"En montagne, la latitude d'arrangement avec soi-même se réduit avantageusement."

Dans "L’art de la trace", Cédric Sapin-Defour propose une lumineuse initiation au ski de randonnée comme moyen d’atteindre les cimes, dehors ou à l’intérieur de soi.

Cédric Sapin-Defour aux "Rencontres cinéma de montagne de Grenoble" © Bruno Lavit Cédric Sapin-Defour aux "Rencontres cinéma de montagne de Grenoble" © Bruno Lavit

Avec quel état d’esprit suggérez-vous d’ouvrir L’art de la trace ?
Je tenais à ce que ce ne soit pas un ouvrage de convertis à la cause du ski de montagne, ça n’aurait pas servi à grand-chose. Je m’efforce, en écrivant sur les grands espaces et le libre mouvement, de dire, surtout à ceux qui n'ont pas eu la chance de faire cette rencontre, que ces univers sont ouverts à tous et qu'on y éprouve des sentiments heureux et accessibles. Si ce livre peut mettre en mouvement des aspirants skieurs, ça m’ira déjà très bien. C'est ce que j'aime à la fin d'un livre : les fourmis dans les jambes et des rêves abordables.                                                      

La possibilité de « tracer » doit donc être ouverte à tous ?
Assurément. Car quoiqu'on en dise et même si je sais l’énergie individuelle et collective pour faire venir la plus grande diversité d'individus à ces activités joyeuses de la montagne, dans la réalité, c’est peu le cas. Le fait est qu’il y a une caste de pratique, une typologie d'alpiniste et de skieurs qui varie à la marge ; parce qu’elles demeurent des activités coûteuses, parce qu’on peine à se délier de leur passé aristocratique, on peut déplorer en montagne une forme de réduction et de reproduction sociales. Il arrive que nous l’oubliions. J'aimerais que tout le monde puisse avoir à y goûter, quitte à trouver ces expériences insatisfaisantes voire insignifiantes. Comme je remercie chaque jour la vie de m'avoir offert cette rencontre avec la montagne, alors que rien ne me prédestinait à lever les yeux aux ciels, j'aimerais que ce soit le cas pour le plus grand nombre ! Heureusement, s’agiter au dehors n’est pas l’unique source d'émerveillement et d’épanouissement, mais avoir la chance de choisir, serait une formidable marche de franchie.

A part les cimes, à quoi étiez-vous destiné ?
J'ai baigné dans le temps libre et les nuits à la belle étoile. Mes parents m’ont offert une jeunesse des bonheurs simples et aérés, culture familiale bénie de l'agitation extérieure. J'ai eu très tôt l'appétit pour passer le plus clair de mon temps auprès de la nature, dans une forme de libre mouvement, de débrouillardise et de sensibilité à l’autour. Mes parents m'ont transmis cela, et je ne cesse de les remercier car cela tient, structure et dessine ma vie depuis toujours, même si « depuis toujours » ne veut pas dire grand-chose. Profs de gym militants des années 80, ils étaient tendus par le désir de faire accéder la plus grande frange de la jeunesse à la pratique sportive et aux joies du dehors. J'ai le souvenir, et les photos viennent en témoigner, qu'on passait beaucoup de temps à charger les vans et à partir vers des activités bigarrées, entourés de collègues de mes parents, chacun épris d'une activité et qui nous en transmettait les bonheurs. Le petit homme que j’étais allait d’aventure en aventure, rien de mieux pour que se développe l’envie d’y consacrer sa vie.

 Certains auteurs de voyage et d'aventure ont beaucoup plus à dire qu’uniquement sur leur pratique. Pensez-vous que votre joyeuse compagnie souffre de sa réputation « d’aventuriers-explorateurs bas de plafond » ?
Sans doute. Ce qu’il me plait de conter dans L'art de la trace, ce ne sont pas des virages et des prises de carres. Je ne néglige pas l’habileté sportive, loin de là, le choix du bon geste technique au bon moment, est une science passionnément mystérieuse mais il me semble essentiel d’envisager d'autres sphères que la seule biomécanique. Dans ce livre, j'ai essayé de tisser des aller-retours les plus élégants possibles entre l'activité intrinsèque et ce qu'on peut y éprouver autour, des sentiments élargis. C’est la beauté de cette collection Petite philosophie du voyage : le changement permanent de focale. Son format, pour moi le bavard, a été très aidant parce qu'on ne s'épanche pas. 89 pages, point final. Je l’ai accepté (je n’avais d’ailleurs pas le choix) car comme à chaque fois, de la montagne à l’écriture, la contrainte est facilitatrice car créatrice. On ne fait que des suggestions, on prend le lecteur par la main sans la serrer à l’excès, on le laisse s’emparer de cette vocation et d'en faire ce qu'il en veut. Si ce livre donne envie aux gens de discuter de ces petits sujets mis sur la table, alors, c'est gagné !

De quand date votre rencontre avec le ski de montagne ?
Le ski de montagne est venu avec la montagne. J'ai voulu tôt qu'il y ait une forme de constance dans mes activités de montagne, que toutes les saisons y soient consacrées. Or l'hiver, que propose-t-il ? Se suspendre dans des cascades de glace, ou aller faire du ski de randonnée. Très vite, le ski a pris une place majeure. Il y a tout dedans : le relatif calme, le silence, les grands espaces, une activité dans laquelle on peut satisfaire des besoins d'agitation sportive jusqu’au vertige et l'engagement si la vie le réclame. Cela reste pour moi le mode de déplacement dans les espaces montagneux le plus efficient, qui permet d'être gourmand, mais d’une douce gourmandise, puisqu’on peut prendre le temps. Comme je l’écris dans l’Art de la Trace, s’ils aiment la vitesse, les skieurs de montagne ne sont pas des hommes pressés, ils ont pour elle une amoureuse langueur.

Vous déclinez de grands thèmes au fil des pages, comme un mantra : liberté, effort, rapport à la nature. Délaissons donc un peu le ski. Quel est votre rapport au mouvement, à la liberté ?
Le ski de randonnée est une illustration de ce qui me semble être la juste relation aux éléments naturels, aux autres vivants. S’y joue avec la nature comme une relation de partenariat, au sens de partage et d'une forme d’entraide. Dans les activités de nature - je me refuse désormais à dire pleine nature - qui sont les nôtres, la dénomination de la nature est inadaptée. Elle est réduite soit à un décor pour un selfie, soit à une surface de prestation personnelle, un terrain de jeu - expression que je déteste au plus haut point- soit un territoire de repli sacré. Tout cela est vrai mais c’est tellement plus. Mon rapport aux éléments, c’est une discussion, un échange avec une nature qui devient davantage mon alter ego qu’une vague entité référée à mon nombril aimant ou au contraire à distance excessive. Il me semble qu’il y a une place entre une vision égocentrique ou fantasmatique de la nature. Parce que j'y passe beaucoup de temps et que je mets en elle beaucoup de mon intimité, la vertu majeure de ce lien équilibré avec les éléments de la nature que sont le vent, le soleil, les forces de la neige, les traces des animaux, c'est que ça diffuse et percole dans mon existence de tous les jours, au-delà et ailleurs du ski ou d’un autre jeu. Cette acuité ramenée embellit ma vie.

Quelle différence faites-vous entre « nature » et « pleine nature » ?
Pour avoir ce sentiment d'être en connexion avec elle, j'avais besoin jusqu'à peu de me laisser enrober par les espaces naturels et leur relative sauvagerie, loin du tintamarre de la cité, du bruit des hommes et de la société. Sans fuite ni protestation, il me fallait m’immerger au plus profond et y instiller une forme d'engagement pour que je puisse éprouver un voisinage avec la nature. Pompeusement, j’évoquais la « pleine nature », comme s'il y avait à côté, loin d’elle, dans les parcs et les jardins, une nature au rabais. Or, il n'y pas une nature extraordinaire qui serait la nôtre, notre privilège et en retrait, celle des jours ouvrés, nature mineure, domptée et socialisée. Il y a beaucoup de suffisance dans cette certitude que nous avons, nous les sportifs de « pleine nature », d'imaginer que notre rapport à elle serait unique. La nature est un tout, aux confins de la Patagonie comme au Square des Batignolles et elle mérite, entière, diverse, qu’on lui soit sensible.

Quand avez-vous eu le déclic de cette prétention ?
Ça a infusé tranquillement, mais j'avais cette impression d’une scission entre le moment de mes activités d’escalade ou d'alpinisme et celui de mon retour vers la cité. Comme si je laissais ça derrière moi, alors que cette nature est partout. Cette remise en question a été attisée et validée par ces moments de confinements où, contraints, mes camarades et moi nous sommes limités à un mouvement proche de nos lieux de vie habituels. S’il nous a manqué une forme d'éloignement (on sait ce qu’offre le voyage), en termes d’incertitudes et d'exploration, nous avons eu notre dose, à quelques hectomètres du foyer. Cette expérience subie m’a confirmé que dans le cocktail des mobiles m'appelant à être le plus souvent en montagne, la raison maitresse est d'être « dehors » dans une écoute de l’autour. C'est un peu recuit de dire cela, mais cette relation peut se jouer au pas de la porte (même si j’ai bien conscience du luxe de cette proximité).

Pourquoi « aller dehors » ?
Parce que, même si je ne suis pas allé très loin dans l’étude des sources d’endorphines et autres remèdes au bien être, il y a dehors une forme de ventilation qu'on retrouve plus difficilement à l'intérieur. C’est de l’eau tiède ce que je dis là mais c’est une réalité. Si on dit « air conditionné » entre quatre murs, c’est bien que dehors, il gagne en liberté. Bien sûr, l'évasion, la construction de l'imaginaire, la reprise en main du temps, je peux les retrouver ailleurs que dans le « bougisme » au grand air, notamment dans les livres ou d’autre sources de contemplation immobile. Mais, tout de même, il y a dehors les vertus d'une aération supérieure qu'on a tous connues : ce sentiment d'une forme de clarification de nos pensées qui s'ordonnent au retour d'une marche ou d'une face nord. Ce n’est pas rien…

Qu'est-ce que le dehors et la montagne vous ont enseigné ?
Je n'invente rien, mais elle m'a enseigné mon estimable petitesse. Quand on va dans ces univers, visuellement, physiquement, symboliquement massifs, ils nous réduisent à ce que nous sommes : petits hommes vulnérables perdus au beau milieu de l’immensité. Il me plaît d'aller me cogner à ces éléments qui me rappellent ma fragile place mais qui ne me privent pas de l’ambition de m'y épaissir et de m'y développer. Être un autre homme, ni meilleur, ni supérieur, mais qui enrichit son existence de ses expériences. Je l’écris dans L'art de la trace : je trouve peu de rencontre dans mon quotidien qui me dise avec autant de précision et d’honnêteté qui je suis. Dans notre vie de tous les jours, on peut parvenir avec la vérité à un relatif arrangement. On peut s'en débrouiller. Dans ces activités-là, la marge et la latitude de tricherie, de mauvaise foi et d'arrangement avec soi-même se réduit avantageusement.

La montagne est donc un procureur lucide. J’ai le sentiment que nous vivons une période très tournée vers la santé, où la mort semble partout, alors qu'on la voit relativement peu et qu'elle est surtout chiffrée. Les gens semblent obsédés par le fait de ne pas tomber malade ou de ne pas prendre de risques. On fait beaucoup de procès aux gens comme vous qui en prenez, on dit que vous « jouez avec la mort ». Quel est votre regard par rapport à ça ?
Je vous rejoins vivement dans cette déploration qui s’est exacerbée pendant le confinement. On nous présente l'existence quasi exclusivement par le prisme de ce qui peut nous arriver de dommageable. Je le mesure d'autant plus que je suis, aussi, enseignant. Tous les jours, j'ai avec moi des jeunes. Depuis plus de vingt ans, je vois comme cette façon stérile d'appréhender la vie a diffusé jusqu’à leur innocence. Il y a peu, ce jeune public était ma réserve d’innocence. Lorsqu'on leur proposait une activité, ils appréhendaient ces propositions par les bénéfices en termes de surplus de vie, de joie, d'expérience profitable et de partage. On y va ! Aujourd'hui, à l’annonce de ce que l'on va faire, un après-midi d’escalade ou de course d’orientation, on commence à entendre "est-ce qu'on a le droit ? Qu'est ce qui peut nous arriver ? ". La peur régit nos vies. Ça me met très en colère que l'on soit parvenu à donner l'impression, qui n'est qu'une illusion, que la vie hors du cadre prescrit et des panneaux d’interdiction est dangereuse. Je suis en colère contre ce qu'on peut appeler le Système, qui donne à penser que tout ce qui est hors de son contrôle (comme s’aventurer dans un espace sauvage) est une prise inutile de risque. Or, il est le plus gros pourvoyeur de dangers (dans nos assiettes, notre air, notre eau, sur nos écrans…) et on sait très bien comme il joue de ces peurs pour que l'on soit tout à fait docile. De plus en plus et sans aucune velléité anar, je me sens davantage en sécurité au fond d’une combe perdue que lorsque je reviens à ce qu’on me dit être des lieux et des temps sécurisés. Tout en acceptant un cadre et en mesurant la nécessité, je crois davantage à la responsabilité individuelle qu’à la prescription collective.

De tout cela, malheureusement, insidieusement, nous nous faisons complices, car nous nous sommes tristement habitués à ce que la société nous délivre un feu vert ou rouge avant toute prise de décision et mise en mouvement.

Comment, en tant qu'enseignant, avez-vous réagi à l'assassinat de Samuel Paty ?
Comme un drame absolu. Ce sont des moments qui me rappellent mon attachement à cette profession. Cela recadre les colères et les adhésions qui sont les miennes. J’ai eu des rapports très houleux avec l'institution, j'ai envisagé et envisage toujours (de façon plus positive) de ne pas être enseignant toute ma vie. Mais là, à cet instant précis, c’est ma confrérie qui a été touchée et ce drame me rappelle la noblesse de cette mission. Je n'avais évidemment pas besoin de cette barbarie pour me rappeler le bonheur d'être enseignant et sa passionnante mission d'intérêt public, mais ce moment m'a redit qui j'étais professionnellement et que je pouvais, que je devais arborer fièrement cette identité.

Dans vos trois livres il y a une volonté de transmettre. Pourquoi est que cette notion de transmission est-elle essentielle pour vous ?
Parce que je pense en avoir bénéficié à un moment. Les orientations de ma vie ont été générées, validées par des rencontres, des personnes dont des enseignants et de vieux guides qui avaient une sorte de feu sacré en eux, cette force des Hommes qui ont choisi et qui s’y sont tenus. Il n'y a rien de plus magnétique. Et il y a eu les livres bien sûr ! Petit, mes rencontres avec des récits d'aventure et d'exploration ont fait que j’ai ouvert les pages d'une existence que je voulais faire mienne. Si, à ma modeste place d'auteur, je peux déclencher ou accompagner quelques élans, c'est le plus bel encouragement pour continuer à aligner quelques mots ! Se faire incitateur, aiguillon mais surtout ne pas sombrer dans une écriture de la détention des vérités, de l’assènement de certitudes. Il faut y aller par touches perlés dans la diffusion de ce que l'on considère être comme les directions justes d’une existence.

Est-ce qu'entre les lignes se dessine une philosophie de vie teintée d'un anarchisme libertaire ?
En tout cas, je tente d'être vigilant, c'est une ambition suprême. Je prends garde à ce qu’insidieusement, mon espace de liberté physique et symbolique ne se restreigne pas à l'excès. Je n'embrasse pas le discours ambiant, très flatteur, faisant mine de renier et de s’opposer à toute forme de Loi qui serait nécessairement téléguidée par une volonté de contrôle du collectif. Ça n'a aucun sens, surtout quand derrière on profite et bénéficie des services de cette même entité. Mais cela n’interdit pas la vigilance. Le confinement a été un très bon exemple : des mesures d’exception, oui, des habitudes liberticides, surtout pas. Je suis très vigilant à ce que les univers que je maitrise, l'accès libre aux pratiques de la montagne en l’occurrence, ne se restreignent pas. J’observe nos espaces sauvages et la façon d'appréhender en leur sein la notion de risque et de danger. Prenons garde, les libertés, comme les montagnes s’assèchent, mincissent et parfois s’effondrent. Après il est trop tard, on ne revient pas en arrière. Je ne pratique pas la même montagne qu'il y a vingt ans, dans l’innocence réfléchie qui était la mienne. L'âge joue peut-être mais la société changeante aussi, surtout. Elle n'hésite pas, au quotidien, à mettre notre santé physique et mentale en danger mais elle présente ces activités du libre mouvement et du libre arbitre comme étant les prises de risques les plus inconsidérées qui soient. C’est une duperie.

Pensez-vous que c'est la société qui veut ça ? Je n'ai pas l’impression que ce soit la société qui décide beaucoup depuis quelques années ?
Quand même, je perçois de façon diffuse cet abaissement des seuils d'acceptation à ce que l’on prenne en charge personnellement notre destinée, en termes de prise de risque physique, de liberté d'expression et de choix d'adhésion. L’accès aux bonheurs de la montagne est une métaphore assez fidèle de cette dialectique. L’inutile de l’un, l’essentiel de l’autre, paradoxe de nos vies mêlées, on pourrait en parler des heures…

La nature que vous observez depuis trente ans continue sa lente agonie avec une couleur encore plus crue depuis quelques années. Pourquoi est-ce important de la protéger ?
C’est un peu fleur bleue, mais j'ai un sentiment profond et étayé d'une sorte de fraternité avec les éléments. Quand on touche à eux, si je sais que dans la cascade d'interdépendance, l'homme va au final en payer le prix et mourir d’avoir tué la vie, j'ai en plus l'impression qu'on attaque mes frères. Nous, les « pratiquants de la nature », avec toutes les réserves émises plus tôt, sommes aux premières loges des méfaits des activités humaines car nous évoluons sur des territoires de rupture (de la mer à la terre, de l’horizontalité à la verticalité) lieux des beautés radicales, fragiles et se ravinant sous nos yeux. De plus, nos pratiques ne sont que des prises du pouls de la Terre, on ne fait que ça en activité : on observe, on ressent, on touche. C’est là, l'inconfortable, voire l'insoutenable contradiction qui est la nôtre : notre sincérité voire notre expertise quant à la question environnementale et nos agissements, nos modes de déplacements et de consommation effrénée qui ne sont pas exemplaires. Si l’humanité entière aimait la nature comme nous l’aimons, elle s'asphyxierait en quelques semaines. C'est une question qui m'accompagne au quotidien et au fil de mes pratiques extérieures : « Si l'amour que j'ai de l’environnement réclamait de moi de ne plus y aller, quelle serait ma réponse ? ».

Quelle serait-elle ?
C'est une réponse qui évolue avec la vie et qui ne peut pas faire l’économie du temps. Je mets tellement de moi là-dedans, c'est à tel point essentiel que j’ignore de quelle façon il me faudrait reconstruire ma vie si le bon sens exigeait de moi de ne plus y mettre les pieds. Il y aurait tout à réinventer. Au milieu de ces questionnements, il me semble toutefois capter quelques certitudes et là, c'est ma casquette d'éducateur qui prend le relais : j’ai pu identifier les récits et les discours qui ne fonctionnent pas avec les jeunes générations pour les accompagner vers une sensibilité aux expériences de la nature.

Comment faut-il donc ne plus parler à cette jeune génération ?
Le discours anti moderne, en plus d’être assez paresseux, ne fonctionne pas. Cette génération grandit avec des innovations technologiques perpétuelles dont certaines seront peut-être celles qui sauveront la planète. Le progrès n’est pas toujours ce vilain mot meurtrier. Ils sont assez grands pour faire le tri entre le toxique et l’épanouissant. La promotion systématique du passé, la vision de toute modernité comme une régression, ils en ont assez surtout quand ce discours est tenu par leurs parents et grands-parents, générations qui ont le mieux dézingué la planète.

Le discours de la prescription est également inopérant. On passe notre temps à dire à cette jeunesse ce qu'il faut faire et ne pas faire. Ce catéchisme a ses limites. Que la protection de l’environnement soit une vigilance, une préoccupation, bien sûr, mais que cela devienne une mystique agitant la culpabilité à tours de certitudes me semble ne pas aller dans la bonne direction. J’observe enfin que les avertissements catastrophistes et ce grand fourre-tout de la collapsologie n’ont pas d’écho chez mes jeunes car si le monde meurt demain, alors me disent-ils, ils veulent à leur tour leur dose de vie consumée.

Une fois qu'on a dénoncé l'approche discursive, vers quoi aller ?
Vers le merveilleux ! La présentation du beau est le plus fort des cliquets. On mésestime la puissance pédagogique de la beauté. Je n’ai jamais rencontré une personne insensible aux beautés naturelles, jamais. Ça relèverait de la psychopathie. « Prends un groupe de jeune, va en montagne, ne sois pas trop bavard, ne leur dis pas ce qui est de l'ordre du préférable, laisse-les simplement s’immerger dans le milieu », voilà ce que je suggère aux éducateurs. De façon assez naturelle et magique, une prise de conscience de la beauté vulnérable de ce qui les entoure s’opère. Dès lors, je le vois, ils deviennent des vigies et les défenseurs voraces de notre Terre. Je fonde beaucoup d’espoir sur cette jeunesse dont on dit à tort qu’elle vit hors-sol, collée à ses pixels et insensible aux beautés du monde.

9782361572860

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