Oscar Temaru: «Comme George Floyd, I can’t breathe!»

Oscar Temaru, maire de la commune de Faa'a en Polynésie et président du parti politique Tavini, a entamé, lundi 8 juin 2020, une grève de la faim illimitée pour protester contre la décision du procureur de la République de saisir 11 millions de Fcfp sur son compte personnel. Discussion autour de la justice, des essais nucléaires, et du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

Oscar avec à ses côtés son épouse Marie, entourés de nombreux soutiens. Oscar avec à ses côtés son épouse Marie, entourés de nombreux soutiens.

Que s’est-il passé ce 4 juin 2020 pour que vous entamiez une grève de la faim illimitée ?
En regardant mon compte en banque le matin, je me suis aperçu qu’il y avait 11 millions de Fcfp (environ 100 000 euros ndlr) qui manquaient. Le motif de ce prélèvement décidé par le procureur de la République Leroy : détournement de fonds publics pour mes frais d'avocat liés à l’affaire Radio Tefana. Or, en qualité de maire, j’ai légalement bénéficié de la protection fonctionnelle qui a été votée en conseil municipal à l'unanimité pour couvrir les frais d'avocat. Nous nous sommes donc rendus au palais de justice. Ne pouvant pas entrer, nous avons attendu devant le tribunal, pendant qu’un de nos avocats allait prendre connaissance de l’ordonnance ratifiée par le juge des libertés. Mais rien ne semble avoir été rédigé ! L’État a dix jours pour nous la transmettre, mais cette décision du procureur Hervé Leroy, qui se prend pour le roi, illustre la justice monarchiste, colonialiste, dans laquelle nous vivons.

Pourriez-vous faire un retour sur l’historique de cette affaire ?
Elle a démarré le 17 mai 2013, jour où nous avons réussi l’exploit de faire réinscrire notre pays sur la liste des pays à décoloniser selon l'organisation des Nations Unies. Notre pays, comme la Nouvelle-Calédonie d’ailleurs, figurait sur cette liste jusqu’en 1946, mais en a été retiré de façon unilatérale en 1947, sans que nous en soyons avertis. En 1976, alors que nous commencions à manifester contre les essais nucléaires atmosphériques, on nous a conseillé d’aller à New York pour nous adresser au comité de décolonisation et demander le soutien de la Communauté internationale. J’y suis donc allé une première fois en 1978. C’est à ce moment que j’ai appris que le comité de décolonisation ne pouvait rien faire, puisque notre pays avait été retiré de cette liste et que, à partir de 1963, soit juste avant le début des essais nucléaires, la France avait décidé de ne plus fournir d’information concernant la Polynésie aux Nations Unies. En 1986, avec Jean-Marie Tjibaou (figure politique du nationalisme kanak en Nouvelle-Calédonie ndlr), nous avons réussi à obtenir la réinscription de la Kanaky sur la liste des pays à décoloniser. Malheureusement, Jean-Marie Tjibaou a été assassiné, le 4 mai 1989.

En 2004, le parti Tavini gagne pour la première fois les élections en Polynésie, et je suis élu président du pays. La France, par le biais de la ministre des Territoires d’outre-mer madame Girardin, fait alors une annonce disant que les élections n'étaient pas terminées. Nous avons pensé qu’il y avait un problème de comptage et qu’il fallait refaire les élections partout, mais l’État français a décidé de dissoudre les élections seulement sur la côte Est, là où il avait perdu. Nous sommes donc retournés aux élections, et avons gagné une fois encore, en revenant encore plus fort.

En 2011, une nouvelle majorité se forme à l’assemblée territoriale et nous partons à New York pour faire les démarches auprès des pays membres du Comité de décolonisation. L’Assemblée générale, par consensus du 17 mai 2011, a accepté la réinscription. Cette victoire a été le fruit d’un combat de près de 40 ans.

Premier déplacement d'Oscar Temaru aux Nations Unies en 1978, en compagnie du premier député kanak, Pidjot. Premier déplacement d'Oscar Temaru aux Nations Unies en 1978, en compagnie du premier député kanak, Pidjot.

Paradoxalement, c’est cette réinscription, finalement actée en 2013, qui vous a plongé dans de nouvelles difficultés.
Très rapidement, l’État français a commencé à enquêter sur Radio Tefana, radio communale de Faa’a, créée en 1984 sur le modèle des radios libres. Nous avons utilisé ce moyen pour parler de l’indépendance, un sujet tabou, interdit en Polynésie. A sa création, l’autorité de tutelle nous avait averti qu’il était nécessaire que cette radio soit ouverte à toutes les tendances politiques, ce que nous avons respecté à la lettre. Donc en 2013, l’État français a commencé à enquêter. L’enquête du procureur de l’époque a mené à la conclusion que la gestion de Radio Tefana était transparente. Malheureusement pour moi, le 2 octobre 2018, nous avons déposé une communication pour crime contre l’humanité à la Cour pénale internationale de La Haye. La réaction de l’État français ne s’est pas faite attendre. Le lendemain, Madame Girardin a déclaré, « l’État ne se laissera pas faire. » De retour chez moi, j’apprends que je suis déclaré inéligible et éjecté de l’Assemblée territoriale.

Cette décision a été prise, car votre compte de campagne n’avait pas été approuvé.
Pourtant, le premier rapporteur des comptes de campagnes avait précisé qu’il fallait rembourser au Tavini plus de 8 millions de francs sur les 13 millions que nous avions dépensés. Curieusement encore, cette décision a été transmise au Conseil d’état. Le deuxième rapporteur public a précisé de son côté qu’il ne fallait pas toucher à mon statut d’élu et qu’il possédait toutes les pièces pour approuver les comptes. L'affaire semblait entendue, mais contre toute attente, le Conseil d’état a décidé pourtant de ne pas les approuver. Le premier jugement a été rendu à l’automne 2019. Cette même année, avait lieu le jugement de Radio Maohi, dirigée par le président du gouvernement de Polynésie française, Édouard Fritch. Concernant cette radio, il a été prouvé qu’il y avait bien eu des détournements de fonds. Radio Maohi a été condamnée à verser 2 millions de francs d’amende, sans peine de prison avec sursis. Radio Tefana, elle, a été condamnée à payer 100 millions de francs d’amende, je dois personnellement payer 5 millions de francs, et suis condamné à 5 ans de prison avec sursis. Nous avons fait appel de cette décision qui est absurde. Les fonds publics sont gérés scrupuleusement dans notre commune de Faa’a. Un exemple, parmi d’autres : quand je suis arrivé à la mairie pour la première fois, l’ancien conseiller municipal avait prévu d’acheter une Mercedes pour le maire. J’ai bien évidemment refusé, et l’argent a été utilisé pour acheter des lits réfrigérants, parce qu’il n’y avait pas d’entreprises de funérailles à l’époque, ainsi qu’une petite ambulance.

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Pourquoi le ministère public continue-t-il de s’acharner, alors que l’affaire est toujours en cours ? Les indépendantistes effraient ?
C’est exactement ça. En prélevant de l’argent directement sur mon compte en banque, cela donne l’impression qu’on veut m’empêcher de fuir. Comme si j’étais quelqu’un qui s’apprêtait à s’enfuir en Colombie ! On me traite comme un membre d'une mafia, un Ben Laden du Pacifique qui cacherait de l’argent. Sauf que le Procureur a tout à fait la possibilité de voir que l’argent qu’il y a sur mon compte, c’est celui de ma sueur. J’ai travaillé depuis l’âge de douze ans, et je sais ce que c’est que souffrir. Aucun métropolitain n’a déposé une communication pour crime contre l’humanité, mais comment appeler ce que nous vivons en Polynésie dite française ? Je rejoins les propos d’Emmanuel Macron, alors candidat à la présidence de la République, qui disait, le 17 février 2017 à Alger, que « la colonisation est un crime contre l’humanité ». Or c’est exactement ce qui se passe chez nous ! Aujourd’hui, plus de 60% des familles en Polynésie vivent sous le seuil de la pauvreté. Voilà une des conséquences de la colonisation, sans même parler des problèmes de santé ou des difficultés économiques.

Pouvez-vous nous parler des conséquences de ces essais nucléaires sur la population de la Polynésie ?
J’ai été le premier à dénoncer ce qu’il s’est passé sur les deux atolls de Mororua et Fangataufa. J’y suis allé la première fois en tant qu’agent des douanes en 1964 car se construisaient de grandes infrastructures portuaires et aéroportuaires. Des milliards ont été dépensés là. Si les Français savaient l’argent fichu en l’air pour avoir "la bombinette"(par dérision, la force de frappe nucléaire française, ndlr) c’est incroyable ! Mon dernier voyage se situe en 1976. Quand je débarque, je suis fouillé et on vérifie que je n’ai pas d’appareil photo. Je vois toute la cocoteraie jaunir, des panneaux partout dans le lagon : « zone très contaminée, interdiction de pêcher et de boire de l’eau de coco ». Comme père de famille, je me pose des questions. J’étais aussi représentant syndical et je me suis dit que ce n’était pas possible, qu’on n’avait pas le droit de se taire. Un Tahitien, vous ne pouvez pas l’empêcher de manger du poisson, et malheureusement des travailleurs allaient pêcher le soir. L'un d’eux est tombé très malade, il ne pouvait plus marcher. Il a été évacué d’urgence en France où il est décédé. D’autres qui travaillaient sur l’atoll sont morts aussi. Nous n’avions jamais entendu parler de radioactivité. Nous avons commencé à nous renseigner et avons appris qu’avant les essais, les Américains avaient prévenu les Français du danger de telles pratiques pour les populations des atolls. On ne compte plus le nombre de morts, de cas de cancers chez nous, sans parler des nouvelles maladies de la civilisation.

Oscar Temaru, au micro de Radio Tefana. Oscar Temaru, au micro de Radio Tefana.

Votre histoire évoque celle de Pouvanaa Oopa, figure emblématique du mouvement anticolonialiste, emprisonné injustement pendant 10 ans avant d’être innocenté il y a quelques années. Est-ce que l’histoire se répète dans votre pays ?
J’ai eu le privilège d’avoir participé à une de ses réunions publiques en 1958. J’avais 14 ans et c’était le référendum sur la décolonisation, organisé chez nous en même temps que tous les pays Africains. Il avait demandé à la population de voter contre, et était très écouté. La France s’est rendue compte du danger que cet homme représentait et a décidé de l’enfermer pour une soi-disant tentative d’incendie dans la ville de Papeete. Mais il n’y a jamais eu d’incendie, on a amené la preuve de ce qu’il s’est passé à l’époque : c’était les adversaires politiques qui avaient monté tout ça. Il a été emprisonné pendant dix ans aux Baumettes puis à Fresnes. La population tahitienne savait qu’il était innocent. Il a finalement été libéré en 1968 par De Gaulle. De nouveaux témoignages de son innocence ont été apportés à la garde des sceaux, Christiane Taubira en 2014, et il a finalement été réhabilité en 2018. Tout le monde fait la comparaison avec lui, mais c’était une autre époque. Je lis son histoire et je me dis qu’il était bien seul, ce qui n’est pas mon cas. Mais il y a des faits que je ne peux pas oublier. Comme cette tentative d’assassinat dont j’ai été victime en 1987.

Vous attendiez-vous à de telles mesures prises à votre encontre ?
C’est tordu. Depuis quelques jours, des rumeurs circulaient, selon lesquelles on allait retirer mon argent sur mon compte. Je n’y croyais pas. C’est mon argent, ma sueur ! En même temps, on me conseillait de déplacer cet argent sur le compte d’une de mes filles pour en limiter l’accès. J’ai refusé. Aujourd’hui, l’État prend le droit, alors que j’ai fait appel de ma condamnation, de faire un prélèvement important sur le compte d’une personne présumée encore innocente, sans justifier de cette décision au préalable. Est-ce cela, la justice ? C’est une décision impérialiste colonialiste, c’est inacceptable.

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La grève de la faim était donc la seule issue selon vous ?
Que faire d’autre ? Le combat que nous menons ne date pas d’aujourd’hui. Nos ancêtres sont morts pour ce droit à l’autodétermination, droit qui nous est reconnu par l’Assemblée générale des Nations Unies et la Constitution française dans son préambule. Mais la France fait la sourde oreille. La France qui est pays membre du Conseil de sécurité des Nations Unies et qui devrait normalement respecter sa décision. C’est aussi le silence de nos élus qui permet cela. Un silence acheté.

Et la population ?
Elle est là, avec nous. Les coups de téléphone arrivent de partout. Les gens savent que ce qui se passe est injuste. C’est la loi du plus fort.

Y a-t-il un gouvernement qui a moins méprisé votre combat ?
François Hollande, quand il était Secrétaire général du Parti socialiste, m’a reçu au siège de son parti, rue de Solférino. Ensemble, nous avons rédigé une convention avec le PS qui nous soutenait dans notre combat. Quand il a débuté sa candidature aux présidentielles, cette convention a été mise de côté. C’était une immense déception. Je le remercie pourtant pour une chose : en 2012, au cours d’un voyage, il a fait une déclaration reconnaissant que la Polynésie avait été contaminée par les essais nucléaires. Mais je n’oublie pas que le statut de notre pays a été toiletté, modifié sans cesse. En 2011, nous devenions trop dangereux alors la carte électorale a été remodelée, on a inventé de nouvelles circonscriptions… C’est le système colonial dans toute sa splendeur !

Qu’est-ce que la France peut perdre à donner l’indépendance à la Polynésie ?
Je pense qu’aujourd’hui tout le monde comprend très bien ce que représente la Polynésie sur un plan géopolitique. Elle fait de la France la deuxième puissance maritime mondiale. Avec toutes les ressources de notre océan, ce n’est pas rien. On sait tout ça. Si ce pays était un désert, il n’y aurait pas eu le moindre problème.

La décision du 5 juin 2020 est donc une décision politique ?
On veut m’assassiner politiquement. On veut m’essouffler. Je suis comme George Floyd : « I cant breathe » ! Et je voudrais bien respirer !

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