Viol : qu'enfin la honte change de camp

Recension de l'édition augmentée de l'exigeant et passionnant livre "Une culture du viol à la Française" de Valérie Rey-Robert. À mettre entre toutes les mains, surtout masculines.

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C’est un livre important que celui de Valérie Rey-Robert « Une culture du viol à la française ». Un texte essentiel, que tout le monde devrait lire. Surtout les hommes.

Cette petite brique, d’à peine 300 pages très bien écrites, décrit par le menu une vérité qui esquinte nos egos molletonnés depuis l’enfance. Peu importe, l’affaire n’est plus à les préserver, mais à prendre acte de ce qui se joue, pour enfin y mettre un terme. Cet essai ne condamne pas, il pousse à comprendre si, entre les lignes - même loin du viol mais proche de sa culture -, il n’y aurait pas un peu de soi qui est décrit. Je crois que c’est mon cas, et les envolées lyriques sur l’« art de séduire à la française » de Finkielkraut, Élizabeth Levy et de tant d’autres venus congestionner l’outre des autoproclamés défenseurs d’une « culture pluriséculaire » n’y changeront rien. Les faits sont là : chaque année, un demi-million de femmes majeures sont victimes de violences sexuelles de toute nature en France.

Ce texte ne dit pas que tous les hommes sont des violeurs. Il rappelle simplement que 98 % des viols ou tentatives de viols sont commis par des hommes et que c’est vers eux et leur virilité qu’il faudrait se tourner, plutôt que d’épier la tenue vestimentaire de la femme agressée au moment des faits, son état d’ébriété, ses attitudes ou la couleur de ses chaussures.

Par des exemples incisifs et une bibliographie dense, l’autrice dissèque tous les préjugés profondément ancrés qui servent de justifications ou de paravents aux drames humains qui ont cours quotidiennement dans l’Hexagone. À mesure que la lecture avance, les statues se déboulonnent une à une. Grossièrement résumé, cela pourrait ressembler à cela : non, le milieu social n’est pas seul responsable ; non, culture et éducation ne préservent pas de comportements salaces voire criminels ; non, la plupart des viols n’ont pas lieu dans des ruelles sombres ; non, ils ne sont pas commis par des monstres ; non, la prétendue misère ou frustration sexuelle masculine ne peuvent les justifier, pas plus que la fermeture des maisons close ou le féminisme militant qui désorienterait les esprits mâles. 

Très riche, ce livre martèle que la plupart des viols ont lieu dans les lieux connus et sont commis par des personnes connues des victimes. Il relève une érotisation de ce crime, qui prolifère dans les séries télévisées depuis les années 2010. Il constate que l’on a facilement tendance à absoudre les messieurs « bien sous tous rapports » tandis que l’homme de banlieue ou le migrant sera chargé de tous les maux (et mots). Sur ce point l’autrice rappelle que « Les femmes ne sont en sécurité nulle part dans le monde et qu’on n’a pas attendu l’arrivée de demandeurs d’asile pour que ce soit le cas ». Elle énonce aussi un point essentiel, que j’ai pris personnellement comme une gifle intellectuelle : si les « vrais hommes » ne violent pas, ils n’ont parfois pas de difficulté à souhaiter qu’un violeur soit violé à son tour. Page 162 : « Lorsqu’une femme dit avoir été violée, les hommes présents ont en général tendance à se montrer verbalement extrêmement violents avec l’auteur des faits, en expliquant ce qu’ils aimeraient lui faire. Au-delà du fait que ces paroles sont parfaitement stériles, elles renforcent une atmosphère de violences autour des femmes qui se trouvent prises entre la violence des hommes violeurs et la violence de ceux qui veulent les défendre. Si on pense la virilité comme une énorme part du problème en ce qui concerne les violences sexuelles, la convoquer pour les combattre est tout sauf une bonne idée. »

Factuel, pas rageur mais mordant, ce texte est enfin très stimulant et donne à penser différemment la séduction, replaçant le consentement au centre plutôt que d’être obnubilé par les rapports de domination ou d’injonction. Il ouvre vers de nouvelles manières d’incarner les rapports amoureux. En cela, il est aussi empli de promesses.

Il est enfin un formidable plaidoyer pour renverser la charge de la culpabilité sur les auteurs des viols et encourage les victimes à reconnaitre qu’elles le sont. « Accepter le statut de victime vous sort de l’état de victime. Ce n’est pas une honte, pas une malédiction, pas une fatalité, pas un état permanent. (…) Les victimes qui peuvent parler doivent continuer à occuper l’espace politique, social, public. C’est difficile, je le sais parce qu’elles y sont insultées, moquées. Leurs propos sont caricaturés, ridiculisés. (…) Nous, femmes, nous devons occuper l’espace qui nous est tant confisqué. Nous devons, pied à pied, lutter pour ne pas être effrayées devant ce qu’on nous promet si on sort le soir, si on boit, si on couche avec des inconnus, si on va chez un homme, si on met une jupe courte, si on met un pantalon long, si on respire, si on mange, si on sourit, si on prend les transports en commun, si on prend un taxi, si on prend un bus, si on ne serre pas les jambes, si on est aimable dans la rue, si on est impolie dans la rue, bref une des 50 raisons qu’on n’aura jamais manqué de donner à une femme pour lui dire que si elle est violée, ce sera bien de sa faute tout de même. »

Puisse cette courte recension permettre aux hommes de rejoindre urgemment l’autrice dans ce combat, qui nous concerne toutes et surtout tous.

"Une culture du viol à la française", Valérie Rey-Robert, éditions Libertalia, 18 €

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