«Vous aurez ma graisse, pas ma peau»

En tirant de l'oubli le témoignage saisissant de Clément Duval, condamné au bagne pour avoir clamé l'idéal anarchiste, Marianne Enckell fait œuvre de salubrité publique. Après 14 ans aux Iles du Salut, et la 18e tentative, Duval parvient à s'évader pour être accueilli à New York et écrit ses mémoires, un texte saisissant sur la résistance à la maladie, aux humiliations, et au système répressif.

 © Matthieu Delaunay © Matthieu Delaunay

Comment avez-vous pris connaissance de l'existence et du parcours de Clément Duval ?
On trouvait un gros volume mythique dans tous les locaux anarchistes d'Italie, les Memorie di Clemente Duval, publié à New York en 1929 ; je l'avais à peine feuilleté. Et un beau jour de 1980, à Brooklyn, un vieux compagnon italo-américain m'a confié le manuscrit, ou ce qu'il en restait. Quel choc ! Je n'avais jamais auparavant pensé à m'intéresser au bagne, j'avais lu quelques textes sur l'exil des Communards en Nouvelle-Calédonie, de la Guyane je ne connaissais que le lancement de la fusée Ariane…

Comment arrive-t-on à tirer une telle somme de documents de l'oubli, s'assurer de leur véracité, pour ensuite le publier ?

J'ai mis plusieurs années à me lancer dans la transcription et les vérifications. Il n'y avait guère de textes accessibles en ligne, dans les années 1980, et peu d'études sur le bagne. Les fieffés mensonges de l'auteur de Papillon avaient suscité quelques débats vite enterrés. On sait (mais on a vite oublié) que le récit d’Henri Charrière, s'inspire d'épisodes vécus par d'autres bagnards, qu'il s'attribue en exclusivité, s'étendant complaisamment sur des évasions rocambolesques et ses succès féminins. Mais sa complaisance va surtout à l'autorité : il ne se gêne pas de dénoncer des compagnons de chaîne, il prétend sauver des requins la fillette d'un gardien, il accepte les tâches les plus humiliantes pour se gagner les faveurs de l'Administration… Tout l'inverse de Duval, et l'inverse de la réalité du bagne.

J'ai donc lu tout ce que j'ai trouvé, c'était rude et déprimant d'approcher l'horreur du bagne, de la relégation, de la transportation. Puis j'ai soumis le texte à quelques personnes, qui m'ont donné de bons conseils, et proposé le livre à plusieurs éditeurs, qui ont fait la fine bouche, avant que Claude Pennetier l'accepte pour sa collection aux Éditions ouvrières (aujourd'hui Éditions de l'Atelier). La réédition actuelle comporte pas mal de corrections et de compléments. Les archives du bagne (ANOM, à Aix-en-Provence) m'ont été généreusement ouvertes (elles ne sont consultables que 75 ou 100 ans après la dernière condamnation), ce qui m'a permis de rétablir des noms propres (déformés par la transmission orale), des dates, des faits. On y trouvait par exemple, dans le dossier Duval, quantité de lettres saisies, celle de sa compagne qui lui envoyait une vignette représentant un petit chien, des élucubrations de mouchards espérant faire diminuer leur peine… J'ai rempli aux archives deux cahiers jusqu'à ce que mon crayon refuse tout service, mais je tenais le bonhomme, ses compagnons, ses rapports avec l'Administration pénitentiaire, la "Tentiaire".

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Voyez-vous des similitudes entre le système carcéral de l'époque et d'aujourd'hui ?
"Surveiller et punir", c'est toujours le principe de l'État répressif. Aujourd'hui, on se remet à parler de réhabilitation, de réforme ; le bagne disait plus clairement qu'il ne servait qu'à écraser toute velléité de reprendre une vie "normale", voire à éliminer littéralement les condamnés. Mille morts par kilomètre de route défrichée… Aujourd'hui, la prison cherche aussi à casser les "criminels", les délinquants, les asociaux ; mais le discours est enjolivé et les bonnes âmes se dévouent pour sauver les mauvais garçons. À lire le périodique L’Envolée, qui se consacre à publier des témoignages de détenus, ça ne marche pas vraiment ! Mais je dois dire que j'ai étudié les anarchistes au bagne, dont plusieurs ont publié des mémoires ; les simples péquins, les petits voleurs, on sait peu de choses d'eux. Il y a sans doute dans les archives du bagne des documents et des correspondances saisies qui n'ont jamais été exploités, avis aux étudiant·e·s !

Avez-vous découvert une autre réalité du bagne en parcourant ces pages ?
Et comment ! C'est bien pire que ce que j'imaginais. J'ai heureusement lu l'ouvrage d'Odile Krakovitch, Les femmes bagnardes (1990), qui parle avec rage et révolte de ces centaines de femmes qui ont "touché le fond de la misère humaine" dans les pénitenciers de Guyane et de Nouvelle-Calédonie. Louise Michel et ses trente compagnes communardes en Nouvelle-Calédonie sont connues au moins de nom, mais pas du tout les condamnées de droit commun. S'étonnera-t-on que parmi les domestiques la plupart aient été condamnées pour infanticide ? Elles effectuent des travaux moins durs que les hommes, mais tout aussi avilissants et destructeurs, devant observer une sorte de règle monastique comme celle qu'on impose aux "filles perdues". Comme les hommes, une fois "libérées" elles sont assignées à résidence – et à misère. En Guyane, la moitié d'entre elles meurent pendant leur peine, quelques-unes se marient, on ne sait rien des autres, sauf qu'aucune n'est rentrée en métropole. Cette lecture m'a permis de me lancer dans une introduction, où j'espère avoir rendu justice à certains de ces miséreux.

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Qu’est ce qui vous plaît dans le personnage de Duval ? Selon vous, en quoi sortir un document sur un bagnard de la fin du 19e et du début du 20e peut avoir un intérêt dans ce 21e bien entamé ?
Sa résistance permanente : il garde la tête haute face à la "tentiaire", il refuse d'affûter le couteau de la guillotine, refuse qu'on le tutoie, il ne vend aucun de ses compagnons, à aucun prix. Il ne dit évidemment pas toute la vérité, lors du procès, mais surtout il affirme devant les juges : "je me suis révolté, parce que c'est un droit", " je ne suis pas un voleur mais un volé, un justicier, qui dit que tout est à tous, et c’est cette logique serrée de l’idée anarchiste qui vous fait trembler sur vos tibias". Est-ce qu'on entend encore ce genre de déclarations dans les prétoires ?

La déclaration de Clément Duval au moment de son procès semble d'une actualité déconcertante, et rien ne me semble avoir vraiment changé, excepté quelques éléments "à la marge". Avez-vous ce sentiment également ? Comment préservez-vous le souffle de la révolte ? Grâce à des personnages de cette trempe ?
Il y en a d'autres de cette trempe, sans doute. Mais c'est vrai que ce que Duval dénonce vaut hélas toujours : les jouets empoisonnés, les dangers du blanc de céruse, l'exploitation et l'humiliation des femmes, le "vil métal", les crimes de l'armée et de la colonisation… La révolte doit hâter la fin du vieux monde, la disparition de l'exploitation et des frontières, l'avènement du communisme anarchiste. Il dit tout cela avec ses mots simples, ses convictions ancrées, sa haine des bourgeois, des magistrats, de la propriété privée. Il sait qu'il risque sa tête, au sens propre, mais il ne fléchit pas, et ne fléchira pas tout au long des quatorze années passées au bagne.

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Peut-on encore parler ainsi ? Pour le dire avec Eduardo Colombo, "aujourd’hui, ce ne sont pas les idées en tant que telles qui inquiètent le pouvoir politique, ils te laissent parler, pourvu que tes paroles restent enfermées, isolées, dans cette espèce de ghetto que l’État a créé pour contrôler la dissidence". Je peux dire tout ça sans danger, même sur Mediapart; mais si nous le disons en cassant des vitres ou en bloquant des rues, là il n'y a que la force collective qui vaille.

 

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