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Billet de blog 7 juin 2022

Marc Eichinger : " En Ukraine, la reconstruction sera plus dure que la guerre ! "

Ancien trader, devenu agent de renseignement, Marc Eichinger a fait parler de lui suite au scandale Uramin et aux affaires qui ont notamment secoué Areva et sa directrice Anne Lauvergeon. Dans son nouveau livre, "Jeux de guerre", il piste pour nous de nombreuses affaires de corruptions autour des récents conflits. Entretien.

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Marc Eichinger, auteur de "Jeux de guerre".

Après L’homme qui en savait beaucoup trop, vous revenez avec Jeux de guerre et nous invitez à vous suivre sur la piste de nombreux scandales de corruption.

Maintenant que ma carrière est derrière moi, je me mets au service du bien public pour tenter de rétablir la vérité historique, sans attendre 30 ans pour avoir une fin de Secret défense. Ce deuxième livre est beaucoup plus accessible, plus pédagogique car moins technique parce qu'il y a moins besoin d’entrer dans les détails du mécanisme de construction d'une fraude. Il retrace les affaires de corruption qui ont amené à la guerre en Libye, à des livraisons d'armes qui n’auraient jamais dû avoir lieu et, au fil du temps, à la guerre en Syrie et au financement de Daesh. On le pensait lié aux œuvres d'art, au kidnapping, mais ces réalités n’ont représenté qu’une part minime de ce financement. Dans ce livre, on verra que la clé de voûte, c'était le pétrole. 

Qu’est-ce qui vous a fait reprendre la plume et continuer le combat contre ce cancer qu’est la corruption ?

Le fait qu’à chaque fois, on se rend compte qu’on ne dit pas la vérité à la population, qu’on lui cache la réalité. Il n’y a pas de complot, mais prenons un exemple récent : L’Ukraine. Depuis 30 ans, ce pays vit sous la coupe du crime organisé, une mafia liée à la politique locale, elle-même intimement liée à la Russie. Certains oligarques, qui doivent leur fortune à Poutine, ont un passé tellement trouble qu’à chaque fois qu'on s'interroge sur eux, une escouade d'avocat vient s’interposer pour qu’aucun journaliste ne puisse publier quoi que ce soit. J'ai bien sûr de l’empathie pour la population qui vit un drame, et Poutine est un homme abominable, mais la guerre en Ukraine, ce n'est pas d'un côté les bons, de l'autre les méchants. Il y a beaucoup d'éléments qui rendent cette guerre plus complexe que le discours traditionnel servit au journal télévisé. La guerre, et il faut que nos lecteurs et lectrices s’en souviennent, c'est d'abord et avant tout un vrai business. Rendons-nous compte que le budget américain débloqué pour l’Ukraine, c’est 40 milliards de dollars. C’est le budget de la défense française sur un an ! Je rappelle que depuis 2015, les États-Unis ont entrainé 25 000 hommes de l’armée ukrainienne ! ça ne se fait pas du jour au lendemain. Je crois qu'il faut expliquer tout ça et surtout expliquer l'après-guerre.

On va en reparler, mais d’abord, quelle issue voyez-vous à ce conflit ?

Un point d’abord : Les États-Unis, avec leurs agences de renseignement, ont une capacité extraordinaire sur le plan de l’écoute, du renseignement militaire, etc, et ont prévenu les Européens que le mouvement allait se déclencher. L'Europe était sceptique, la France je n'en parle même pas ! Le patron du renseignement militaire français a d’ailleurs été limogé, n’ayant pas cru aux signaux américains. Or, quand ils mettent en garde sur ce qui va se passer, c'est qu'ils ont toutes les cartes en main pour pouvoir le faire. Sinon, ils ne le feraient pas publiquement, ils seraient ridiculisés et ils n’aiment pas le ridicule.

L'Ukraine a maintenant à une armée bien entrainée, déterminée et qui se bat sur son terrain. En face, les Russes sont payés 1000$ par mois, sont épaulés par des Libyens et des Syriens capables de se battre sur leur terrain à eux. Ils n'ont pas d'instruments de navigation dignes de ce nom, utilisent des cartes papier qui sont évidemment relativement datées, au niveau des instrumentations GPS, c'est également très faible et ils communiquent avec des portables. La motivation de l'agresseur est peut-être très claire dans l'esprit de Poutine mais pour l'exécutant, sur le terrain, c'est beaucoup plus faible. Contrairement à ce qu'on voit fleurir dans la presse, ça ne va pas durer longtemps, parce que la détermination n’est pas là. Or, dans une guerre, la détermination est la clef. L'armée russe est déjà bien affaiblie, elle a perdu la face puisqu’elle a raté complètement son opération. Par ailleurs, ça ne peut pas durer parce qu’il y a des pénuries et que les Russes n'ont plus les pièces détachées pour leur matériel militaire de qualité, qui viennent pour beaucoup... d’Allemagne ! Il n’y a pas que l’approvisionnement en essence à prendre en compte, il y a aussi la logistique matérielle à planifier : comment réparer ? Si vous n'avez pas le les composants qui permettent de maintenir la technologie à flot, quelle que soit la technologie, c'est fini. Tout le monde considère que c'est déjà gagné côté ukrainien, avec un prix assez cher, certes. Poutine en est à sauver les meubles. Combien de temps ça va durer, jusqu’où va-t-il s'enfoncer pour sauver les meubles ?, c'est un peu difficile à déterminer, mais je pense que d'ici mi-juin, on aura tourné une grosse page.

Et donc, on entrera dans la phase de reconstruction.

Et elle sera beaucoup plus dure que la guerre ! Si on se réfère à la reconstruction de l'Irak ou de l'Afghanistan, on voit que c'est cette phase qui a engendré des bains de sang, une continuité d'incident et a permis à la corruption de prendre le dessus. En Afghanistan, le chiffre officiel du budget pour la guerre et la reconstruction, c’est 14 000 milliards de dollars. Pour un pays comme l'Afghanistan, c'est dément ! A titre de comparaison, la dette publique de la France, c'est 2 000 milliards d'euros. On a donc dépensé 14 000 milliards de dollars pour essayer de reconstruire l'Afghanistan sans arriver à rien ! En Irak, j'ai vu les sacs de cash tomber des hélicoptères pour aller payer les chefs de village à construire des écoles qui ne l’ont jamais été. Or l'Irak à l'époque n'avait pas les structures les réseaux mafieux que connait l’Ukraine aujourd'hui. Plusieurs Premiers ministres ukrainiens ont été condamnés pour corruption ! On a en mémoire la fameuse « princesse du gaz », Ioulia Timochenko, Première ministre assez connue en Europe avec sa tresse emblématique. Elle a fait trois ou quatre ans de prison, mais elle est richissime et symbolise bien les oligarques ukrainiens. Ce sont des gens qui sont partis de moins que rien et qui sont arrivés à construire une fortune phénoménale. En fait, l'Ukraine est dirigée par une poignée d’oligarques qui ont fait fortune à une époque en collaborant parfaitement avec la Russie, parce que c'est son marché naturel et parce que c'est l'histoire de l'URSS.

Il faudra donc reconstruire avec eux, et donc des réseaux mafieux ?

Oui et il faudra aussi faire avec les Russes, parce que les services russes peuvent très bien s'opposer à la reconstruction en faisant du sabotage, du chantage, des détournements de fonds. Perdre la guerre, ne veut pas dire quitter l’Ukraine ! Kiev est une ville dans laquelle il y a une douzaine de gangs depuis très longtemps. Le maire de Kiev est un ancien champion du monde de boxe. Je n’ai rien contre, j’aime énormément la boxe, mais c'est quand même peu courant d'avoir un champion du monde de boxe qui devient maire d'une ville de cette taille-là. Fondamentalement, cela veut dire quelque chose. Dans un pays où la corruption est à tous les étages et mine la vie quotidienne, il est très difficile d'arriver à reconstruire sans que les fonds soient détournés.

Qui va financer cette reconstruction ? L’Europe, les Etats-Unis, les deux, les avoirs russes ?

Concernant cette dernière possibilité, la réponse est non. D'abord parce qu’il n’y a pas de base légale et même si on l’inventait, la Suisse a péniblement réussi à geler 8 milliards de dollars russes sur un total de 200 milliards. Ce qui rend la tâche si difficile, c'est le monde de l'offshore qu'on a mis à disposition des milliardaires, Ukrainiens ou Russes. Avant l'invasion russe, le premier investisseur direct étranger en Ukraine, c'était Chypre, le deuxième les Antilles néerlandaises ! Que des paradis fiscaux ! Je ne suis pas sûr que l'Europe veuille reconstruire l’usine Azovstal, construite en 1935, qui était à bout de souffle, pour ensuite la remettre dans les mains de son actionnaire qui compte 8 milliards de dollars de fortune dont une partie planquée dans des paradis fiscaux…

Mais comme il faudra que cette population soit aidée, qu’elle puisse rentrer chez elle et retrouver du travail, la question se pose maintenant de savoir comment monter des structures pour aider à la reconstruction. C’est là-dessus que je travaille, et je ne peux pas en dire beaucoup plus, mais j'essaie de lancer des tables rondes afin de réfléchir à l'après. On ne peut pas se permettre de perdre des milliards comme en Irak ou en Afghanistan, ce n'est pas possible. Les États-Unis seront évidemment moteurs et omniprésents lors de la reconstruction, mais je ne suis pas sûr que le contribuable américain veuille recommencer les mêmes aventures.

Laissons maintenant le front ukrainien et parlons de ses impacts directs en France. Y a-t-il un lien entre la guerre et la hausse des prix ? Est-ce que vous pensez que la guerre en Ukraine peut donner naissance à une nouvelle vague de Gilets jaunes ?

Cette guerre en Ukraine est bien pratique pour expliquer l'inflation ! Je pense qu’elle est surtout liée à l'argent tombé comme une pluie au moment de la crise du COVID. On a fait marcher la planche à billets et la Banque centrale européenne a inondé les pays européens de cash. Une forte demande a été maintenue grâce à cela. Déjà bien avant la guerre, certains s'inquiétaient de l'impact que pouvait avoir l'inflation. Je me souviens même, qu’en 2021, on parlait de réduire la masse monétaire et la capacité des banques à aller chercher des liquidités auprès de la Banque centrale. Mais madame Lagarde disait qu’il n’y aurait pas de souci. Alors si madame Lagarde le dit… Pour en revenir à l’inflation que nous connaissons, il me semble qu’il est trop tôt pour voir un impact concret de la guerre sur la vie des gens.

Je parlais des sanctions européennes et occidentales sur la Russie qui fournit en moyenne le sixième de l'ensemble des matières premières de la planète. On parle du premier producteur de nickel et de palladium, du premier exportateur mondial de céréales et d'engrais, du troisième exportateur de charbon et d'acier, du cinquième exportateur de bois, etc…

Les sanctions sont-elles, et seront-elles appliquées effectivement ? Rien n’est moins sûr ! Par ailleurs, j’imagine mal un marché comme celui du pétrole - caractérisé par son efficience - être mis en difficulté par l’embargo sur le gaz russe. Le stock reste le même, la production est toujours la même, les besoins sont aussi importants, ça ne peut pas jouer sur l’inflation maintenant à mon sens. Il y a par exemple une inflation sur le matériel pour faire des sanitaires, j’ai du mal à voir le rapport avec le pétrole russe.

Pour saisir le point important en ce qui concerne l'inflation, c'est vers la situation en Chine qu’il faut regarder. À partir du moment où il y a une impossibilité d'utiliser Shanghai à cause du COVID et qu’il y a 400 cargos qui attendent de décharger au large de la ville, forcément il y a un problème d'approvisionnement au niveau mondial ! Or comme la demande est toujours là, les prix montent. On ne peut supprimer un port aussi important pour le commerce international sans qu'il y ait des conséquences. La crise en Chine a plus d'impact que la crise ukrainienne sur les prix. Si on résout le problème des ports chinois on va à mon avis faire redescendre l’inflation. En tous cas, on pourrait…

A suivre…

Cliquez pour voir l'interview vidéo de Marc Eichinger 

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