cantines encouragent localement des pratiques agricoles vertueuses, améliorent la qualité de l’eau, réduisent l’impact sur la biodiversité par l’alimentation quotidienne.

À cause de problèmes d’organisation entre agriculteurs, d’oppositions stériles entre groupes de développement ou élus locaux, le projet est tombé à l’eau. J’étais très déçu car j’ai mes enfants à la cantine étaient très enthousiastes à l’idée de participer à la production de la matière première. Ne pas être capable de s’organiser, c’est abandonner ces marchés à la grosse industrie et à l’importation, c’est remplacer les ceintures vertes par des centres logistiques et des grandes surfaces. Et ce n’est pas toujours la faute de la FNSEA,  c'est aussi un manque de savoir-faire en collectif. Et je m’inclue dans cette critique.

Pourquoi les salaires dans l'agriculture sont si bas ?

C'est une bonne question (rires)... Je vends mon kg de courgette à 3,50 euros et on le trouve 1,20 euros au supermarché. Une grosse part de ce problème a commencé à la fin des années 1990, début 2000, avec la concurrence des pays du Sud. À cette époque, les grossistes ont mis en concurrence et sur le même plan les produits locaux et l'importation. De fait, les prix étaient tirés vers le bas systématiquement. Il y a des différences entre les coûts du travail d’un pays à un autre. Prenons l’exemple de la tomate : 80% de son prix vient du travail manuel, plantation, palissage, taille et récolte.

En France, le SMIC avec charges et à un peu plus de 1 700 € pour l'employeur, en Espagne c’est presque moitié moins. Voilà ce qui explique la différence de prix. Si on voit bien aujourd’hui une grosse motivation à acheter français et local, il y a une limite : 1kg de fraises coûte 6 € en supermarché, alors qu’il est autour de 12-14 € chez nous… Les gens se demandent pourquoi et n'acceptent pas une telle différence ! Ou alors, seulement une minorité et on ne pourra monter au-delà d'un certain prix. 

Quelles pourraient être les solutions à apporter sur ce point ?

Interpeller au niveau national pour que les emplois très dépendants du coût du travail manuel soient subventionnés par la Politique agricole commune (PAC, ndlr), permettrait de résoudre assez simplement ce différentiel de prix. Avec tout le travail que j'ai, si je touche une prime à l'emploi, demain j'embauche trois personnes ! On croule sous le travail et la demande, c'est ça qui est dramatique ! Quand nous étions quatre associés, un salarié et une apprentie, je livrais trois AMAP (Association pour le Maintien de l'Agriculture Paysanne, ndlr), un marché et la restauration collective. Et j'avais encore des demandes !

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Même alors, vous ne gagniez que 1 000 € par mois ? Comment est-ce possible ?

Oui, ça arrive même pour des agriculteurs qui emploient 5 ou 6 salariés ! Ça paraît incompréhensible, mais ce système marche sur la tête. Les subventions sont données à l'hectare, entre 2 et 300 € par hectare. Vous avez 100 hectares, vous touchez 20 000 € par an de subventions. Moi, avec 3 hectares, je touche 1 000 € par an, pourtant grâce aux serres et à l’irrigation, nous faisons des volumes très importants à l’hectare. Il y a donc un rapport de 1/20, alors que celui qui fait des céréales, donc sur de grandes surfaces, n'a pas d'employés : tout est mécanisé dans les céréales !

Notre choix de ne pas avoir de salariés est davantage subit que voulu et a été déclenché par des éléments malheureux d'aléas climatiques. Nous connaissons de plus en plus de tempêtes. Or, les serres maraîchères tiennent jusqu'à 120 km/h, au-delà elles peuvent subir d’important dégâts. De surcroît, nous sommes au bord de l'Adour, fleuve qui a une zone d'expansion très large. Un des champs que nous exploitons qui s'inondait tous les 10 ans, maintenant est presque systématiquement inondé tous les ans. J’ai donc eu des parcelles inondées et la tempête la même année qui ont entraîné de grosses pertes de revenus. Il se trouve que les assurances en maraîchage diversifié n'existent pas, ni pour les serres, ni pour les cultures. Le système de « Calamité agricole », qui est assez performant dans d'autres secteurs, comme les céréales ou l’élevage, n'existe pas pour nous.

S'ajoute enfin le problème du temps de travail que vous soulevez régulièrement.

Avec un salarié ou des associés on peut prendre des week-end et des vacances, seul c’est impossible ! L’absence de vacances dans notre profession est au cœur de la plupart de nos problèmes de santé, physiques et mentales. Nous ne pouvons jamais souffler, le burn out arrive et parfois, c’est pire... Or, ce serait solvable assez facilement si des dispositifs de services de remplacement préventifs étaient mis en place ! J'insiste sur le préventif. Certains collègues sont remplacés quand ils tombent en burn out. Ce serait mieux d'avoir une semaine de vacances de temps en temps pour souffler !

À chaque fois que je parle d'agriculture, je me rends compte que ma présentation n’est pas très enthousiasmante. Quand je me suis installé, j'étais plus motivant, mais je tiens à diffuser une image la plus réaliste possible. Ce qui fonctionne, c'est quand on s'inscrit dans une politique locale, il y a là des choses à faire. 

Le message que vous faites passer est donc celui de la nécessité de remettre collectivement les mains dans la terre pour produire ?

La demande est largement supérieure à l'offre, il y a de la place pour des installations et on est face à un manque de vocations, du fait des difficultés réelles qui effraient. Endettement, faibles revenus et vie de famille et sociale réduites, ça n’est pas très vendeur, surtout à notre génération ! Ce que la génération de nos parents acceptait, notre génération le vit moins bien. Or comme la situation n'a pas changé au niveau des week-end, des vacances, le manque de socialisation est un frein énorme !

Encore une fois, le mouvement syndical peut faire changer des choses dans les chambres d'agricultures. Se battre en politique nationale et supranationale est désespérant, puisque rien ne bouge et que les responsables sont dans une idéologie mondialiste. En s'inscrivant dans des projets politiques plus locaux, il y a des possibilités de changement en tant que consommateur et citoyen.

Pouvez-vous expliquer le système des AMAP ?

L'idée est qu’un maraîcher s’engage à fournir un panier hebdomadaire de 6 à 10 légumes - qui peut aussi contenir d'autres productions (miel, fromage, viande, œufs, pain, etc) -, à un consommateur qui s’engage pour une durée de 6 à 12 mois à lui acheter sa production. Ce qui est confortable pour le maraîcher, c’est que les paniers sont payés à l'avance, ce qui permet plus de visibilité sur la trésorerie et la planification.

Techniquement, s’il est difficile de fournir toute l'année - puisqu’il faut maîtriser 40 légumes différents -, les maraîchers qui livrent les AMAP ont développé un savoir-faire extraordinaire. Mais cela représente un travail énorme et si ça créé une stabilité économique cela ne résout hélas toujours pas la question du temps de travail. On n'arrête pas ! Nous livrons deux AMAP, soit 90 paniers par semaine. Malgré le fait qu'il y a de plus en plus d'AMAP, cela reste invisible au niveau des institutions, des communes, des chambres d'agriculture et des départements.

Fraicheur des aliments, apport vitaminiques essentiels, bilan carbone des productions imbattable… les arguments ne manquent pourtant pas ! Comment expliquez-vous ce manque de visibilité des AMAP, alors que la demande est exponentielle ?

Peut-être est-ce lié à une crainte des systèmes auto organisés. Les AMAP sont nées il y a 50 ans au Japon lorsque des mères de familles qui n'avaient plus confiance dans le système alimentaire classique sont allées voir les producteurs pour les "embaucher" sans passer par la moindre institution. Face à l'inaction des pouvoirs publics, quand il y a une auto-organisation qui fonctionne, elle n'est pas utilisée de la bonne façon par ces institutions. Toutes les villes pourraient soutenir les AMAP en leur prêtant des locaux adaptés, les Halles par exemple, ou mettre du mobilier à disposition. Quelques communes le font, mais c'est encore beaucoup trop rare.

 Cette mobilisation des citoyens est-elle une des raisons supplémentaires pour vous faire tenir ? Pourquoi continuer dans ce travail si ingrat ?

Absolument ! Les retours qu'on nous fait sont presque disproportionnés par rapport à la reconnaissance économique. Mais c'est très porteur ! Ils apprécient les produits, le disent et reviennent ! "Je retrouve le gout des carottes et des tomates de mon enfance". Ça motive un temps mais au bout d'un moment on commence à fatiguer de la situation. 

Comment rester motivé ?

Il y a une question économique simple et qui se résume en un mot : l'endettement ! Tous les équipements sont quasiment achetés à crédit. Faire autre chose et trouver un travail salarié n'est pas simple ! Avec ma compagne, on doit rembourser 10 000 € par an : je fais quoi si je change de travail ? Que faire de mes équipements ? Je les revends au tiers du prix ? Je ne connais pas de maraîchers qui ont de faibles endettements, en général c'est un minimum de 70 000 euros d'investissements pour s'installer. Certains utilisent le système des CUMA (Coopératives d'utilisation de matériel agricole, ndlr) qui sont des solutions pour réduire l'endettement. C’est un système génial et bon exemple d'organisation collective pour réduire les coûts. Le problème est que, en maraîchage, le maillage n’est pas encore suffisant pour y recourir, et ce n’est pas dans notre culture.

Donc pour moi changer d’activité ce serait aller vers des marchés « premium », grands restaurants qui cherchent des produits de qualités, traiteurs et épiceries fines. Je ne suis pas le seul à prendre ce chemin, on va de plus en plus vers un système à deux vitesses. D’un côté les démarches qualités, bio, mais aussi IGP, AOP, AOC en magasin spécialisés de plus en plus chères car de plus en plus artisanales ; de l’autre, de grosses productions industrielles et de l’importation en grande surface. Je tire la sonnette d’alarme : en faisant ça, on abandonne la restauration collective à la grosse industrie. La conséquence concrète est que les ceintures vertes périurbaines sont remplacées par des centres logistiques.

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Il y a aussi la discorde entre producteurs et militants associatifs que vous soulevez.

Je constate une différence de point de vue entre ces personnes très écolos qui voient l’autonomie alimentaire avec des initiatives telles que la permaculture, les micro-fermes autonomes, les jardins urbains, qui sont passionnantes mais en fait décalés avec les besoins. Nous avons des injonctions contradictoires entre les militants pour la justice sociale qui nous demandent de la qualité pour tous et les écologistes qui nous enjoignent à des pratiques toujours plus écologiques et artisanales. C’est une équation impossible, on ne peut pas faire de l’artisanat au prix de l’industriel ! Une production pour les AMAP, pour 100 familles, on parle de 20 tonnes de pommes de terre, c’est une industrie ! Une petite industrie, mais une industrie quand même avec une réflexion de logistique et d’optimisation des coûts de production !

Si on parle d'autonomie alimentaire des villes : les maraîchers fournissent 5 à 10 % en légumes frais de ce qui est consommé. Rien ne vient de l'horticulture périurbaine, comme c'était le cas jusque dans les années 80-90 quand il y avait encore des ceintures vertes autour des villes. Les dernières familles de producteurs locaux sont invisibilisés, notamment par les militants écologistes qui les critiquent parce qu'ils ne sont pas bios, alors qu’ils sont la mémoire vivante de ces ceintures vertes ! Autour de Dax, il y avait 30 producteurs jusque dans les années 90, il n’en reste que deux ou trois aujourd’hui. À Bordeaux il y avait au moins 400 maraichers, il n'en reste que 20 aujourd'hui. Il y a donc un décalage entre la réalité de l'autonomie alimentaire et ces projets portés par des militants écologistes. Ça ne colle pas.

Qu'est-ce qui ne colle pas ?

À mon avis, la question des modes de production est maintenant secondaire, par rapport à la question de l'autonomie qui doit être prioritaire et derrière laquelle il faut se rassembler et agir ensemble. Souvent les producteurs en circuits courts ont des démarches qualités, bio pour les maraîchers, labels type AOC pour les éleveurs. Il y a une question de crédibilité qui entre en jeu pour mobiliser des communes et des collectivités qui souhaitent faire bouger les choses. C’est l'échelon avec lequel agir, il faut porter des projets qui sont une réponse aux questions d'autonomie.

Ça ne passera pas uniquement par de toutes petites fermes, mais aussi avec des fermes de tailles plus importantes qui sont prêtes à fournir des volumes suffisants pour la restauration collective, les marchés centraux ou les Halles. La balle est dans notre camp pour certains sujets, c’est à nous de nous organiser pour fournir et on n’y arrivera pas qu’en permaculture. Il faut s'intéresser à l'horticulture qui est à la fois une pratique scientifique et artistique. Scientifique car elle fait appel à la botanique, la biologie, l'entomologie, la physique, l’hydraulique, la géologie et l’architecture. Artistique, parce que ce sujet se préoccupe des questions urbaines, d'aménagement, d'ornement et de gastronomie. C'est un domaine très pointu !

C'est donc une lubie d'urbain de penser qu'on gagnera notre autonomie alimentaire avec de la permaculture et les micro fermes ?

La question de la technologie est importante ! Il faut arriver à faire des choix technologiques qui soient libérateurs pour le travail. Certains procédés nous condamnent au 80 h par semaine pour 4€ de l’heure et beaucoup de procédés de la permaculture sont de ceux-là malheureusement. Et ça ne crée pas de travail, car on embauche pas quelqu’un à 15€ de l’heure pour faire un procédé qui en rapporte 4!

Si on continue de se questionner pour savoir si on utilise un robot et un GPS pour désherber ou du plastique biodégradable, on perd du temps, pendant lequel on continue d’importer des courgettes d'Espagne ou des haricots verts du Kenya ! Or d’un point de vue écologique c'est totalement contre-productif ! Le désherbage bio industriel consomme énormément de carburant : on envoie de la vapeur dans le sol, ensuite on sème les carottes, on met du gaz pour brûler les adventices et on fait récolter par des travailleurs détachés. À la suite de ça, les carottes sont envoyées chez un premier distributeur, puis un centre logistique et enfin ça arrive chez nous ! Qu'est-ce qu'on fait ? On plante des carottes en permaculture qui vont nourrir moins de 1% de la population ou on réfléchit avec les groupements agricoles de producteurs pour retrouver une autonomie dans les villes ? Ce sont les projets collectifs que les communes et les syndicats suivent !

Grâce à l'horticulture périurbaine, en plus de réduire le transport, il y a quelque chose de très intéressant qui peut être développé : la libre cueillette. Je prends un exemple : on me demande beaucoup de haricots verts et je réponds : « je veux bien le semer, les arroser et les désherber mais c'est vous qui les récoltez ». On peut faire de très bons produits avec des systèmes de libre cueillette à moitié prix puisque la moitié du travail pour un haricot vert, c'est la récolte !

La libre cueillette, une façon conviviale pour acheter des produits de bonne qualité à prix bas. La libre cueillette, une façon conviviale pour acheter des produits de bonne qualité à prix bas.

Il faut donc savoir ce qu'on veut ? Là aussi vous nous appelez à un engagement plus concret ?

Oui. On dit souvent que la question du prix est importante et dans des collectifs citoyens et écologistes, on trouve des gens qui disent souvent que le bio est trop cher et que les gens ne peuvent pas payer, même s'ils le voudraient. Il faut donc donner une réponse à cette revendication de la qualité pour tous, pour pouvoir mutualiser et fédérer. La réponse de la libre-cueillette me semble une bonne idée. Et puis ce sont des moments extraordinaires de convivialité ! On sort des melons, des pastèques, on boit un coup et les visiteurs découvrent ce que c'est que notre exploitation, notre travail, comment pousse une carotte, où se trouvent les courgettes, à quoi ressemble un oignon en terre, ou comment ramasser des citrouilles.

Humainement, c'est passionnant, et financièrement les fraises se retrouvent au même coût que les fraises espagnoles ! Par rapport aux jardins ouvriers ou familiaux, que je trouve formidables, les fermes périurbaines bénéficient d'une infrastructure avec des systèmes d'irrigation, d'épandage de compost, des semoirs professionnels performants. Ce genre d'échange est positif à tout point de vue mais ne peut se faire que quand il y a une distance raisonnable entre le domicile et les champs. 

En attendant une saine révolution verte, où les gens iront récolter leurs haricots dans de nombreuses fermes périurbaines, quel message souhaitez-vous adresser aux personnes qui liront cette entrevue ? Que dire à une personne qui vit encore en ville mais qui souhaite bien faire afin d’éviter des personnes comme vous ne disparaissent ?

Je reviens aux projets politiques locaux : je sens qu'il y a un changement qui est en train de se faire autour des questions d'autonomie. Il faut arriver à dépasser cette fracture entre cette écologie très exigeante et un peu déconnectée et le fait de voir l'horticulture comme une science trop complexe. L’horticulture a besoin de savoir-faire bien spécifiques qui sont de formidables opportunités pour des gens diplômés, des techniciens, des ingénieurs etc. Mais il faut nous fédérer autour de la question de l'autonomie alimentaire avant d'être trop exigeant sur les modes de production.

Un dernier argument en faveur de l'horticulture périurbaine et les ceintures vertes se trouve dans le sujet de la fertilisation des cultures. Un bon compost est fait de bio déchets, produits par exemple dans les cuisines centrales des villes, mélangés à des déchets verts, les produits d'élagage qui sont aussi des déchets urbains. Notre matière première est composée de déchets urbains auxquels on ajoute un minimum de matière animale, du fumier. Or, très peu de stations de compostage de qualité existent autour des villes, et c'est quelque chose qui pourrait faire descendre le prix des légumes, puisque c'est la plus grosse charge après la main d'œuvre ! 

Auriez-vous une lecture à nous conseiller pour comprendre ce qu'est votre métier ?

Eliot Coleman "Cultiver des légumes en hiver même sous la neige" qui montre le niveau de technicité nécessaire même sur petite surface et enfin les livres de Dominique Soltner qui sont des très bonnes références sur les productions végétales. Mais plus généralement, ce que je suggère, c’est de faire moins d'idéologie et plus de pratique et de respecter la diversité des pratiques des personnes qui veulent avancer dans le même sens. Arrêtons de nous prendre la tête sur des labels et des techniques. On ne nourrira pas une ville de 10 millions d'habitants qu’avec de la permaculture, il faut le comprendre !

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