«Si tu ne sens pas d’inconfort, tu ne contribueras pas au changement»

Au sujet du Black Lives Matter, de l’afro-féminisme et d’Haïti, j’ai eu le plaisir de m’entretenir longuement avec Christina Julmé. Haïtienne vivant à Port-au-Prince et qui a suivi une partie de ses études aux États-Unis. Aujourd'hui spécialiste en communication pour les Nations Unies, elle a bien voulu m’en dire plus sur les combats qui l’habitent. Entretien 2/2.

Christina Julmé, au cours d'une conférence sur l'invisibilité des minorités à l'Arkansas Tech University. © Jenn Terrell Christina Julmé, au cours d'une conférence sur l'invisibilité des minorités à l'Arkansas Tech University. © Jenn Terrell

En tant que personne privilégiée, comment se remettre en question ?
Ce que les gens doivent développer, c’est le sentiment de se sentir inconfortable devant l’inégalité. L’inconfort est bon, c’est même le premier pas, même si c’est un début. L’inconfort doit nous arracher de notre bulle de privilèges et nous pousser à agir. En pleine pandémie, nous vivons au tempo des soulèvements des minorités pour demander l’égalité aux quatre coins du monde. Ce n’est pas le premier, ni le dernier des soulèvements. D’où l’importance de nos inconforts en tant que privilégiés, car de cet inconfort naît l’envie que quelque chose bouge et change. La lutte que nous avons à mener, nous les Noires et les minorités, bien que fatigante, est de ne jamais rater une occasion de faire sentir aux privilégiés cet inconfort.

Comment as-tu vécu ce qui s’est passé autour de l’assassinat de George Floyd ?
Comme toute personne noire, je suis fatiguée, énervée, emplie d’émotions mixtes. J’ai l’impression de regarder un mauvais film, et puis le même encore, et encore, et encore. Année après année, des personnes qui me ressemblent, meurent, sont blessées ou se font tuer par des policiers, souvent blancs. Notre existence est un crime à cause de notre couleur de peau dans les yeux de ce système raciste et inégalitaire. Les États-Unis est un pays que j’admire, mais qui me fait peur. La suprématie blanche m’effraie car elle est sanguinaire et sans pitié. À force de regarder ces images en boucle, de lire ces récits, cela créé une peur enracinée, une panique silencieuse mais chronique dans ma vie. J’ai une compréhension intime de cette oppression et je comprends très bien la suprématie blanche, puisque j’en connais les profondeurs. Je pense qu’avec George Floyd, nous sommes arrivés à un point de non-retour. On répète cette phrase tristement à chaque fois, mais je sens que notre génération est fatiguée, et qu'elle ne veut pas le rester. J’ai déjà vu Eric Garner mourir parce qu’il ne pouvait plus respirer en 2014, j’ai vu les émeutes de Ferguson en 2016, après la mort de Sandra Bland, je connais l’odeur de l’injustice d’un système qui te culpabilise de ta mort… Mais cette fois, on dirait que quelque chose est en train de se passer. On dirait que la COVID-19 ne nous a pas donné d’autres distractions que de se regarder dans le miroir. Pourtant, j’ai un soulagement de voir que des privilégiés embrassent le combat antiraciste. Que ce soit George Floyd ou Adama Traoré, la lutte doit continuer.

Qu’est-ce que des carrés noirs sur les réseaux sociaux peuvent vous apporter ?
Il ne faut pas sous-estimer ces symboles. C’est un combat à mener sur plusieurs niveaux. Je ne veux pas être cynique. Un privilégié qui décide de prendre le temps de lire, d’écouter et d’essayer de comprendre pourquoi les gens sont dans la rue, je pense que c’est déjà un grand pas. Je n’ai pas la réponse à ce qu’il faudrait faire pour vraiment changer tout ça. Ce que je sais, c’est que cette lutte a besoin d’alliés qui doivent sortir de la classe qui opprime et qui disent « on ne peut plus vivre dans un monde comme celui-là ». Nous avons besoin d’alliés, sinon, nous n’allons pas y arriver. Ça fait 400 ans qu’on lutte et on est encore là… à ce stade.

Dans quels domaines les Blancs peuvent-il contribuer à la fin de ces privilèges ?
Je pense d’abord, à une échelle micro, qu’il faut remettre en question les gens dans nos familles sur leur comportement de tous les jours, le regard humiliant, l’ignorance, la teneur de leurs propos, les microagressions. C’est central, car ce sont des gens que l’on connait, et les mettre devant leurs contradictions est déjà beaucoup. C’est un apprentissage que de se mettre dans l’inconfort de comprendre que tu fais partie du problème, mais que tu peux contribuer à trouver une solution.

Comment expliques-tu le fait que, même dans les luttes antiracistes, les femmes noires passent au second plan ?
Malcom X disait que « la femme noire est la personne la moins respectée aux États-Unis ». Les femmes noires ont toujours été contre les brutalités policières, puisque ce sont leurs maris et leurs fils qui se font brutaliser. Elles souffrent du problème, cherchent la solution, mais personne ne se met à côté d'elles pour leur venir en aide. Historiquement, elles sont toujours là pour tout le monde, mais personne n’est là pour elles. On parle d’Angry Black women, ces femmes soi-disant hystériques qui parlent trop fort ou se plaignent toujours. Mais c’est toute cette aigreur légitime qu’elles portent en elles qui les fait rugir. Et ce n’est qu’entre elles qu’elles trouvent ce qu’on appelle : « the safe place ». Angela Davis, une figure de proue de l’afroféminisme voulait faire entendre cette idée. Elle disait qu’une femme blanche peut oublier qu’elle est blanche, mais pas qu’elle est femme. Mais une femme noire ne peut pas oublier qu’elle est noire ni qu’elle est femme, et qu’elle est souvent pauvre. Aux États-Unis, une femme noire gagne 65 cts sur le dollar et la femme blanche 74. Le mouvement Say her name a été lancé pour dénoncer que, même dans la mort, les femmes noires sont invisibles. C’est une grande blessure qu’elles portent parce que, comme je le disais, elles sont toujours en première ligne. L’histoire est impitoyable avec la femme noire. Le sentiment qui nous accompagne est la fatigue. On a beau transformer nos vies, nos aspirations, faire de nos corps des ponts, les gens nous sont passés dessus mais nous ont rarement aidées à avancer. C’est ce qui fait que nous n’arrêterons jamais de nous battre. Nous serons toujours sur le front contre l’oppression et la domination. Notre identité dans le monde nous prédispose à toujours nous battre, car on connait le prix de l’inégalité dans notre chair.

C’est aussi cela l’afro-féminisme ?
Dans les années 60, beaucoup de femmes blanches luttaient pour la légalisation de l’avortement, et les femmes noires étaient sur le front avec elles. Mais ces dernières ne luttaient pas que pour la légalisation mais aussi contre les racistes qui les stérilisaient parce qu’ils étaient contre la procréation des noirs. L’afro-féminisme se bat pour Sandra Bland, pour Breonna Taylor, assassinée dans son sommeil. Ces policiers meurtriers sont encore libres à ce jour. L’afro-féminisme est ce mouvement pour le changement radical pour une société transformée. Le féminisme ne peut survivre sans l’afro-féminisme. Le monde doit s’habituer aux luttes des femmes noires, il doit s’habituer à entendre leur colère. Ce qu’elles portent en elle est plus lourd qu’une simple manifestation. Ce sont des années, des siècles de torture et de domination. J’ai une admiration sans frontière pour nous les femmes noires. Depuis la nuit des temps, nous arrivons toujours, contre vents et marées, à nous battre pour l’égalité sans reconnaissances. En tant qu’afro-féministe, je n’ai parfois pas envie d’être forte ni courageuse, mais cette lutte nous la portons en nous. Pourtant, personne ne devrait porter cette charge ! On se passerait très bien de cette oppression.

Tu as dit que ce que tu voyais aux États-Unis ou en France t’effrayait, pourtant tu vis en Haïti. Peux-tu expliquer cette peur ?
Qu’on le veuille ou non, ce sont les super puissances qui définissent ce que devient un petit pays comme Haïti. Vos systèmes, vos politiques en France ou aux États-Unis m’intéressent, parce ce que quelque part, cela définit les prochaines décennies ici. Va-t-on vers des sociétés qui sont plus égalitaires, ou l’équité sera de mise ? Va-t-on demeurer dans l’instabilité encore pour une génération ? Ce sont les pays comme Haïti qui payent toujours l’addition à la fin du compte. Tout ce qui se passe dans vos sociétés a une incidence ici. Quand l’injustice que vivent les personnes noires, qui sont tuées et brutalisées par la police, continue d’être la norme, je me dis que le pire est à craindre dans un pays comme le mien ou le système de justice est quasi défectueux.

Sur un plan stratégique en quoi la cause féministe a-t-elle besoin des hommes ? Je pensais que c’était d’abord à vous-mêmes, les femmes, que vous deviez vos acquis.
Je ne pense pas que nous pourrons arriver à cette libération sans inclure nos oppresseurs. Car l’égalité ne sera pas bénéfique seulement aux femmes mais aussi aux hommes. À tous les niveaux, il faut continuer le plaidoyer et éduquer. Les Blancs doivent s’éduquer et s’engager dans la lutte antiraciste, les hommes doivent s’éduquer et s’engager dans la lutte auprès des femmes pour l’égalité. Ils doivent monter au créneau pour défendre nos droits et soutenir dans cette lutte pour des acquis extrêmement fragiles. Mais il faut que les hommes s’éduquent. Je participe encore à des réunions professionnelles où des hommes font des blagues sexistes ou prennent des positions misogynes et je me dis qu’on n’est pas sorti du trou. Seules, nous n’allons pas y arriver. Nous aurons toujours besoin d’alliés.

Mais combien de temps devrez-vous attendre avant de ne plus avoir besoin d’alliés ? Est-ce que ces alliés ne participent pas, à leur corps défendant, à ralentir le processus ?
Encore une fois, les gens qui oppriment doivent se remettre en question. La solution doit venir d’eux car ils sont ceux qui ont créé ces problèmes. Nous ne pouvons être le problème et la solution en même temps. Bien que les minorités paient la plus grande charge, les privilégiés n'en sont pas exempts. Le confort, étant le fruit de leurs inégalités, contribue aux nombreux bouleversements de nos sociétés. Il est du devoir de la majorité de restructurer les bases pour que les minorités aient accès à de meilleures conditions de vie.  

Les alliés nous permettraient d’aller plus vite dans ce combat. Les minorités vont continuer à taper du poing sur la table, mais le travail constant qui doit être fait doit l'être par les oppresseurs. Le virage que je sens avec George Floyd est important. Même si le capitalisme nous tue tous, des grandes marques ont par exemple promis d’investir sur dix ans dans des communautés noires. Pour moi, c’est déjà un début. Par contre, nous devons demander des comptes et vérifier que c’est bien le cas. Parce qu’il y aura des prochains George Floyd. Ce n’est pas assez de n’être pas raciste, nous devons être tous antiraciste.

Beaucoup de Blancs considèrent qu’ils n’ont pas créé ce système qui sévit depuis des siècles.
Est-ce si dur d’accepter que vous en bénéficiez à ce jour ? Est-ce si déstabilisant d’accepter que vous ayez des privilèges que d’autres n’ont pas ? Vous êtes en grande partie ce que vous êtes à cause de ce système inégalitaire qui dure encore aujourd’hui. L’acceptation doit être le premier pas. Cela ne veut pas dire pour autant que vous êtes quelqu’un de mauvais. Par contre, ne rien faire est cruel. Le banaliser, fermer les yeux est inacceptable. Avec ou sans vous, je crois profondément que chaque génération contribuera à sa façon à un monde plus égalitaire.

Que lire et faire lire pour se familiariser avec l’afro-féminisme et pour comprendre la situation sociale et politique en Haïti ?
Les ressources sont nombreuses. Auteur.es, comptes instagram, blogueurs, artistes.
Des auteurs étrangers : Bell Hooks, Chimamanda Adichie, James Baldwin, Alida Nugent, Rebecca Solnit, Audre Lorde, Sean Mills.
Comptes Instagram : @Rachel.Cargel, @Chnge @monachalabi @shityoushouldcareabout,
Des auteurs haïtiens : Edwidge Danticat, Lyonel trouillot, Yanick Lahens, Gary Victor

Lire la 1ère partie de l'interview

Matthieu Delaunay est sur Twitter

 

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