Au milieu du malheur, une indicible vie

Chronique littéraire écrite d’une traite, après avoir dévoré « Au milieu de l’été, un invincible hiver », remarquable récit du drame du pilier du Frêney par la journaliste et écrivaine Virginie Troussier. "Spoiler alert".

img-3480
Le 9 juillet 1961, trois Italiens - Walter Bonatti, Roberto Gallieni et Andrea Oggioni -, partis en secret pour la première ascension du Pilier central du Frêney qui mène au Mont Blanc,  poussent la porte du refuge Gamba et découvrent quatre Français - Pierre Mazeaud, Pierre Kohlmann, Antoine Vieille et Robert Guillaume -, venus avec au cœur le même objectif.

Sept garçons pleins d’avenir, c’est ce à quoi l’on pense en voyant leurs sourires nacrés surplombés de visages léchés par la passion du grand air. De ces aigles, Bonatti vole le plus haut. C’est un maestro des cimes, un artiste doublé d’un esprit insubmersible au corps fait d’un alliage de muscles et de grâce. À la lueur des chandelles, on déroule les cartes autour de Pierre Mazeaud, chef de la cordée française et qui deviendra plus tard président du Conseil constitutionnel. Cette joyeuse troupe goûte le plaisir de la surprise et décide, plutôt que se tirer la bourre, de grimper de concert pour écrire une nouvelle page de l’histoire de la montagne.

Seulement voilà, près des cimes, le temps fracasse parfois les rêves les plus solides. Le 10 au soir, après une journée magnifique pendant laquelle chacun a pu montrer ses talents jusqu’à 4 500 mètres d’altitude, l’orage survient. Des éclairs cataclysmiques s’abattent sur le bivouac de fortune duquel on a écarté tous les objets métalliques, malheureusement pas assez vite pour éviter le foudroiement. Pierre Kohlmann est ainsi transpercé deux fois, son sonotone est brûlé, il n’entendra plus rien pendant les quatre jours qui lui restent à vivre. En serrant les dents, les valeureux maudits guettent l’éclaircie qui leur permettrait de gravir les 120 mètres qui les séparent du sommet, pour basculer de l’autre côté du versant et descendre par une voie plus facile. Ployer l’échine, ravaler sa peur en sachant que deux jours de tempête de suite, ça ne s’est jamais vu dans les Alpes en plein été ! Sauf que, un drame en appelant un autre, la tornade qu’ils essuient est nationale et rosse tout l’Hexagone. Là-haut, la violence contractée par l’environnement s’éternise, déchaînée. Finalement, après trois jours à résister au froid (- 22° C en plein été !) qui ronge les organismes et les espoirs, tous décident de redescendre par là où ils sont montés.

C’est Bonatti qui va avoir la charge de ces six âmes, lui qui sait lire à travers les scellées de glace et de neige accumulées depuis trois jours. Après douze heures de rappels dans des conditions dantesques, les sept amis se retrouvent au pied du pilier. Tout reste encore à faire. Des couloirs d’avalanche à traverser, des parois à grimper et redescendre, des bourrasques glacées à surmonter. Il faut tailler la route dans des dizaines de centimètres de neige fraiche. En brave, en aîné, Mazeaud ouvre, supporté par Bonatti qui déploie une force herculéenne, posant les relais, assurant ses camarades, faisant à la perfection son métier de guide. Tous marchent, solides automates rompus aux difficultés, mais cette dernière a pris des degrés inégalés et la quatrième nuit de bivouac est une lente agonie. Aux petites heures, Bonatti prend les devants. Il faut courir vers les secours. En chemin, c’est d’abord Guillaume, le plus jeune, qui s’écroule pour ne plus se relever. Suivront Vieille, Oggioni et Kohlmann. Entre temps, Bonatti réussit à ramener Gallieni au refuge où attendent les secours qui se précipitent pour sortir Mazeaud d’un lent comas, bloqué au bout d’une corde, à quelques centaines de mètres.

La tragédie fait la Une des médias depuis déjà quelques jours et, dès le retour des survivants, une petite musique commence à jouer. Des charognards se précipitent sur la dépouille du drame pour l’ausculter à coup de bec, de plume meurtrière, de phrases assassines ou de silences lourds. Il faut savoir et comprendre qui a fauté. Comme d’habitude, l’homme bas est là où on l’attend : posé au chaud derrière sa machine à écrire, un micro, un écran, une radio ou un article de presse. À Walter Bonatti on ne pardonne pas la force d’être rentré presque indemne. Il aurait fallu que tout le monde crève sur place. Ça aurait été mieux, plus facile, plus compréhensible. Sauf que le météore a porté toute la cordée le long de l’enfer. Il n’était pas le chef, il était le guide pour marcher, épauler, vaille que vaille. Et rester calme, toujours. Ne pas flamber, juste éclairer. Peine perdue, les amis qu’on cherche à monter les uns contre les autres ne se séparent pas. C’est ainsi que Virginie Troussier conclut son superbe texte serré dans ce petit livre, rouge d’amour pour la montagne qui ratifie les destins au-delà des frontières.

Il fallait du cran pour s’attaquer à cette histoire sur laquelle tant d’encre a coulé. Il fallait le sens du charnel et du sentiment pour nous permettre de vivre à travers les entrailles de ces types d’un autre temps. Il fallait du style et du souffle aussi pour passer au-delà du drame et nous emmener ailleurs qu’en agonie. Il fallait de l’amour enfin, pour donner à croire que la vie, même à travers la mort, n’était pas impossible. Il fallait, Virginie Troussier l’a fait. Qu’elle en soit ici infiniment remerciée.

"Au milieu de l'été, un invincible hiver", Virginie Troussier, éditions Paulsen, 19,90€

Rejoignez Matthieu Delaunay sur Twitter

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.