«Pour Ivan Illich, les prouesses réelles de la médecine occultent l’essentiel»

Dans «Ivan Illich: l’homme qui a libéré l’avenir», Jean-Michel Djian donne à lire une biographie passionnante sur un penseur iconoclaste et visionnaire qui semble devoir être redécouvert.

Jean-Michel Djian © HermanceTriay Jean-Michel Djian © HermanceTriay

Pour quelqu’un qui n’aurait jamais entendu parler d’Ivan Illich, pourriez-vous présenter en quelques mots son pedigree et ce qui vous a fait vous intéresser à ce personnage ?

C’était un personnage hors du commun, un enfant autrichien qui s’est fabriqué dans les décombres de l’entre-deux guerres, un intellectuel brillant qui, toute sa vie, a réussi à se glisser entre les blocs idéologiques, le marxisme ou le capitalisme, et s’est aussi illustré pour sa rébellion contre les institutions, notamment au sein de l’église catholique dont il était membre, comme prêtre à 25 ans, puis comme évêque peu avant 40 ans. Il a notamment fat parler de lui en condamnant l’arme atomique et promouvant la contraception. Donc un ecclésiastique érudit, un hypermnésique titulaire de trois doctorats, qui a lu Dante à 12 ans et parlait huit langues, et a réussi toute sa vie à s’éduquer lui-même par les livres et la conversation. Tout cela l’a mené, dans les années 60-70, à s’extraire de la « cage de verre de la modernité » pour remettre l’homme à sa juste place dans la société industrielle. Il est le primo-écologiste à avoir, à l’échelle de la planète, remis en question nos modes de vie et amené tous ceux qui en avaient l’envie à « revoir leur copie ». Pour ce faire, il décida de s’installer dans les années 60 à Cuernavaca au Mexique, pour y fonder une sorte de phalanstère et réfléchir avec des milliers de volontaires à un monde plus humaniste. C’est là qu’il a imaginé, avec d’autres, les scénarios de vie, tout ce qui pouvait se passer comme problèmes à l’école, à l’hôpital ou dans les villes, notamment sur un plan architectural. Tout ce qui se passe en ce moment sur un plan social, médical et scolaire, Ivan Illich l’avait annoncé, notamment dans son premier livre Libérer l’avenir.

Qu’est-ce qui fait de cet homme un penseur si actuel et à revisiter ? Pourquoi lire ou relire ses textes ?

D’abord parce que c’était un visionnaire, un prophète pour certains, mais surtout un procureur insatiable de la modernité, une figure charismatique capable d’anticipation. Quand on lit, ou relit, Illich aujourd’hui, on s’étonne de ne pas avoir compris plus tôt ce qui se tramait dans la modernité : l’individualisme, la technique, les sources de déviation et de corruption… tout cela a été analysé et décrypté par lui. Tout y est pour comprendre aujourd’hui notre mal de vivre et notre sidération devant des épidémies dévastatrice comme le COVID-19.

« Small is beautifull », concept de l’économiste et intellectuel Léopold Kohr, a été promu par Illich qui s’est beaucoup appuyé dessus pour mener ses réflexions. Pouvez-vous en dire un mot ?

L’idée est simple et part d’un postulat : « quand quelque chose est gros, c’est que ce quelque chose est malade ». C’est valable pour un humain, comme pour une institution. C’est le principe de contre-productivité. Quand une institution produit trop, son objet même se retourne contre elle. À un moment de son développement, un corps, humain ou social, produit des effets pervers invisibles qui vont à l’encontre de son équilibre, de ce pourquoi même il existe. C’est valable pour un obèse comme pour une institution comme l’ONU : toute graisse a un effet néfaste sur un fonctionnement harmonieux, d’où l’idée généralement admise que, ce qui est petit est plus beau. La bureaucratie, comme le diabète ou les embouteillages dans des mégalopoles sont le produit d’une conception uniquement quantitative de la vie.

Deschooling society ou Une société sans école, dans l’esprit d’Illich, qu’est-ce que ça veut dire ?

D’abord un malentendu, car la traduction en français du titre anglais initial n’est pas la bonne. L’éditeur français le Seuil en est responsable.  Déscolarisation ne veut pas dire affirmer la volonté d’édifier une société sans école. Le titre original veut seulement dire que les jeunes esprits ne peuvent pas être « enrégimentés » par une institution scolaire dont la prétention non déclarée est d’avoir le monopole de leur apprentissage. Et il a raison : on constate très vite les dégâts collatéraux d’un système d’éducation qui, au lieu de parfaire l’autonomie des gamins, les rend dépendants. Décrochage en masse, Incivisme, violence scolaire, illettrisme, absentéisme croissant des enseignants, inégalités sociales… Plus le système éducatif grossit, moins les enfants se sentent responsables ; plus ils sont anonymes dans les vastes lycées ou universités, moins les enseignants sont disponibles pour accompagner leur épanouissement personnel ou créatif. C’est la quête de la compétitivité qui compte.

Némésis médical est une lecture qui me semble indispensable en ce temps de pandémie et de restriction des libertés individuelles. Illich a incarné dans sa chair sa volonté de démédicaliser nos sociétés puisqu’il a refusé de se faire opérer d’une tumeur au visage. Pourquoi ce choix ? 

C’était un choix personnel de sa part, considérant qu’il avait fait le tour de sa vie, et qu’il considérait clos ce qu’il avait à dire. Il a tout de même vécu avec cette tumeur de nombreuses années et souffrait beaucoup ! Mais c’était une position parfaitement cohérente avec son discours sur la médecine : dénoncer l’appropriation technique du corps des patients par l’énorme institution médicale ; pis encore, constater que les prouesses réelles de la médecine occultent l’essentiel : qui détient le pouvoir de décider de sa vie ? Celui qui la possède ou celui qui la soigne de ses malheurs physiques (corps) ou existentiels (âme) ? C’est la vraie question qui aujourd’hui revient en force en Occident.

Comment retrouver « la convivialité », alors que nous connaissons depuis des mois une numérisation de nos existences qui fait que nous vivons dans une « Télésocialité généralisée », pour reprendre le terme du philosophe Éric Sadin ?

La convivialité est un état qui ne peut se concevoir en dehors d’une proximité physique. C’est sa vertu. Le concept est assez simple : la convivialité, c’est le plaisir qu’il y a d’être ensemble et de se parler, sans médiation. Au-delà des systèmes, c’est à l’humain de décider ensemble de l’ordre et du désordre. Même si on doit la notoriété de ce vocable à Illich, il l’a lui-même repris d’un certain Brillat-Savarin, gastronome de son état qui considérait que seuls les repas sont des lieux propices à la connaissance subtile de l’autre. Qui peut dire le contraire ? D’ailleurs Illich était un adepte des repas où des amis, des invités de dernière minute, des enfants participaient à des discussions, partageaient des rires, des prières parfois, des fulgurances intellectuelles. C’est là où se fixe l’essentiel disait-il, à savoir : la vérité de l’autre, sa manière de goûter, d’observer, de critiquer, d’être heureux ou malheureux, de participer. Le mot convivialité a ensuite pris un sens plus sociologique en englobant toutes les caractéristiques du plaisir partout où il peut collectivement s’épanouir, mais au fond son sens n’a pas changé. Son succès tient au fait que justement on la recherche plus que jamais depuis que nous sommes partout sur la terre dans nos « bulles ». Et plus les visioconférences et les pandémies se développerons plus la demande de convivialité sera forte. Nous avons tous besoin de deviner nos rictus sous un masque, de nous toucher, de nous embrasser, de nous « renifler ».

Illich a beaucoup travaillé sur la période du Moyen Âge en s’étant trouvé un alter ego en la présence de Hugues de Saint-Victor. Qui était cet homme et qu’est-ce qui vous semble devoir être repris de nos aïeux moyenâgeux ?

Saint-Victor c’était un peu le Illich du XIIème siècle, un érudit comme lui, un bon vivant et surtout un type qui ne s’embarrassait pas des conventions. Il regardait devant, comme Ivan, il prédisait la Renaissance en explorant des transformations des pratiques culturelles comme celle par exemple qui consiste à lire en silence un livre, au lieu de le déclamer, comme c’était l’habitude dans les monastères. Alors c’est l’œil qui prend le pouvoir sur la voix. On devine la suite… !

Que dirait Illich de notre temps actuel ? Comment gardait-il l’espoir ? Comment vivre en « disciple » d’Ivan Illich ?

Question difficile que je me pose presque chaque jour. Néanmoins, ayant connu Illich et tenté d’avoir écrit sa vie, je constate qu’il peut nous enseigner à vivre joyeusement. L’ascèse est sa réponse. Il faut, à un moment, arrêter de se poser des questions existentielles pour atteindre par la méditation, le silence, la solitude, la transcendance ou l’hédonisme éclairé, ce que le présent a de meilleur. Souvent la surprise est de taille, et je dois dire que, grâce à sa relecture, j’y trouve mon compte.

Justement vous parlez de lectures, par quoi aborder l’immensité et l’exigence de sa pensée ? Quels textes vous semblent les meilleures initiations à Ivan Illich ?

Il y a deux « saisons » livresques d’Illich. La première, qui consiste à relire ses pamphlets ou textes de la première période (1960/1973) ; et la seconde : reprendre ses travaux sur le passé bien moins connu comme Du Lisible au visible ou  La perte des sens. Et puis il y a aussi ses entretiens réalisés avec David Cayley pour Radio Canada sous le titre : « La corruption du meilleur engendre le pire ». On y devine celui qui, finalement, a rarement parlé vraiment de lui-même. C’est une lecture au long cours qui vous met en face de la condition humaine à travers toutes ses forces et surtout ses faiblesses. En réalité son œuvre nous rend modeste, infiniment modeste.

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