«Transmettre à mes congénères femmes ce besoin et cette joie d’être libre !»

Dans « Moi, Naraa, femme de Mongolie », Narantsetseg Dash livre une ode à la résilience, au courage et à la liberté dont elle a fait preuve pour se relever de drames familiaux qui se sont abattus sur elle. Conversation en français, entre Montréal et Oulan Bator.

Naara Dash, sur le tournage d'"Un monde plus grand". Naara Dash, sur le tournage d'"Un monde plus grand".

D’où vous vient ce livre ?
Ma mère est partie lorsque j’avais six ans, la vie a été injuste avec moi sur ce point : la mort a beaucoup frappé autour de moi. À part de l’amour, je n’avais rien eu de ma mère et comme un jour ou l’autre, je quitterai ce monde, j’espère par ce livre dire à mes enfants tout ce que je sais sur leurs origines maternelles. Cette pulsion d’écriture est venue le jour où j'ai appris la mort de mon père, alors que je me trouvais en France pour mes études. J’étais seule et me suis jetée sur le papier, d’abord pour parler à mon père et me libérer des paroles que je n’avais pas pu lui dire. J’étais coincée dans une vérité. J’ai laissé le livre reposer de longues années. Et puis c’est au terme du tournage du film Un monde plus grand , avec Cécile de France qui est devenue une amie et a préfacé le livre, que j’ai écrit la suite. L’envie d’en dire davantage était revenue. Instinctivement, j’ai tout écrit en Français, c’était une évidence. Je pense que la langue française m’a donné plus de liberté pour écrire tout ce que j’ai écrit. C’est pour cela que mon texte est né d’un geste instinctif, d’une expression très émotionnelle. J’ai eu l’immense chance de me trouver en France à ce moment-là !

Votre texte est en effet très intime, et parle de nombreux sujets tabous pour les Mongols, notamment celui de la mort.
La mort nous fait peur. Mais il faut comprendre que, dans notre culture, parler de quelqu’un qui est mort le fait revenir dans ce monde, ce qui est très douloureux pour lui. Il doit refaire le chemin inverse, et ainsi de suite. Pour faire bref, c’est l’enfer, mais qui dure deux fois plus longtemps ! Il y a aussi une peur, une superstition, qui fait que si on en parle, la mort peut nous tomber dessus. Moi, je n’avais plus rien à perdre. La maladie a emporté ma mère et trois de mes frères dont le petit dernier, j’ai traversé des moments très difficiles, j’ai essayé de me suicider deux fois… J’ai mis neuf ans pour me sortir de cela, mais je m’en suis sortie et il me fallait continuer de vivre pour ceux qui étaient partis. À travers l’écriture, j’ai parlé à mon père. J’ai souvent eu l’impression qu’il était assis sur mon épaule droite en me regardant écrire. Grâce à ce livre, j’ai enfin apprécié la valeur de ce destin. J’étais consciente de cette intimité. Je lui devais cela. Sinon, cela ne valait pas la peine d’écrire.

Ce texte était-il aussi le moyen de donner un autre regard sur la Mongolie ?
Si j’ai d’abord écrit pour mieux guérir, chaque détail avait un sens pour moi, et il se trouve que je suis Mongole. Forcément, il s’agit d’un quotidien d’une famille en Mongolie. Ce livre est aussi une histoire mongole que je finirai sans doute par traduire, mes amis le réclament d’ailleurs. Ils pensent que le pays a perdu la sagesse qu’avait par exemple mon père, et que ce serait très beau de transmettre cela. Je viens d’un pays où le système politique contenait beaucoup de mensonge et d’égarement. Parfois, on a tendance à vouloir se montrer plus beau, plus riche, plus intelligent. Une fois mon livre publié, je me suis rendue compte à quel point j’avais dévoilé mon existence de façon plus sincère et spontanée. Pour la femme que je suis, aucun regret ne vient me guetter d’avoir transformé quelque propos dans mon texte.

De quoi était faite la sagesse de votre père ?
À aucun moment il ne s’est accroupi. Sa vie a été impitoyable, mais il s’est toujours montré digne et honnête, avec et devant nous. Je ne l’ai jamais entendu se plaindre. Il a pourtant enterré sa femme et trois de ses garçons… Je ne connais pas quelqu’un d’autre qui a traversé ça ! Comment, jusqu’au bout il m’a guidée, et continue de me guider, c’est aussi cela que j’ai voulu faire passer. Parce que mon père m’a permis de vivre une vie exceptionnelle pour une Mongole. Il s’est sacrifié pour nous, pour que la vie devienne plus belle que le jour précédent. Comment ne pas en parler ? En lisant mon livre, si un seul père comprend l’importance de l’amour paternel dans la construction d’un enfant, cela me suffit presque. C’est un livre qui permet de voir d’un autre angle la vie, parfois si dure et tragique.

Justement, de quoi étaient faites l’enfance et la jeunesse de Naraa ?
Je viens de l’UVS, province au nord-ouest de la Mongolie. Dès 12 ans, été comme hiver, 365 jours par an à l’exception de deux semaines de vacances, je me réveillais tous les jours à 6 heures du matin. Je sortais de la yourte pour traire les quatre vaches que j’amenais au pâturage à un kilomètre de là. Ensuite, je rentrais, faisais du thé, allumais le feu, réchauffais la yourte. Puis je réveillais mon petit frère, l’habillais. Ensemble nous prenions notre petit-déjeuner et ensuite je partais à l’école. Au retour, vers 13 heures, je préparais le repas pour mes frères et moi, puis coupais le bois, allais chercher de l’eau, nettoyais notre yourte, préparais des beignets, lavais des vêtements. Comme mon père travaillait comme chauffeur de camion partout en Mongolie, il était souvent absent et nous étions deux à assurer ce rythme quotidien. J’ai été responsabilisée très tôt, je ne pouvais pas aller jouer autant que je le voulais avec mes amies. Trop responsable trop tôt de toute la famille, parce que ma mère était morte, j’étais surtout obsédée que la vie de ma famille se déroule quoi qu’il arrive. En Mongolie, ce sont les femmes, et uniquement les femmes, qui tiennent les yourtes. Mais j’ai eu une place très particulière dans le cœur de mon père qui voulait corriger les erreurs qu’il avait faites avec ma mère, en m’accordant le plus de liberté et d’indépendance possible. Grâce à ses sacrifices j’ai pu faire des études, et être là où je suis aujourd’hui.

De quoi est fait le rapport homme femme aujourd’hui en Mongolie ?
Ce n’est pas du tout équitable à mon sens. Les hommes, dont le rôle essentiel est d’aller chercher de l’argent, sont complètement inactifs chez eux. Cette vision de la vie nomade demeure toujours dans notre manière de vivre au 21e siècle. Leurs femmes font tout à la maison. Cela dit, les hommes commencent à s’occuper davantage des enfants, mais c’est encore très rare et codé. Si j’avais été en couple avec un Mongol, ça aurait été peut-être plus compliqué pour moi. C’est sans doute aussi pour ça que mon instinct m’a guidé en amour pour que j’épouse un Français. J’aime ce modèle de vie : en fonction de la disponibilité, pas du rôle qu’on doit mener ! Ce que j’ai ramené de mes six ans en France, c’est ça : on a le droit de vivre comme on a envie, et non comme le veut la tradition.

Est-ce qu’être née femme vous a donné une rage de vivre supplémentaire ?
La rage de transformer quelque chose de négatif en opportunité est dans mon ADN. Depuis que je suis toute petite, j’ai ce besoin d’être libre, d’agir et d’être en action. Je pense que ce livre veut aussi transmettre à mes congénères femmes ce besoin et cette joie d’être libre pour se tailler une place dans un monde d’hommes. Je suis aussi revenue en Mongolie pour la liberté qu’elle offre. En France, les choses sont hélas trop codées. En Mongolie, je n’ai pas besoin d’un visa, la liberté de mouvement est plus importante, et l’on est moins corseté par la politesse. Mais, femme ou homme, la liberté est bonne pour tout le monde ! J’ai deux fils qui sont Mongols et Français et ce besoin de liberté, je le transmets par la parole et par l’action. Écouter mon fils de 15 ans revenir d’un voyage à cheval à travers les steppes et me dire « face à cette immensité, je ressentais la liberté dans ma chair » me remplit de joie. Lorsque mon amie me raconte que nos fils ont rendu visite à une famille mongole juste pour partager du thé, et ensuite qu’ils ont décidé d’y rester pendant 5 jours, bouleversant le programme de leur voyage, cela me fait très plaisir.

Quelle est votre définition de la liberté, un des grands sujets du livre ?
Je la sens d’abord dans la steppe, que je n’ai jamais quittée même si je vis à Oulan-Bator aujourd’hui. C’est aussi faire tout ce dont j’ai envie, peu importent les barrières que la vie placera sur ma route. J’ai besoin d’aller jusqu’au bout. Et puis, dans la notion de liberté, il y a nécessairement une notion d’intégrité, qui fait cruellement défaut dans mon pays.

Parlons-en. Les deux premiers tiers du livre parlent de l’enfance et de l’adolescence de Naraa dans la steppe, puis c’est le départ pour la ville et les études. Les derniers chapitres sont hauts en couleur, vous y racontez vos interactions avec les puissants de votre pays que vous côtoyez en tant que coach en communication !
Oui, ce livre, c’est aussi l’itinéraire d’une jeune orpheline de la steppe qui se retrouve à envoyer des textos au Premier ministre, parce qu’elle n’est pas d’accord avec le choix de la couleur de ses chaussettes, ou des termes qu’il a employés à la télévision (rires). Pour en revenir à l’intégrité, en 2020, mon pays est encore ravagé par la corruption. En essayant de faire travailler les hommes politiques pour améliorer leur image, je me suis rendue compte de la profondeur de cette corruption. Tout le monde veut rentrer dans la politique pour gagner de l’argent. Mon moyen, pour rester libre, est de ne leur avoir jamais demandé le moindre service depuis que je travaille avec eux. Ils me respectent pour cela, ma parole est importante pour eux, parce que je n’appartiens à personne et suis libre de dire ce que je pense. Je n’ai rien à prouver, rien à leur demander et rien à espérer d’eux. L’ego de ces hommes est colossal, ce qui me fait prendre conscience que je ne pourrais pas travailler sur leur développement personnel. Les gens accourent vers eux, quand je m’éloigne pour être intègre et libre. Je ne veux pas appartenir à quelqu’un. On me dit que je ferai de la politique un jour, mais pour faire quoi ? Je ne peux rien faire, seul le temps fera les choses. J’ai l’ambition d’influencer des gens, pas de casser un système. Enfin, le prix de l’honnêteté est très cher à payer ! Ce système crée trop de gens malhonnêtes, qui calculent et travaillent pour leur intérêt. Ce que je recherche, c’est la beauté d’être juste dans tout ce que je fais.

Où faut-il chercher un avenir prometteur pour la Mongolie ?
Pour moi, l’espoir, s’il y en a un, est ailleurs. Je souhaite travailler dans le milieu d’affaire, avec les cadres des sociétés, car le développement va arriver avec eux. C’est pour cela que je suis en train de monter un centre de développement personnel pour toucher plus de monde, à commencer par la jeunesse. Il est rare que les hommes politiques arrivent à penser plus loin qu’au lendemain. En Mongolie, trois millions d’habitants vivent sur une terre dont le sous-sol est très riche. De plus, notre souveraineté alimentaire est presque assurée. Pourtant, des dizaines de milliers de personnes vivent avec quelques dollars par jour, dans la misère ! Dans le même temps, la Chine commence à avoir une présence très inquiétante, parce que nous sommes devenus beaucoup trop dépendants d’elle et que la Russie n’est plus aussi puissante qu’autrefois, ce qui nous aurait permis de contrebalancer le déséquilibre. La pandémie nous a montré cette réalité : la Chine nous achète beaucoup de charbon, mais avec la frontière fermée, tout s’arrête. Avec la Russie, le confinement est supportable puisque seulement 9 % de nos importations arrivent par là. Notre dépendance à l’égard de la Chine s’est accentuée, car on ne produit plus depuis la privatisation de nos usines amorcée dans les années 90. Toute l’industrie légère a été fichue à terre, et aujourd’hui 80 % de ce que l’on consomme vient de l’étranger. La classe moyenne se développe et ça peut être un espoir, mais de l’intérieur j’ai du mal à le voir. Pourtant, j’ai la certitude qu’avec une bonne politique minière, un élevage et une agriculture soutenus et un système éducatif efficace, la Mongolie peut s’en sortir royalement. Mais est-ce que cela arrivera ?

Avez-vous un autre livre en préparation ?
Oui, il parlera des treize chamans qui ont marqué mon existence et mon parcours depuis 1998. En termes d’émotions, je pensais avoir tout livré dans mon premier livre, mais comme me l’a fait remarquer mon ami Marc Alaux, qui m’a aidé dans la rédaction de « Moi, Naraa, femme de Mongolie », j’ai manifestement encore beaucoup de choses à faire sortir. Comme j’aime cet exercice, je m’y emploie !

9782361572846

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