Pour tout l'or de la forêt

Avant-propos de mon nouveau livre "Pour tout l'or de la forêt", qui vient de paraitre, aux éditions Transboréal.

Couverture du livre de Matthieu Delaunay Couverture du livre de Matthieu Delaunay

J’écris ces lignes en écoutant Ordinaire de Robert Charlebois et vous suggère de faire de même si vous le pouvez. Si vous êtes émotif, vous aurez sans doute les larmes aux yeux. Ici, au Québec, on dit «avoir les yeux pleins d’eau ». Je trouve la formule savoureuse, comme le québécois qui me semble être un des parlers les plus fleuris, burlesques, toniques et expressifs que j’aie jamais entendus. Je repense souvent et narquoisement à ces autoproclamés chantres des belles-lettres qui, en France, me disaient que de l’autre côté de l’Atlantique on massa- crait leur langue. J’avais répondu distraitement à ces gardiens du temple gonflés d’eux-mêmes et puis, le cœur battant, étais monté dans l’avion pour Montréal.

Souvent, mes premières impressions sont les bonnes, mais quand je me trompe, c’est toujours lamentablement. S’il y avait un endroit du monde qui m’intéressait peu, une destination à laquelle je n’aurais jamais souri, c’était le Québec. De cette contrée, je croyais connaître l’accent, une star internationale, le vernis d’une culture que je pensais sommaire, le fait qu’il faisait froid et que nous étions en Amérique du Nord. Rien de plus que ce qu’un téléphone intelligent (marre des anglicismes) aurait pu me donner en un clic. Je n’y connaissais rien et, sans vraiment en être fier, je pensais que c’était assez pour m’en détourner. Feignant d’être un romantique assom- bri, mon regard se portait plutôt vers le levant, ses taïgas et les steppes. Comme si l’océan de la forêt boréale et la magnificence du fleuve Saint-Laurent étaient trop peu pour moi. Et puis un jour, les fées de l’existence m’ont fait le cadeau de pouvoir poser durablement le pied sur ce sol extraordinaire. Quelques jours ont suffi pour commencer à comprendre où je me trouvais.


Au risque de passer pour un amoureux éperdu, j’ai vécu là un authentique coup de foudre. Je sais qu’il dure encore, et qu’il durera toujours. Les Québécois se donnent tellement de mal à accueillir l’étranger de façon bienveillante et agréable qu’il faudrait être un mufle pour ne pas amollir sa prétention française face à la tranquille assurance de ces hôtes. On m’avait mis en garde pourtant, me promettant qu’il faudrait livrer bataille pour pénétrer leur cercle d’amitiés. Foutaise ! Ils m’ont ouvert grand les bras, prêté des livres, initié à leur musique, ému par leur théâtre, montré des films, abreuvé de bières de microbrasserie, régalé de « bouffe » (comme ils disent) savoureuse, variée et délicate, guidé dans les méandres de la politique fédérale et provinciale, et décodé quelques expressions en joual, le parler quotidien des gens d’ici.

J’ai une dette envers le Québec.

À quelques amis indépendantistes qui m’ont glissé entre les doigts des lectures exigeantes et ont répondu patiemment à mes innombrables questions, je dois de m’être rendu compte que, si le Québec porte bien son nom de Belle Province, le problème de cette appellation ne réside pas dans le mot Belle, mais dans celui de Province, et que Beau Pays irait comme un gant de glace à cette terre fascinante. J’ai compris pourquoi ces personnes amies, et tant d’autres avec elles, défendent farouche- ment leur langue et leur culture, dernier îlot français battu par les flots de l’océan anglophone.


J’ai compris qu’au Québec il ne sert à rien de se vouvoyer, parce que le respect se marque autrement et est omniprésent. Trop me dis-je parfois, mais peut-on se montrer trop prévenant? J’ai compris qu’au Québec on n’est pas hypocrite, mais allergique au conflit. Si ce manque de punch et de front dans les rapports humains peut sembler mièvre et ennuyeux, j’ai compris que ces façons de feindre l’adhésion pour ne pas faire perdre la face à son interlocuteur ont l’avantage d’instaurer une ambiance apaisée, et une tranquillité bienfaisante, surtout pour un enragé tel que je suis. J’ai compris que les Québécois ne sont pas nos cousins, mais les descendants d’une de nos anciennes colonies que nous avons vendue à plus fort que nous au XVIIIe siècle, sans jamais dire au revoir et encore moins merci. J’ai compris que c’est parce qu’ils se sentent anciens colons et colonisés qu’ils promènent une modestie et les façons simples de ceux qui ne se la racontent pas – même les célébrités – et que l’immense majorité des orgueilleux fait au moins l’effort de le cacher.

J’ai compris que vivre avec des personnes différentes, pour peu que chacun ait de quoi remplir son assiette et payer son loyer, ne pose aucun problème, et que tenir ce discours ne signifie pas qu’on est faible ou vendu. J’ai compris pourquoi ici on ne dit pas « handicapé » mais « personne en situation de handicap », qu’on ne dit pas « indien » mais « autochtone » : essayer de nommer correctement élague le fatras des caricatures et permet d’économiser sa salive et de passer à l’essentiel. Et puisque je parle des Autochtones, j’ai compris que la façon dont ils ont été et sont toujours traités est indigne d’un pays qui a connu l’horreur du colonialisme. Ce dernier aurait tout intérêt à mettre fin aux vieilles méthodes sordides pour redonner aux premiers occupants la place qui leur revient et dont ils ont été dépouillés après avoir accueilli, et bien souvent sauvé, l’arrivant venu d’Europe.


J’ai compris qu’aller à vélo en toute saison dans les rues de Montréal est une bonne façon d’embrasser l’hiver, qui tarde à partir, puisqu’il sait pertinemment que c’est à sa fraîcheur que l’on pensera aux heures étouffantes des mois estivaux. J’ai compris que la cabane au bord d’un lac avec un canoë n’est pas un mythe sans raison, et qu’explorer ces étendues d’eau peut tout aussi bien se faire à la voile. J’ai compris que les moustiques piquent à travers les vêtements épais, que les taillis sont fournis et que les défricheurs étaient parmi les personnes les plus braves que la terre ait portées. J’ai compris que l’histoire – jeune pour les Blancs, ancestrale pour les Autochtones – est profonde pour chacun et que le terme de culture unique n’est pas usurpé dans ce grand rectangle de pinède marbré de milliers de cours d’eau sur lequel vivent seulement 8,5 millions d’âmes.


J’ai compris que le Québec est traversé par des enjeux ardus que la mondialisation exacerbe, qu’il n’y a pas un Québec unique, qu’ici aussi les questions d’identité, de laïcité et de culture sont débattues, et qu’il est difficile de comprendre où s’arrête la tradition, où commence la modernité, et avec quoi s’est réellement forgée la Nation québécoise. J’ai compris, qu’on l’accepte ou non, que les choses évoluent vite et qu’il est temps de s’en accommoder pour réfléchir à ce qui doit être préservé ; et qu’il vaut mieux se débarrasser des principes, des spécialités culinaires et des prétendues valeurs constitutives d’une nation, parce qu’il est illusoire de prétendre en connaître les origines exactes. J’ai compris que le reste n’est que nostalgie, supposition, exégèse ou bavardage.


J’ai compris que, au Québec comme en France, la corruption dévore une partie des taxes payées par le citoyen et que le pouvoir politique laisse depuis longtemps les commandes aux mains de l’ultralibéralisme. J’ai compris que la majorité des Québécois, qui chiale (comme on dit pour « se plaindre ») sur le bipartisme, les dysfonctionnements institutionnels et la mafia des travaux publics, est sans doute trop gâtée pour souffler sur les braises d’un atavisme rebelle étouffé par cinquante ans de développement à l’américaine. Ici aussi, le confort, la malbouffe et la télévision sont mauvais conseillers et poussent davantage à patienter en soufflant sur ses lignes de crédit à rembourser que de jeter ses chips et ses écrans pour donner un autre élan à son existence.

Parce que j’ai appris qu’en 1960 on avait fait la Révolution tranquille, j’ai compris qu’on pouvait, en quelques années, retourner la table et faire un virage politique à quatre-vingt-dix degrés. J’ai compris qu’il était possible, en une poignée d’années, de s’émanciper de la tutelle de l’Église toute-puissante, de sortir de la boue du conservatisme, de monter un système éducatif gratuit et performant, de reprendre un peu de pouvoir aux Canadiens anglophones, dominants et exploiteurs. J’ai compris, surtout, et malgré ce qu’on entend, qu’il faut en réalité peu de temps pour que les femmes puissent mener la vie qu’elles souhaitent, sans avoir continuellement à baisser le menton.

J’ai compris que l’initiative devait être encouragée, les rêves incarnés et le succès célébré. J’ai compris enfin qu’ici aussi la nature est massacrée au profit de l’argent et des plaisirs personnels, que l’individualisme est devenu une hygiène de vie, le matérialisme une éthique et l’accumulation une vertu.


J’ai compris que j’avais une dette envers le Québec et que je ne pourrai jamais l’acquitter.


Ça n’a pas d’importance, je sais que ses habitants sont des gens simples, « ben ordinaires », et qu’ils prendront ce livre simplement pour ce qu’il doit être : une façon de leur dire merci.

 

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