Zocalo, Lieu de tous les possibles

Adonis (Ali Ahmed Said Esther) est né en Syrie en 1930. Il étudie la philosophie à l'Université de Damas. Emprisonné pour son engagement politique, il se réfugie à Beyrouth. Il y crée une revue de poésie (Chiir). Une autre revue voit le jour, Positions, qui exprime ses tentatives de destructurer la poésie et de la refonder ; elle sera interdite dans le monde arabe ; il traduit des poètes français de la modernité puis s'enfuit du Liban en 1980 et se réfugie en France à partir de 1985.

Adonis Adonis
Adonis (Ali Ahmed Said Esther) est né en Syrie en 1930. Il étudie la philosophie à l'Université de Damas. Emprisonné pour son engagement politique, il se réfugie à Beyrouth. Il y crée une revue de poésie (Chiir). Une autre revue voit le jour, Positions, qui exprime ses tentatives de destructurer la poésie et de la refonder ; elle sera interdite dans le monde arabe ; il traduit des poètes français de la modernité puis s'enfuit du Liban en 1980 et se réfugie en France à partir de 1985.
Même si des Essais ou des conférences (Leçons au Collège de France) sont en Français, Adonis n'écrit sa poésie qu'en Arabe. Ce qui n'est pas sans poser question pour les lectures que nous en faisons, ainsi qu'il en va pour toute poésie en langue étrangère. Nous n'en connaissons que des contenus, des référents, des allures de textes que les principaux traducteurs d'Adonis : Anne Wade Minkovski, Houria Abdelououahed, Vénus Khoury-Ghata servent au plus près et au mieux dans le passage au Français : "Ne pas dénaturer la parole du poète, tout en l'exilant dans l'Autre langue, passe par un mouvement de bousculade de la langue française...Et au coeur de la traduction, la rencontre avec l'autre et les autres, s'avère rencontre avec l'étranger intime, l'étranger au fond de soi", ainsi que l'analyse Houria Abdelouahed, la traductrice, entre autres, d'al-kitab, Livre II (éd. du Seuil).
La traduction du livre (Zocalo) dont il est question ici n'a pas été un obstacle et nous a semblé, au contraire, préserver un chant, celui que manifeste toute poésie, cette Autre langue qui nous parle.

 

 

Zocalo
d’Adonis
Traduit de l’arabe par Vénus Khoury –Ghata
Mercure de France 2013 « A côté d’une étoile qui embrasse une gazelle »

Zocalo est un lieu. La Grand Place de Mexico. Le lieu même où s’étreignent des mondes. Où relier la diversité de nos proximités et de l’Univers, par des « chemins à l’intérieur d’autres chemins, invisibles ». Zocalo est le lieu du poème. Comme aussi le récit d’une visite sur la terre des Mayas, au Mexique, dans ses vestiges, ses musées et la possibilité de toucher à leur esprit. Et ceci n’est pas un récit, plutôt les différents aspects d’une pluralité réalisée de l’espace poétique, par où « nous sortons de l’unicité », pour ouvrir les portes à toutes les images, qu’elles soient celles de rues irréellement foisonnantes ou qu’on imagine telles et que met en scène le poète Adonis, « où s’étreignent les trottoirs et les ruelles, les gouffres des fondations et le haut des immeubles [ …], des maisons pour les astres qui se déplacent entre les jarres et les sources, entre les tentes et les bras de la nature », mêlant cette dernière aux productions humaines ou au cosmos. Tout ici s’émancipe des attachements d’un ordre univoque, d’une seule version où « l’unicité n’est que cendre », abolissant les perspectives dans l'art et l’ordre infligé, tandis que les salles du musée (musée anthropologique de Mexico) , contrairement à l’image établie d’un lieu des passés, apparaissent ici, dans le texte d’Adonis, comme la réactivation des toutes les énergies : «  Des dessins, des statues, des masques et des murs surgissent des langues qui font appel à la mienne et l’emportent vers les autres directions du monde, celles visibles de l’œil né des galaxies de l’invisible ». S’opposant à l’imposture des monothéismes, où  «  des hommes cuisinent des prophéties dans les cuivres des temples … », les vestiges Mayas ouvrent les espaces multipliés des métaphores et de toutes les figures qui participent aux relations, en un bouleversement de tous les sens, comme autant de lieux magiques où tout se correspondrait, où l’Aleph n’aurait plus une seule voix mais parlerait « la langue des nuages », celle du poème comme ouverture de toutes les portes, sans cesse en mouvement « vers ». Zocalo est aussi un musée du divers.
Dans son infinie diversité, le poème d’Adonis a cette tâche d’intégrer, pour célébrer « des hanches en forme d’ailes », ces choses que d’autres partisans du néant qualifieraient de légères, mais que le poète envisage comme supérieures à l’éternité. Nous sommes ici dans le monde de tous les possibles où il n’est pas étrange d’y voir des « roses assises sur de vieilles chaises », « des guerriers [qui] sortent des mâchoires des loups », délires, hallucinations des éléments, Puissances de la nature - véritables celles-là - toutes sorties des glaises mélangées aux astres, lorsqu’ « une tête de femme surgit des bras d’un escargot », à l’instar de ces poteries mexicaines des époques anciennes et qui viennent nous enjoindre de sculpter, d’incruster, de pétrir , comme on façonne les mots dans les creux des alphabets. Zocalo, peut-être aussi le lieu des secrets : « changeons nos ciels / Ouvrons des fenêtres sur l’inconnu… », grâce à cette liberté que procure le vol de l’oiseau Quetzal ou la flamme d’un feu attisant les sens jusqu’à cette ultime danse du livre, les dix-neuf chants finaux avec leurs animaux, maîtres des relations : le crapaud, « invente, crapaud, le lieu que tu représentes… », la tortue, le hibou pour qui « l’obscurité est un commencement », le cerf, l’aigle, invocations à tous ces dieux ou simplement « aux chevaux du sens [qui] errent dans les prairies de l’alphabet », dans un face à face qui les oppose aux intolérances bibliques meurtrières, à ceux-là qui « élèvent leur maison sur la poitrine des morts » ; à ceux-là encore qui tuent « l’alphabet, lettre après lettre », dans ces autres pays, loin de Zocalo, où la langue est devenue rare.
Pouvoir enfin dire l’invisible sous la richesse du monde qui, comme l’enseigne la tortue, n’a rien à voir avec le ciel.

Bernard Demandre

 

 

TEXTES

6

Des prophètes embrassent les murs et la langue découvre ses geôliers.
La fleur n’épouse pas le temps et le hibou ne picore pas le ventre de la nuit.
L’église serre ses dents sur les évangiles, sur la maternité de la bible, sur les fleuves de prières qui déferlent dans les veines du temps.
Elle croit tenir le gouvernail des nuages et bercer entre ses seins la tête des humains.

12

Musée anthropologique de Mexico
Je me déplace entre ses salles comme si je lisais le ciel et la terre dans un même livre.
Des dessins, des statues, des masques et des murs surgissent
des langues qui font appel à la mienne et l'emportent vers les autres directions du monde, celles visibles de l'oeil né des galaxies de l'invisible.
"Le <un est poussière. L'unicité n'est que cendre", dit cet oeil.


13

Une mouette dort sur le bras d'une mouette
Une vague pend au cou d'une vague - breceau pour ceux affublés du saroual de la mer.
Calmez-vous, calmez-vous, papillons du sens.
Les images improvisent les ailes et l'espace improvise l'encre.
C'est ainsi que je mets les choses entre parenthèses, et que je fends mon chemin entre ses signes.
J'ai sellé des chevaux que je n'ai pas touchés et touché des autres que je n'ai pas vus.
Les montagnes marchaient autour de moi, nuages serrés dans leurs mains.

23

Lac sans rivage et les barques ne sont pas enchaînées
Des mots se rebellent contre leur sens.
Des lettres s'insurgent contre leurs mots.
Un cactus nourri de la tristesse des Mayas empoigne ma cheville.
Dis, terre : Il n'y a pas d'unicité dans la nature, ni dans la vie.
Et toi, existence, dis : le UN est néant.

Au début était le pluriel.

64

Touche-moi avec tes cornes, gazelle des Mayas.
Je veux effleurer les profondeurs des lieux.
Planter les cieux dans les entrailles de la terre ; plantes mi-humaines, mi-nuages.
Je veux exterminer la racine des anges.
Détruire le UN et bâtir le pluriel
Je veux dire à la terre : C'est toi le réel
Au ciel : tu n'es qu'une bulle !
C'est ainsi que les dieux disparaissent de cet endroit
contrairement à ce que dit Héraclite.
Donc, entre confiant !
Prépare-toi à voir le soleil dormir dans une assiette cramoisie,
à voir les cornes des chèvres coller au tronc des arbres et des hommes,
à voir les hommes entrer en foule dans la religion du sens,
et la lune suspendue d'une lanterne dont personne ne sait
comment et d'où elle vient.

67

Donnez-nous des coquillages pour écrire et dater.
Donnez-nous un point pour créer l'union.
Donnez-nous des variations sur le corps et ses organes, sur les têtes et leurs formes pour pouvoir lire le monde.
Les organes de l'être humain, le plus bel alphabet pour écrire l'univers
Pulvérisez les écorces des arbres, pétrissez-les pour qu'elles accueillent ce qui surgit de vos têtes.
Sculptez, creusez, incrustez, inventez des formes pour vos mots sur la face de la pierre, sur la poitrine de la terre cuite, sur l'aubier de vos os, sur les branches des palmiers, et sur le papyrus.
Nouez le tout à vos habits, dessinez-les là où le terrain s'y prête, enregistrez vos travaux, vos connaissances et votre histoire - en sagesse et politique, en discorde et en paix.

72

Zocalo - Par toi nous sortons de l'unicité.
Nos corps, chemins pour l'évasion. Chemins à l'intérieur d'autres chemins, invisibles.
Qui nous expliquera les traces de nos pas, où l'invisible devance son frère le visible, buvant l'eau de Sumer dans la jarre des Mayas ?
Maya ! Nos soupirs font naviguer les temps alors que nous portons la terre entière dans un burin, dans un poème, ou enfermée dans une palette de couleurs où règne le bleu.
Ce n'est pas la métaphore qui nous fait traverser les distances et les disparités mais le réel qui se déplace entre nos doigts comme le pain.

74

Voilà Zocalo
Nous creusons les rayons du soleil avec nos jours, nous les accrochons au-dessus des seuils, sur les fenêtres et les places.
Nous discutons avec des éclairs attentifs à nos pas qui dialoguent avec les poussières.
Nous interrogeons, lors de son ascension de nos pyramides, la lune porteuse des missives d'étoiles auxquelles nous sommes liés.
Puis regardons pleurer les nuages qui nous permettent de nous mirer dans leurs yeux.

Chant 2

Des larmes d'arbres coulent des yeux de l'espace, des pyramides s'assoient sur les têtes des vents.
Les seuils ! Un arc-en-ciel qui fait la jonction entre toutes les directions.
Ciel ! Qu'offrons-nous à ton mutisme autre que des oeufs de fourmis ?
Dirons-nous à la lune qui porte sa lumière sur ses épaules de transporter ces oeufs sur ses bras ou entre ses cuisses ?
Faut-il lui souffler d'entrer ouvertement en toi ou de manière clandestine ?
La tortue de la sagesse nous crie :
Vous n'avez rien à voir avec le ciel !
Le ciel n'a rien à voir avec vous.

Chant 10

On m'a suggéré de trouver à Mexico et dans le pays de Cham des chanteurs dotés de voix d'arbres, de corps de montagnes et d'une poitrine de lac.

Comment retrouver la terre d'où je viens alors que mon cerveau ne peut croire ce qu'imaginent mes yeux, ni ce qu'a dit Nietzsche annonçant la mort de son ennemi alors que Dieu était sorti de sa tombe.
Les hommes naissaient de nouveau, dans les mots et ce qu'ils expriment, dans les épées, les bombes, les chars de combats et les missiles.
Aujourd'hui, on tue l'alphabet, lettre après lettre.
Où trouver les mots qui disent les choses qui viennent de naître ou qui naîtront demain ?
Des mots lavent leur corps dans d'étranges bassines, loin de la maison du dictionnaire.
Des mots s'exercent à être orphelins et pratiquer l'ablution avec le sable.
Que de choses à nommer alors que la langue est rare dans le pays qui est le mien.
Mes mots jouent maintenant avec un tigre tacheté puis se reposeront sous les ailes d'un aigle insomniaque.

Chant 15

Chaque visage a un miroir dans la pierre, dans les animaux domestiqués et dans les sauvages pourvus de crocs, dans les plantes qui fraternisent avec les papillons et dans tout ce qui tète et allaite ;
Béni soit celui qui a dit cela.
Le visage : Lumière qui se transforme en miroir.
Et que les chevaux du sens errent dans les prairies de l'alphabet, alors que les astres se disputent avec les araignées, que les bougies discutent avec les vents, et que le sable se bat contre la vague.

Eléments de bibliographie

1957 - Premiers poèmes
1961 - Chants de Mihyar le Damascène
1961 - Mémoire du vent (Poèmes 1957-1990)
1988 - Célébrations
1990 - Le Temps des villes
2012 - Chroniques des branches, coll. « Orphée », Éditions de la Différence, 2012.
1993 - La Prière et l'Épée : essai sur la culture arabe
2007 - Le livre (al-Kitâb) (Paris, Éditions du Seuil, coll. "Réflexion")
2009 - Le regard d'Orphée, entretien, avec Houria Abdelouahed (Fayard, coll. "Témoignages pour l'Histoire")
2013 - Le livre II (al-Kitâb) Hier Le lieu Aujourd'hui (Paris, Éditions du Seuil, coll. "Réflexion")

À lire dans Mediapart :
http://blogs.mediapart.fr/blog/antoine-perraud/270308/adonis-et-villepin
http://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/031013/adonis-la-poesie-arabe-qui-secoue-mondes-et-religions

 

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