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Billet de blog 3 juil. 2022

Fillon, Auchan et la guerre en Ukraine

Je traduis un article du sociologue russe Grigori Youdine paru récemment dans la revue suisse Neue Zürcher Zeitung puis sur meduza.ru

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Je me tiens debout dans un de ces nouveaux wagons très confortables du métro de Moscou quand un inconnu s’approche et me lance un timide et discret “merci”. Depuis que la guerre a commencé cela m’arrive régulièrement. 

Je suis chercheur et passe habituellement mes journées à la maison. Je ne sors pas souvent de chez moi et ces derniers mois encore plus rarement. Cependant, depuis que la guerre a commencé, chaque jour sans exception, dans la rue et dans les transports des inconnus s’approchent de moi pour me dire “merci”. Cela arrive où que je me trouve, à Moscou comme à Vienne, à Berlin comme à Erevan. Pourquoi me remercient-ils ? Simplement parce que dès le début je me suis publiquement prononcé contre la guerre. 

Cela crée une étrange sensation, comme si j’étais membre d’une sorte d’ordre invisible, d’une résistance silencieuse et immense qui attend son heure. Je découvre alors de manière inattendue ce qui reste caché à beaucoup d’autres : nous ne sommes pas seuls. Autour de nous nombreux sont ceux qui n’ont perdu ni leur capacité de juger sainement de la situation, ni celle d’éprouver des sentiments de compassion et de responsabilité à l’égard de leur patrie. Mais ils s’approchent de moi en ordre dispersé, prononcent le mot “espoir” et s’écartent aussitôt, le visage assombri par le sentiment de leur propre impuissance. 

Je connais trop bien le nom de cette souffrance, elle s’appelle “atomisation”. Quand tous les liens entre nous sont détruits, quand dans n’importe quelle compagnie parler de “thèmes dangereux” devient pénible et absurde, quand la seule source d’information sur ce que pensent vos voisins se limite aux sondages d’opinion, alors chacun se sent noyé au milieu d’une masse hostile, stupide et agressive. On peut se fondre en elle et se nourrir de sa force. On peut s’en tenir à distance, avec un sentiment de supériorité et de singularité. On peut lui résister en faisant provision de courage. Mais on ne peut pas discuter avec elle, on ne peut pas lui faire d’objection. Elle écrase tout sur son passage. Elle monte comme une marée menaçante. Elle ressemble à une force imparable – alors même qu’elle n'existe pas. 

Chaque jour je reçois de nouveaux messages de la part de journalistes étrangers qui veulent toujours savoir la même chose : comment se fait-il que 80 et quelques pourcents des Russes soutiennent la guerre ? J’entends dans leur question l’étonnement et l’indignation : devant leurs yeux se dresse cette même masse terrifiante, ces russes impitoyables qui ne rêvent en une seule horde que de pillage, de viol et de meurtre. Je commence aussitôt à composer une réponse sur mon téléphone : "Comprenez bien, ce n’est pas comme ça que ça marche. Si le 24 février Vladimir Poutine avait annoncé que pour des raisons de sécurité très importantes il doit rendre les territoires des Républiques Indépendantes de Lougansk et de Donetsk à l’Ukraine, le nombre de ceux qui le soutiennent serait resté exactement le même...". Je sers la main tendue d'un inconnu et balaie le wagon du regard en essayant machinalement de projeter sur ses passagers la question de mon journaliste qui m’interroge sur eux de l’autre bout du monde. 

J’aimerais apporter à mon journaliste une réponse qui le dispenserait d’expliquer à ses lecteurs : “Comprenez bien, les russes sont complètement différents, chez eux tout fonctionne autrement”. Parce que ce n’est pas vrai. Parce que pour comprendre comment pensent les Russes il suffit de se représenter comment pensent Gerhard Schröder, François Fillon ou Karin Kneissl. Aucun d’entre eux n’est un assassin sanguinaire, aucun d’entre eux ne veut les souffrances du peuple ukrainien. Ils veulent seulement bien vivre et qu’on les laisse tranquilles. Ils veulent que la guerre se termine rapidement et qu’on revienne à une “vie normale”, celle dans laquelle on peut se faire pas mal d’argent et rester une personne honorable. 

À notre grand regret, les Russes n'ont rien de particulièrement maléfique - car dans ce cas, il suffirait de les isoler, de les parquer pour toujours derrière une grande barrière et de protéger sûrement et définitivement la planète. Hélas, il ne s'agit pas des Russes. Le fait est que Vladimir Poutine a trop bien compris comment est construit le monde moderne - il a reconnu ses faiblesses et les leviers qu'il faut actionner pour le contrôler. L'ordre social qu'il a construit en Russie est une version radicale du capitalisme néolibéral moderne, où la cupidité règne, où l’intérêt personnel est la mesure de toute chose et où le cynisme, l'ironie et le nihilisme donnent un léger et salvateur sentiment de supériorité. 

Poutine n’est pas sorti d’un coup des forêts de Sibérie, il a pendant des années corrompu les élites globales, financières et politiques. Ses oligarques jouissent depuis si longtemps d’un luxe si effréné et d’une reconnaissance si flatteuse partout dans le monde qu'ils ont décidé, non sans raison, qu'ils en étaient les maîtres. Il a tellement facilement réussi à débaucher des politiciens dans des dizaines de pays, en les intégrant dans ses conseils d'administration et en partageant avec eux un argent ouvertement taché de sang, qu'il a de bonnes raisons de les considérer comme des faibles. Poutine a traité les Russes selon ce même principe que lui ont si bien enseigné les puissants de ce monde : "Si l'argent ne peut pas acheter quelque chose, c’est que vous n'avez tout simplement pas offert assez d'argent." 

Mes correspondants de l’étranger me demandent comment les Russes peuvent à ce point être “abrutis par la propagande”. Mais en regardant autour de moi je ne vois pas tellement d’imbéciles. Par contre je vois beaucoup d’individus qui ont solidement tiré la principale leçon de tout cela : n’essaie pas de contredire Poutine, ce monde est ainsi fait qu’il en sort toujours vainqueur. Je regarde ceux qui ont essayé de s’opposer à la catastrophe présente, ceux qui ont pour cela risqué leur liberté et leur vie, et à chaque fois je vois que l’argent de Poutine a permis de régler tous les problèmes. Qu’après chaque soulèvement écrasé Poutine reçoit de nouveaux contrats pour des milliards de dollars, que ses oligarques deviennent encore plus riches, que ses amis “européens” reçoivent de nouveaux postes dans de nouveaux conseils d’administration. Que les géants technologiques internationaux sont prêts à des compromis toujours plus grands au nom de leurs profits sur le marché russe, de Google, qui préfère se taire quand les services secrets menacent physiquement ses dirigeants à Moscou, jusqu’à Nokia qui a aidé Poutine à construire un système d'écoute total de ses opposants. Et chaque fois ces Russes intrépides de l’opposition recommençaient encore et encore - ils mènent cette guerre avec Poutine depuis longtemps, mais seulement sans NLAW ni obusiers. Et à chaque fois ils ont entendu « personne ne vous aidera de toute façon, Poutine a acheté tout le monde ». Aujourd'hui, beaucoup d'entre eux ont fini par le croire. 

Mes amis qui travaillent pour des multinationales me racontent jour après jour comment leurs dirigeants étrangers réagissent à la guerre. En fait, personne ne réagit à la guerre - pas un mot n'en est dit. Par contre les fameuses "sanctions" provoquent une irritation générale, parce qu’elles les obligent à étrangler de leurs propres mains leurs profits sur le juteux marché russe. Et si dans les entreprises américaines et britanniques ce mécontentement doit être caché pour ne pas irriter les dirigeants mondiaux, par contre les entreprises allemandes et surtout françaises disent presque ouvertement qu'elles ne comprennent pas ce qu'elles ont à voir avec la guerre en Ukraine et pourquoi elles devraient perdre de l'argent à cause d’elle. 

Dans un interview au Spiegel le chancelier allemand Olaf Scholtz raconte que le livre de Masha Gessen Future is History, 2017, a influencé sa compréhension de la Russie. Ce livre développe avec insistance la même idée sur plusieurs centaines de pages : la Russie ne changera jamais, son passé, son présent et son avenir, c’est le totalitarisme, et toute tentative de changer cela est vouée à l’échec. Vladimir Poutine et ses critiques libéraux sont depuis longtemps d’accord sur ce point : il est totalement impossible de changer la Russie. Scholz me fait l’impression d’un homme épouvanté par cette terreur devant la Russie, la terreur devant cette horde cruelle à laquelle il est de toute façon impossible de faire face. 

Je regarde à nouveau mon wagon moscovite. Des regards lourds, fixés sur les fenêtres ou sur le sol ; tout le monde sait bien que les Russes ne sont pas souriants. L’espoir ne renaîtra pas ici tant que le monde n'aura pas reconnu que ce qui se passe ici est le résultat inévitable d'un processus global qui se développe depuis plusieurs décennies. Tant que les multinationales ne se sentiront pas plus responsables de la vie des Ukrainiens que des dividendes de leurs actionnaires. Tant que le monde ne comprendra pas que nous roulons tous dans ce même wagon moscovite. Tant que le chancelier Scholz ne croira pas qu'une autre Russie est possible. 

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