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Billet de blog 3 août 2022

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De quoi la guerre en Ukraine est-elle le moyen ?

Quels sont les véritables buts de guerre que Poutine est en train de réaliser, quelle que soit l'issue militaire du conflit en cours ? C'est la question à laquelle essaie de répondre le politologue russe Kirill Rogov dans un article publié le 22 juillet sur son blog re-russia.org et que je traduis ici.

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Retourner l’échiquier

Il y a exactement 50 ans, pendant l’été 1972, s’achevait en Tchécoslovaquie la construction des derniers segments du gazoduc entre l’URSS et l’Europe de l’Ouest. Sa mise en service inaugura l’époque de la grande alliance énergétique entre l’Europe et l’URSS puis la Russie. Cette époque dura cinq décennies, passa par-dessus toutes les lignes de fracture, y compris les moments difficiles d’aggravation de la guerre froide entre 1979 et 1983, pour se terminer maintenant sous nos yeux.

Mais trois ans déjà avant l’achèvement du gazoduc le politburo du comité central du PCUS au cours d’une séance au Kremlin approuva l’accord historique “gaz contre tuyaux” qui prévoyait la livraison de tuyaux de grand diamètre par la RFA à l’URSS pour servir à la construction du gazoduc. Cette décision réellement historique des dirigeants soviétiques reposait sur deux motifs. Premièrement ils ne se sentaient pas très sûrs d’eux en prenant conscience que le socialisme ne pouvait assurer une croissance de la consommation comparable au boum consumériste que commençait à connaître l’Occident. Ils avaient besoin de devises pour augmenter les importations. D’un autre côté la détérioration brutale des relations avec la Chine maoïste avait conduit le politburo à envisager la nécessité d’une détente du côté occidental pour éviter une guerre sur deux fronts. La Chine était alors perçue comme une menace plus réelle et plus immédiate.

Et par conséquent, le fait que le Kremlin se soit aujourd'hui décidé à un conflit brutal avec l'Occident, remettant en question la perspective d'une alliance énergétique qui a duré un demi-siècle, est le reflet de l'opinion inverse qui règne désormais en Russie et selon laquelle l'Occident est aujourd'hui la source d’une menace existentielle pour elle, alors que la Chine est perçue comme un arrière relativement plus fiable. L'échiquier a été retourné et les trompette de l'amitié ont été remplacées par les trompettes de la guerre.

On peut voir ici un certain paradoxe. Il y a cinquante ans l’intrigue centrale de l’histoire de l’humanité était la rivalité entre le capitalisme et le socialisme, dont les pôles étaient l’Occident et l’URSS. Aujourd’hui cette opposition est restée dans un lointain passé, alors qu’au premier plan de la scène de l’histoire s’avance une autre rivalité, celle entre le capitalisme libéral et le capitalisme illibéral. Par contre ses pôles sont maintenant d’un côté toujours l’Occident et de l’autre désormais la Chine. Le capitalisme illibéral présente de nombreux visages et ne se limite pas du tout aux frontières de l’Empire Céleste, mais c’est la Chine cependant qui prétend au rôle de super-puissance et de vaisseau amiral de ce camp.

Il ne reste presque plus aucun doute aujourd’hui sur le fait que cette contradiction sera le principal moteur de l’histoire dans les décennies à venir, tout comme la rivalité entre le socialisme et le capitalisme le fut au siècle dernier. Et tout comme au siècle dernier un enjeu essentiel de cette confrontation sera évidemment la lutte pour les pays situés entre ses deux pôles, l’Occident et la Chine. Parmi eux les plus importants sont indiscutablement les plus grands, comme l’Inde, le Brésil et bien sûr la Russie.

Deux perspectives

Si on oublie une minute cette horrible guerre et la bordée de sanctions qui lui a répondu, on peut se demander : mais où, en principe, pourrait ou devrait se situer la Russie sur le champ de cette confrontation ?

Vue de Londres, Vienne ou Berlin, la Russie ce n’est vraiment pas l’Europe. Les différences sautent trop aux yeux. Mais vue de l’autre côté, d’Asie, le tableau est complètement différent. Une journaliste m’a raconté il y a déjà un moment sa discussion avec le maire de Vladivostok. Quand elle lui fit remarquer sur le ton de la plaisanterie la distance qui sépare sa ville de l’Europe (cinq mille kilomètres jusqu’à Berlin, soit onze heures de vol) il lui répondit sèchement : “Prenez l’avion, volez vers la grande ville chinoise la plus proche, à 700 km d’ici, comme de Moscou à Minsk, vous sortez de l’avion et comprenez immédiatement où est l’Europe et où est l’Asie. Les Coréens, les Japonais, les Chinois viennent à Vladivostok pour voir à quoi ressemble une ville européenne quand pour eux il est trop cher de prendre l’avion pour la “vraie” Europe".

Vue d’Asie la Russie ressemble bien plus à l’Europe qu’à n’importe quoi d’autre.

Voilà maintenant trois siècles que la Russie est à moitié européenne. Toujours à moitié, mais toujours plus européenne qu’autre chose. La période communiste a été peut-être la tentative la plus radicale de faire de la Russie l’opposé de l’Europe, une sorte d’alternative à l’Europe. Aujourd’hui, au fur et à mesure que le temps passe, cela devient particulièrement évident : le “régime soviétique” principalement créé par Staline a été construit comme une sorte d’alternative à l’ordre européen et c’est précisément l’idée de l’opposition à l’Occident qui constituait sa “raison d’être” (en français dans le texte), dans une plus grande mesure même que l’idéal socialiste d’égalité universelle. Le refus de l’économie de marché et de la propriété privée n’était pas pour ce régime un but en soi, comme on l’a longtemps cru, mais le moyen d’extorquer et concentrer les ressources permettant de s’opposer à l’Occident et de le combattre.

Mais même ce régime, dès qu'il a commencé à ressentir l’impossibilité de son autarcie, s'est tourné vers l'Occident, d'abord à la recherche de modèles de consommation, puis de modèles institutionnels. Et depuis les années 1980, la Russie est revenue à sa voie de développement pro-européenne et à moitié européenne, voie qui n'a jamais l'air assez européenne vue d'Europe et toujours trop européenne vue d'Asie.

La guerre comme moyen

Dans cette perspective cette guerre conçue et entreprise par Poutine, à première vue complètement irrationnelle en sapant le potentiel économique et politique de la Russie au nom de buts très confusément formulés, devient compréhensible si on y voit avant tout l’instrument qui assure le divorce le plus solide, large et durable de la Russie avec l’Occident. Comparable en profondeur et en échelle à celui qu’avaient réussi à réaliser les bolcheviks et Staline il y a une centaine d’années.

Cette guerre est appelée à reformater la Russie et à la présenter aux yeux du monde comme un membre clé et inconditionnel de la coalition antilibérale, comme une sorte pour elle de “citadelle offensive”. Mais cette place et ce rôle ne sont pas du tout pour la Russie le résultat de la longue trajectoire de son développement, ni un fait accompli.

Il s'agit plutôt d'un effort radical pour inverser l'expérience d'une évolution généralement pro-occidentale de la Russie, qui a caractérisé plusieurs décennies de son histoire depuis le milieu des années 1980. La guerre est vouée à inverser définitivement et sans retour possible ce vecteur, tout comme Poutine promet d’inverser les flux gaziers de l’Ouest vers l’Est. Et indépendamment des objectifs que Poutine parviendra à atteindre en Ukraine, il gagnera sa guerre principale justement ici, sur le front intérieur, en transformant la Russie en despotisme oriental, séparée de l’Europe par un fossé profond.

Dans le serrage des boulons et dans l’annihilation des éléments de l’ordre social à moitié européen auquel les Russes s’étaient habitués (par exemple la possibilité de se rendre à l’étranger et d’en revenir) Poutine avance à une vitesse dont il n’aurait pu encore rêver il y a seulement deux ans. Des dizaines de rédactions, sur papier et en ligne, sont fermées ou dispersées, comme de nombreux théâtres et des laboratoires entiers de recherche scientifique, des milliers de journalistes d’opposition, d’experts et de citoyens militants sont chassés du pays par la peur des répressions. Certaines opinions et même certains mots sont devenus prétextes à poursuites judiciaires, ce qui était encore impensable il y a un an. Si on ajoute à cela les fameuses “valeurs traditionnelles” et quelques mythes historiques et géopolitiques, la Russie est en train de se transformer en une sorte d’”Iran orthodoxe” aux portes de l’Europe.

Avec le soutien de l’ennemi

Le paradoxe réside en ce qu’un instrument aussi puissant que la guerre ne permet pas seulement à Poutine de trancher d’un coup les mille fils et canaux qui relient la Russie et à l’Occident et qui se sont développés pendant des décennies, mais aussi transforme l’Occident en son meilleur allié dans son projet de désoccidentalisation de la Russie.

Selon une enquête récente du Conseil européen des relations internationale (ECFR), plus de 60% des européens sont favorables à une rupture totale des liens commerciaux avec la Russie, et plus de 50% à une rupture totale des liens culturels. Et on peut les comprendre, les pillards et les assassins de Boutcha, ou les officiers et généraux russes qui planifient et mettent en œuvre les bombardements des villes ukrainiennes, ce n’est certes pas Poutine tout seul, mais c’est une part bien réelle de la Russie. La véritable intention de Poutine dans cette guerre en Ukraine est de présenter au monde cette partie de la Russie sous un jour tellement indéniablement brutal que personne ne doutera plus qu’il n’existe pas d’autre Russie que celle-là, que toute autre Russie ne peut être qu’inessentielle, marginale et accidentelle.

Et si on ne considère que l’instant présent, les choses se présentent effectivement ainsi. Mais pas si on adopte une perspective historique. En faisant deux pas de côté on s’aperçoit aussitôt que dans le passé comme dans l’avenir la place probable et naturelle de la Russie se trouve plutôt en un autre lieu que celui que voudrait démonstrativement lui assigner Poutine. Ce n’est peut-être pas en Occident, mais au moins à mi-chemin de l’Occident.

D'une manière ou d'une autre, en conservant cette perspective historique élargie et en se souvenant aujourd'hui du cinquantième anniversaire de l'achèvement de la construction du gazoduc européen, il convient de rappeler que le conflit aigu entre la Chine communiste et l'URSS communiste, qui, entre autres, a donné naissance au partenariat énergétique entre Moscou et l'Europe, fut l'une des victoires géopolitiques les plus importantes de l'Occident au cours de la dernière guerre froide. Et de la même manière, le conflit brutal entre Poutine et l'Occident est aujourd'hui un cadeau stratégique très important fait à la Chine dans la nouvelle confrontation qui se déroule entre le capitalisme libéral et le capitalisme anti-libéral.

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