Choses vues au Bénin

Retour d'une mission de communication au Bénin réalisée pour le compte d'une ONG canadienne en décembre 2018.

Jeunes filles de retour de l'école à Porto Novo © Matthieu Delaunay Jeunes filles de retour de l'école à Porto Novo © Matthieu Delaunay

Je suis parti au Bénin dans le cadre de mes activités de responsable des communications d’une ONG canadienne. La Fondation Paul Gérin-Lajoie exerce depuis 40 ans son expertise en développement, principalement en Afrique de l’Ouest, en Afrique des Grands Lacs et en Haïti dans trois domaines principaux : la formation professionnelle, l’éducation de base et la santé maternelle et infantile. Muni de bloc-notes et d’un appareil photo-vidéo, je suis allé à la rencontre des différents acteurs de nos projets et en suis revenu avec des heures d’entretien avec tout type de personnes, du chauffeur de taxi au directeur de cabinet du ministre du Développement du pays. Je garde de ces discussions quelques étonnements, notamment celui que la population béninoise est extrêmement politisée, et ce faisant qu’on parle naturellement du pouvoir et de ses dysfonctionnements autour d’une bière fraîche et d’un savoureux plat de viande de porc grillé, qui met le feu à la gorge dès la première bouchée.

Une femme fait fumer du poisson avant d'aller le vendre au marché central de Porto Novo. Une femme fait fumer du poisson avant d'aller le vendre au marché central de Porto Novo.

Bref rappel historique : après l’indépendance du 1er août 1960, le Bénin entre dans une phase de récession et d’instabilité politique classique pour les pays fraîchement émancipés de leurs tutelles. En 1972, suite à un coup d’État, le militaire Mathieu Kérékou devient président de la République du Dahomey (rebaptisé Bénin trois ans plus tard). En imposant une doctrine marxiste-léniniste, il reproduit ce que d’autres ont fait avant lui ou à la même période. Côté béninois, si les plans de développement se succèdent, ils ne reçoivent pas les fruits escomptés, mais quelques grands axes, comme une politique agricole et un système d’éducation globalisée sont mis sur pied. Le pays poursuit sa reconstruction difficilement, peine à arracher davantage d’autonomie vis à vis du colonisateur qui ne lâche pas grand-chose et la population fait le maximum pour vivre le mieux possible.  À la fin des années 90, Nicéphore Soglo puis Mathieu Kérékou (réélu démocratiquement) tentent d'augmenter le tempo, mais c’est Boni Yayi qui effectue un remarquable travail de fond qui remet le Bénin sur de nouveaux rails de développement. Aujourd’hui, le président Patrice Talon, homme d’affaires jugé sévèrement par ses compatriotes (surtout les plus pauvres), essaie de jouer sa partition dans une région qui ne manque ni de dynamisme ni d’attraits multiples. Rappelons enfin que le Bénin brille pour sa démocratie apaisée depuis les années 90, ce qui, au regard de la situation démocratique dans les pays voisins, est à souligner. Mise à part la contestation de la victoire de Boni Yayi par Adrien Houngbédji en 2011 devant la Cour Constitutionnelle, contestation finalement éconduite par ladite cour, les élections sont toujours validées depuis Soglo. Si les tensions montent dans le nord du pays, le Bénin vit dans la paix civile et quand l'armée montre les muscles, c'est uniquement pour indiquer au président sortant, la sortie justement.

De l’avis partagé par toutes les personnes avec qui j'ai pu discuter, ce qui manque au Bénin sont des infrastructures lourdes et donc des investissements proportionnels que seuls des États riches, ou des multinationales peuvent réaliser (en l'état actuel des choses), en s’assurant qu’une formation solide, indispensable pour qu'une prise en main et une préservation des acquis, soit effectuée. À l'heure actuelle, le Bénin ne semble pas encore en mesure d'échapper à la schizophrénie politique, qui place le pays entre l’aspiration naturelle des peuples à disposer d’eux-mêmes, et la nécessité de garder un partenariat resserré avec les anciennes puissances coloniales pour maintenir un développement acceptable, pour finalement s'en libérer. Ce que j’ai vu m’amène à penser que les Béninois souhaitent résolument prendre leur avenir en main, et ce depuis bien avant l'indépendance, mais que les circonstances, davantage qu’une prétendue paresse ou inaptitude au développement, l’ont empêché. Sur le terrain, les lieux communs, les caricatures et les masques africains tombent. 

Adjiwanou Hindé, membre de l'ONG Béninoise APRETECTRA © Matthieu Delaunay Adjiwanou Hindé, membre de l'ONG Béninoise APRETECTRA © Matthieu Delaunay

Partout où je me suis rendu pour rencontrer les acteurs des projets initiés par l'ONG pour laquelle je travaille, j’ai été soufflé par l’extraordinaire dynamisme, le courage, l’allant, l’initiative et l’ingéniosité de mes interlocuteurs. Au premier rang, les femmes, qui m’ont, là-bas aussi, beaucoup marqué. Vivant dans une tradition encore très patriarcale, parfois violente (je peux en témoigner) elles arrivent, grâce à leur intelligence de réseau, leur pragmatisme et leurs capacités d’organisation à créer des petites entreprises autonomes et participent ainsi à alléger l’immense charge de chef de famille qui pèse sur les hommes. En apportant une somme d’argent non négligeable chez elles, les femmes sont davantage consultées dans le processus de décision et respectées par leurs communautés. Le travail et l’apport financier, poumons indispensables à l’épanouissement et l’émancipation des femmes. L’honnêteté veut aussi que je rende hommage aux très nombreux hommes, fiers et respectueux de leurs épouses, qui sont souvent moteurs de leurs émancipations et de ces évolutions.

Cette mission m’a convaincu que les pays africains n’ont pas refusé le développement et la démocratie parce que la langueur, l’inconfort et la dictature feraient partie de leur ADN, mais bien parce qu’un modèle de société a été imposé aux forceps, à coups de bâtons ou de corruption, à des peuples qui n’ont pas bénéficié d’une éducation digne de ce nom et qui ont vu leurs votes bafoués et leurs droits ignorés. En témoignent les élections du début de l'année 2019 au Cameroun ou au Congo.

Retour des champs pour un jeune garçon dans les alentours de Kika, au nord du pays. © Matthieu Delaunay Retour des champs pour un jeune garçon dans les alentours de Kika, au nord du pays. © Matthieu Delaunay

C’est sans doute en raison de ce sentiment d’être considérés comme des citoyens de troisième classe trahis par leurs élites qu'une partie grandissante de la jeunesse africaine de l'ouest se tourne vers le panafricanisme. Parmi ses champions, le musclé et controversé Kémi Séba, militant franco-béninois qui a décidé de s’établir au Bénin et de se lancer en politique. Chacune de ses sorties fait salle comble et l’organisation qu’il dirige bénéficie d’une visibilité sur les médias africains que nous ne soupçonnons pas chez nous, autocentrés que nous sommes. Le ras-le-bol envers la France et son ingérence, l’incurie des élites, leur corruption et le fait qu’ils rampent devant les grandes puissances motivent la revitalisation de ce mouvement. À ce sujet, j'ai en mémoire des discussions savoureuses avec mes interlocuteurs au sujet de mon pays, la France, de l’Occident en général et de nouvelles puissances coloniales. Nul n'est regardé avec admiration, mais davantage avec amusement et mépris par les personnes avec qui j’ai pu discuter. Nos façons cartésiennes de voir le monde, notre hyperactivité maladive, notre soif de possession et de faire de l’argent, le désert spirituel qui nous habite qui va avec la coupure nette que nous avons faite avec la nature, sont autant de raisons qui poussent mes connaissances béninoises à l’optimisme face à l’avenir de leur continent. « Notre tour viendra » me disent-ils, conscients que cela passera nécessairement par énormément d’efforts, de sacrifices et de souffrances sur nombre plans. Ils y semblent prêts.

Si le danger de l'explosion démographique est perçu de façon suspicieuse, les Béninois.es savent que leur pays a besoin d’industries et d’une économie stable, organisée et plus dynamique pour occuper une population toujours plus jeune et grandissante. Ajoutez à cela les guerres au Nord dans le Niger et le Burkina Faso, la misère au Togo et la pression du Nigéria voisin, le Bénin a de nombreux défis à relever. Là-bas aussi, le dérèglement climatique est une réalité et frappe impitoyablement d’année en année. Pour lutter contre le stress hydrique, des organisations internationales ou locales développent des programmes audacieux, expérimentés par des agriculteurs et des agronomes béninois impliqués et compétents. Aux premières loges des catastrophes climatiques à venir, les paysans ont compris depuis longtemps que seule l’adaptation permettra une issue positive, à tout le moins une vie acceptable. Par leur travail, leur confiance en leurs capacités et leur ouverture aux nouveautés, ils me donnent envie de les suivre.

Un jour, je deviendrai courageux et je déciderai, comme eux, de passer ma vie à planter des carottes et cultiver mon jardin. Le sillon sera mon salut.

Statue de François-Dominique Toussaint Louverture, héros de l'indépendance haïtienne, dont les origines familiales prendraient leur source à Allada, au Bénin. © Matthieu Delaunay Statue de François-Dominique Toussaint Louverture, héros de l'indépendance haïtienne, dont les origines familiales prendraient leur source à Allada, au Bénin. © Matthieu Delaunay

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