En route pour Haida Gwaii, de Jean-Claude Caër

Jean-Claude Caër est né à Plouvénez Lochrist en 1952. Poète des pérégrinations, il poursuit sa recherche d'autres rives dans son livre En route pour Haida Gwaii où, de Kerouac à Bashô, il trace son errance entre les Etats-Unis et les côtes ouest du Canada, comme entre Paris et Vancouver, jusqu'à cette ultime partie où l'on atteint au but du voyage, les îles de la Reine Charlotte, Haida Gwaii.

Jean-Claude Caër est né à Plouvénez Lochrist en 1952. Poète des pérégrinations, il poursuit sa recherche d'autres rives dans son livre En route pour Haida Gwaii où, de Kerouac à Bashô, il trace son errance entre les Etats-Unis et les côtes ouest du Canada, comme entre Paris et Vancouver, jusqu'à cette ultime partie où l'on atteint au but du voyage, les îles de la Reine Charlotte, Haida Gwaii.


 

 


En route pour Haida Gwaii

De Jean-Claude Caër

Obsidiane - 2011 Par l'étroit chemin du fond

Suivre le poème effacé

Dans la buée de mon souffle

 

 

 

 

De Kerouac à Bashô, le livre de J.C. Caër est la trace d'une errance entre les Etats Unis et les côtes Ouest du Canada, comme entre Paris et Vancouver, jusqu'à cette ultime partie où l'on atteint au but du voyage, les îles de la Reine Charlotte, Haida Gwaii.

Il en est de ces écrivains de la marche et de la route, quand le monde se découvre peu à peu aux bords mêmes de sa dissolution, où ce qui était attendu a disparu ou est en train de disparaître , comme de ces vers qui ressemblent, dans leur précision descriptive, à des indicateurs ou à des notes de voyage des moines japonais dans leurs pérégrinations. Parfois ils s'arrêtaient un temps pour déposer quelques tercets puis repartir. Ainsi que le pratique J.C. Caër dans l'organisation de son livre, avec les sept poèmes qui apparaissent ensuite au lecteur comme une halte, se résolvant en une méditation sur la mort. Voire sur la disparition même des signes ou des symboles de l'anéantissement : tombes effondrées en poussière, suicide de Sylvia Plath, situation « Face au vide stellaire, sans fond, sans commencement ni fin », disparition de cultures « où les métiers à tisser ont disparu », et même si, par bonheur, on sauve un livre du néant : The life of Emily Dickinson, ce monde tel qu'il apparaît au voyageur est voué au vide et au silence, quand « Les noms des morts sur les tablettes claquent / Dans le vent d'été ».

Un « monde crépusculaire » et c'est toujours l'automne, cette saison de la mélancolie et de la pluie qui est aussi celle des disparitions comme lorsqu'on se retrouve, à l'instar de notre voyageur, « De l'autre côté du monde ». Voyage métaphorique ou allégorique dans l'au-delà des poètes, désignant ce besoin d'un ailleurs incertain, malgré la précision du but de l'errance initiatique, les Haida Gwaii, avec des passages où la frontière entre le rêve et l'éveil est la plus floue. Car même ces livres « tomberont en poussière », comme les amis rencontrés ou évoqués : Olson, Marguerite Yourcenar, Kerouac, Emily Dickinson, Madame de Sévigné, Bashô, Yeats, Sylvia Plath, Young entre autres. Pierres levées dans le désespoir de la route, à vivre comme autant de tentatives d'élévation, dans ce « pays des sapins pointus » , « recherchant les totems disparus », les mâts, les fûts, les voir se dresser, surgir, et toutes ces formes verticales qui pointent « désespérément droit vers le ciel », « ...les thuyas géants, les Sitka, les pruches de l'Ouest... ». Paysages intérieurs, élévations qui sont les pointes de l'énergie comme leur dissolution en est la marque désespérée.

Atteindre cette côte Ouest où l'on pourrait « guérir » de cet épuisement de la recherche et de la découverte d'un « monde sans substance », à la poursuite d'une terre promise, à travers l'indécision de paysages noyés sous la pluie, une sorte de rêves liquides où se « perdre vers le Nord », entre les îles et l'eau, et, pour soutenir « la langue du poème », ces présences amies, nécessaires, que nous avons évoquées et ces autres comme des plantes ou des bêtes, voire ces débris trouvés au hasard du chemin : « vieux bâton de pèlerin », « pierres rassemblées avec patience », jusqu'à, dans ce demi-rêve de cet insaisissable voyage, « l'oubli de soi », « comme si je flottais au-dessus de moi-même ».

 

Bernard Demandre

 

 

 

TEXTES

 

 

Nous sommes passés de l'autre côté du monde

A l'heure où le monde là-bas s'endort.

"Je veux vivre plus intensément. Je me hâte de vivre. "

Me dit Juliana Steinbach au Café Mozart,

Pas si loin de la Julliard School.

Hommes sur le trottoir happés par les grandes avenues

Où s'engouffre le vent avec le ciel au loin entre les gratte-ciel.

Maine Océan. Maine le long de l'océan.

Aux îles éclatées.

Voir enfin le pays des sapins pointus,

Leurs fines aiguilles sur le ciel.

Une carte d'état-major pour l'armée des synapses.

Au crayon

Mine de plomb.

 

(Mémoires du Maine )

 

 

Depuis que je suis parti, je n'ai vu que des arbres en feu.

Je pense au pays tel qu'il devait être.

D'Indiens il n'y en a plus. Il ne reste que l'automne,

les arbres enflammés, telles les plumes de ceux qui ont disparu.

Et moi-même je ne suis qu'un pèlerin sur l'immense plage

d'Orgunquit . Mais qui regarde encore les pattes d'oiseaux ?

Trouvant un petit caillou en forme de baleine,

je le mets dans ma poche.

Le pays, Thoreau, Les Bois du Maine.

Ces bois où l'on peut se perdre et disparaître,

où l'on sent la vie qui s'égrène lentement

comme une parenthèse ouverte entre nos doigts.

 

(Mémoires du Maine )

 

 

 

Primrose Hill

 

 

Au nord de Londres, les bois sauvages de Hampstead

Et glissant vers l'ouest, les maisons ouvrières de Battersea.

Une oppression obscure énerve les duellistes.

Le sentier s'incline vers la maison de Yeats -

De hautes demeures sévères

Dans une rue large qui donne sur le ciel et la beauté.

Je pense à Sylvia Plath, ici, dans cette maison.

Elle s'allonge sur le sol, ouvre le gaz,

Met sa tête dans le four, ferme les yeux,

Se retire sous les mousses vertes.

Elle retrouve son cœur en furie sous la croûte terrestre.

Son cri se répercute tel les vagues de la mer,

Le cri de ses enfants orphelins.

 

(Sept poèmes )

 

 

 

CIELS ET TERRES

 

Irai-je à Jean Personne, à Jan Pessoa

Dans le Nordeste, à cent km au sud de Recife,

Saluer ton père qui vit pauvrement dans un deux pièces

Et peint ? Là où le soleil se lève le plus à l'est.

 

Irai-je par les chemins poussièreux de Transylvanie

Roulant à 30 km/h, écoutant Bela Bartok

Dans ce nulle part qui est le coeur de l'Europe centrale,

Par les forêts ?

 

Irai-je dans le Nord-Est du Japon

Sur les traces de Bashô dans le Michinoku

Par l'étroit chemin du fond

Suivre le poème effacé

Dans la buée de mon souffle ?

 

(Epars)

 

 

Totem poles

 

Il pleut sur les Tligit

Il pleut sur les Haida

Il pleut sur les mâts totémiques

Une pluis sans fin

Il pleut sur les chapeaux en écorce de cèdre

Il pleut sur les premières nations indiennes du nord-ouest

 

Les montagnes apparaissent sur Nord Vancouver

Fantomatiques dans des fumées grises

Le monde semble abandonné

Moi-même suis-je abandonné ?

En route pour Prince Ruppert,

En route pour Haida Gwaii,

Dix-sept heures sur le pont à guetter les baleines, les Killer Whales -

les orques

Je veux voir les mâts se dresser, surgir

Dans la baie au milieu des sapins pointus à Old Masset,

Ou sur l'île Cormorant

Les totems de couleurs

S'élancer vers le ciel comme des colonnes infinies

Parmi les thuyas géants, les Stirka, les pruches de l'ouest

Les mâts totémiques haida surgir dans la baie

Car je suis abandonné, désemparé

Comme le grand chef kwakiutl

De la maison du corbeau

Revêtu de ses habits en écorce de cèdre,

Le chasseur de baleines d'Ozette

Aux harpons acérés...[...]

 

(En route pour Haida Gwaii )

 

 

Eléments de bibliographie

 

§ En route pour Haida Gwaii, Obsidiane, 2011

§ Sépulture du souffle, Obsidiane, 2005 Prix du petit Gaillon

§ La triste sévérité, Obsidiane 1994

§ Sous l'œil enveloppant de l'aigle, Obsidiane, 1985

 

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