Hommage à Nicolas Dieterlé

Nicolas Dieterlé est né en 1963 d’une famille de missionnaires et de pasteurs protestants. Il passe son enfance au Ghana, puis au Cameroun dans un hôpital de brousse de l’église protestante où son père est chirurgien.Son retour en France en 1973 constitue une rupture douloureuse. Objecteur de conscience jusqu’en 1989, il entreprend une vie professionnelle de journaliste free lance. Rédacteur en chef adjoint de Valeurs vertes,  il collabore à Témoigage chrétien puis, dans les derniers mois de sa vie, à l’Actualité des Religions. Il s’est donné la mort en septembre 2000.

Nicolas Dieterlé © Arfuyen Nicolas Dieterlé © Arfuyen
Nicolas Dieterlé est né en 1963 d’une famille de missionnaires et de pasteurs protestants. Il passe son enfance au Ghana, puis au Cameroun dans un hôpital de brousse de l’église protestante où son père est chirurgien.Son retour en France en 1973 constitue une rupture douloureuse. Objecteur de conscience jusqu’en 1989, il entreprend une vie professionnelle de journaliste free lance. Rédacteur en chef adjoint de Valeurs vertes,  il collabore à Témoigage chrétien puis, dans les derniers mois de sa vie, à l’Actualité des Religions.

 Il s’est donné la mort en septembre 2000.

N. Dieterlé n’a pas souhaité publier de son vivant.

Auteur d’un travail pictural important, il a laissé plus de 500  peintures et dessins.

 

 



 

 

Nicolas Dieterlé © Diérèse Nicolas Dieterlé © Diérèse
La revue Diérèse, dans son  numéro  59/60  Printemps / Eté 2013,  publie un hommage au poète, écrivain et peintre Nicolas Dieterlé.

  Revue littéraire et poétique, la Revue « Diérèse », dirigée et crée en mars 1998 par Daniel Martinez, a fait paraître à ce jour 60 numéros. Elle s’attache à publier des textes inédits d’auteurs du monde entier et propose aussi des textes de réflexion autour de livres et de films.

  Deux numéros spéciaux (52-53) et (56) ont été consacrés à Thierry Metz, à Richard Rognet.  Deux autres numéros spéciaux à Nicolas Dieterlé (57 et 59/60 printemps/été  2013). 

  Depuis le n° 52-53, le comité de rédaction est constitué de Daniel Martinez et d’Isabelle Lévesque., eux-mêmes auteurs.

  

 

 

L’Aile pourpre (Arfuyen)

Ici pépie le cœur de l’oiseau-mouche (Arfuyen )

de

Nicolas Dieterlé

 

                                                           Ouvre ta porte à l’incendie ; plonge tout nu dans la cascade

 

   Les livres de Nicolas Dieterlé nous invitent à des lectures particulières, comme on se précipite dans le cœur des choses  et des sensations. Comment rendre compte par écrit de ces coulées méditatives (tandis que des lectures orales donneraient des textes de  tout autres dimensions ), de ce flux toujours interrompu et repris, voix murmurante contre l’oreille, comme effleurements d’ailes. Par ailleurs, nous savons que ce livre : l’Aile pourpre n’était pas destiné à être publié et qu’il faudrait sans doute en mesurer l’inachèvement,  comme autant de notes provisoires, mais constitutives de la démarche ou de la respiration, une plongée dans la magnificence des images et des éclats d’un monde,  particulièrement de la nature en ce qu’elle a de précis et de contradictoire.  Fragments – à l’instar de ceux de Novalis – dont N. Dieterlé  «  aime la modestie » et qui peuvent être appréciés comme des approches d’un  sens toujours troué et toujours renoué, réunis qu’ils sont par ce bourdonnement intérieur, voix  à la semblance des nuages déformés et reformés dans des intervalles de silence, «  le chantonnement de la pluie sur la haie répondait, comme en un écho, à la mélodie secrète qui bourdonne  inlassablement en moi, mais que je n’entends pas toujours, loin s’en faut,  à cause du poids et de l’opacité de mes préoccupations ».  

    Il y a ici une « nature » à lire tant l’écriture est d’une précision lumineuse – car la lumière, en dehors de ses références  à la sensibilité religieuse de N. Dieterlé,  essentielle  dans sa réflexion,  est un des personnages centraux de ses livres ou carnets intimes -  cette « faux du soleil » et sa « lame pénétrante »,  donnant reliefs et présence aux paysages, dont on toucherait les couleurs et la saveur, au comble du contentement , cette forme de lumière du dedans, : «  Si l’écriture est un paysage, la joie en est la source et le sommet ». Le monde de N. Dieterlé est sursaturé d’images, saveurs, couleurs formes, qui ne sont pas étrangères au rêve, à l’écoute de « sources secrètes coulant les unes dans les autres, sans rupture, en un immense et lent tournoiement ». Les fragments, écriture de la rupture sans ruptures, donnant la possibilité au poème de vivre – et d’aider à vivre – ce qui est séparé à travers des mots, « doubles comme l’âme humaine »,  réunifiant une dualité dont  «  la plénitude est toujours trouée » et où «  cela me déchirait et me rendait heureux tout à la fois vivant et mort »,  par  des figures cardinales comme l’oiseau, qui entre dans un de ses titres. Car la poésie du fragment a cette particularité d’être une affirmation du silence , « mort visible dans les lacunes du chant »,  et un lieu du « chuchotement qui approfondit le silence », où les flux passent de l’un à l’autre ( l’absence de « points » peut contribuer à cette coulée ), et, en même temps, manifestent leur verticalité dont l’oiseau, précisément,  constitue la métaphore centrale, reliant des termes opposés ou contradictoires, le bas et le haut ; joie du jaillissement qui « monte en moi », « oiseau de la parole »,  et pas seulement une autre figure de l’Annonciation.

  La poésie de N. Dieterlé perpétue la recherche  d’une unité, qui permettrait de retisser, à travers les déchirures de la réflexion et du concept, la réunion des mots et de la nature pour tenter de saisir « la fleur insécable », comme témoignage de l’Unité retrouvée, image du Temple s’il en est où tout serait enfin rassemblé. Il s’agit d’entrer dans les couleurs,  les symboles et leurs  correspondances, comme cette description d’un paysage de neige : « Ô la grande mêlée unanime des flocons Comme autant de petites dents, ces derniers rongeaient la peau grise du monde – cette peau d’erreur, d’égarement – jusqu’à ce qu’elle soit abolie et que seul subsiste le cœur ( le chœur ) uni des choses » . Reflets ou échos des mots entre eux par le biais de métaphores : « le soleil de la haine », « l’huile du contentement », « les cailloux du remords », « l’or aigu de la joie », etc. ; par l’utilisation de Paraboles et de Fables, de tradition biblique évidemment  mais aussi comme lieux d’échange et de transmutation des significations. Incessante naissance de et par l’écriture à travers un matériau, la langue, par définition divisé et réduit à des significations élémentaires et que la poésie a la tâche de réintégrer au cœur de l’oiseau. «  Le langage est séparation, je voudrais qu’il soit communion Est-ce possible ? Oui, par le biais de la poésie Celle-ci est une tentative pour amener le langage «  ordinaire », prosaïque, séparateur jusqu’au degré ( d’incandescence ) où toutes les différences s’unissent en lui ».

    Si bien que lire la poésie de N. Dieterlé est une fête  de la beauté,  qui seule fait « mouvoir les rayons de la roue du cœur » lorsque les rencontres qu’ils ménagent éclatent en feux,  témoins de la présence des choses dans les mots avec le degré de précision et  la transparence du cristal ;  de l’atmosphère des paysages, de  la révélation lancinante du détail, « beauté des gouttes d’eau qui tombent le matin des branches du sapin et que le soleil levant fait étinceler » ;  de la  vibration des sensations – avec bien évidemment leurs correspondances à l’intérieur – et la  traversée « en dansant [de] l’épaisseur inquiète des choses ».  On pense de très loin non seulement à Baudelaire dans sa recherche de l’unité, mais à ces fêtes de Rimbaud et à ses danses légères « de clocher à clocher », dans leur version laïque mais non dépourvue d’élévation ! Une plénitude de la contemplation qui nous saisit souvent dans cette lecture , une suspension de l’esprit au bénéfice de la joie, mais dont on peut aussi rester le prisonnier enchanté.

                                                                                                                                      Bernard Demandre

 

 



TEXTES  (extraits)

 


Nicolas Dieter © Marie-Pierre Dieterlé Nicolas Dieter © Marie-Pierre Dieterlé
Aujourd’hui, le sommet des montagnes est couvert de  neige et l’on dirait le dôme d’une cathédrale invisible et pourtant très présente, nichée dans la pierre mouchetée de blanc. Au-dessus, le ciel est d’un bleu voilé.

            Quel est ce lieu que je ne connais pas, et qui pourtant existe dans mes profondeurs, tel une chambre illuminée. La peur, elle, ne fait qu’un avec ce lieu, le rocher aussi, ainsi que la montagne, et même le chat. Tous demeurent paisiblement dans cette habitation sphérique d’où ils ne s’évadent jamais, tandis que moi, je suis exclu d’elle, banni de ses murs exquisement fleuris, par quelque décret obscur. Je suis dans la banlieue de moi-même, dans cette périphérie ingrate, coupée du fleuve de la vie, où les êtres et les choses ressemblent à des ombres fanées…( L’Aile pourpre )

 

             La poésie est un chuchotement qui approfondit le silence

 

*

 

            Cela s’efforce de se dire, de toutes ses forces cela monte en moi pour tenter de rayonner à la surface, comme un chant issu des profondeurs, comme un oiseau cherchant à se dégager du filet où il se débat dans la nuit de la peur, comme une étoile qui, prise dans une glace ténébreuse, lutte pôur se libérer, car l’essence de son être consiste en l’expansion, en la fulguration sans limites, en l’irréfrénable lumière de la joie  Cela veut jaillir, car cela est jaillissement, profusion, fontaine éclaboussante, torrent cascadant sur les pierres qui résonnent, monde en soi qui sans cesse se métamorphose, rire liquide ininterrompu   Ô le bonheur de cette coulée ruisselante, bravant les peurs mesquines et les joies étriquées. Si seulement elle pouvait retrouver son lit natal où rien ne la retiendrait plus, car tout y est adapté à sa puissance, à sa violence et à sa sauvagerie lumineuse, lumineuse

Rouges sont les barques de la joie

Elles montent sur les vagues de l’air,

L’une après l’autre – on dirait qu’elles dansent

Elles sont chargées de peu de poids

De presque rien, une goutte d’eau

Une perle tremblante

Dont la transparence est sans fond

 

*

 

Qu’est-ce que la poésie ? Une joie très pure, libérée des froides étreintes du souci  Le bondissement d’une langue salvatrice

 

*

            Bientôt, si tout se passe bien, les miroirs stériles et divisés de la réflexion feront place à la fleur insécable la poésie

 

*

Le chat, parmi les étoiles des fleurs,

semble un corps céleste géant

qui se cherche une demeure,

un lieu où agir visiblement

et secrètement

Comme il est beau

dans sa quête sinueuse

son inquiétude rehausse la grâce

de ses pattes marbrées

 

*

L’air est plein de formes fugitives

qui s’interpellent avec délices

le monde est saturé d’eau

et de lumière

 

*

je me grise du parfum des lilas

- et dans mes mains rougeoie la perle de l’aurore

 

*

            C’est comme si je sortais d’un long engourdissement  Ô la douleur et la joie de cet éveil, de cette naissance  Mon front luit de clarté et mes mains possèdent la transparence d’un matin que les ombres ne contamineront plus, car il est hors du temps    (L’Aile pourpre )

 

 

            Novalis : sa tête fine, le fleuve de ses cheveux qui s’épand sur sa veste cloutée de gros boutons pareils à des yeux. Son regard humide, à la fois interrogateur et fixe, tourné vers la droite comme si se trouvait là, dans l’ombre, une présence dont il faut s’assurer   L’incandescence diaphane de son visage : une lampe haut tenue

 

*

 

            Ecrire demande une extrême rigueur et je ne suis pas sûr de la posséder   J’aimerais que mes phrases aient la précision  lumineuse de ces feuilles d’arbre se découpant dans la clarté de midi

 

*

            La poésie est un feu précis, un feu dont le rayonnement est une lame pénétrante  La nature, le monde, s’offrent complaisamment à son tranchant    (L’aile pourpre )

 

 

      pourquoi la fumée qui s’échappe des cheminées m’émeut-elle tant ?   Parce qu’elle est essentiellement médiation    Parce qu’elle se déroule entre et joint deux mondes, celui du bas et celui du haut    Ainsi la poésie

 

*

 

   la faux vive du soleil ouvre une brèche éblouissante dans le bouclier bleu de la mer

 

*

 

     dans les prés paissent des troupeaux de mouettes au corps immobile et frémissant

 

*

 

    mystérieuse, une flaque s’étale au centre d’un pré   Tout, à l’intérieur du pré, converge vers elle, s’y abîme, y disparaît    Elle est l’antichambre de la connaissance

 

*

 

     emportées par le vent, nos paroles deviennent pollen

 

*

 

     les roches aux épaules tatouées d’une mousse orange

 

*

 

le poète : quêteur de forces

 

( Ici pépie le coeur de l’oiseau-mouche )

 

 

   les bourgeons d’un vert aigre, durs comme des cailloux, ouvrent peu à peu leurs bras minuscules   Le vent est plein de résonances diffuses et voguantes, comme s’il brassait en lui, pour les distribuer alentour, des mondes sonores qui viennent d’être inventés  Sur les branches des arbres, à une hauteur translucide, se posent des oiseaux qui se font signe de distance en distance    J’ai voulu être leur interprète, mais ma voix ne parvenait pas  à jaillir comme leur chant

 

*

 

    il faut à la parole poétique un certain flottement pour qu’elle parvienne au plus près de l’innommé   Mes phrases doivent être pareilles à ces oiseaux qui se perchent sur les courants de l’air, et montent et descendent alternativement, en un balancement inquiet et rêveur

 

*

 

   j’ai supprimé le point final devant chacune de mes phrases pour que rien n’arrête la suspension mouvante, grisée, à la fois funambulesque et précise, de mes mots alignés   Amoureusement liés, ils forment une lente fumée bleue qui se dissipe et se renouvelle sans cesse

 

*

 

   poésie : puits de silence où luit, tout au fond, l’eau immobile et fériée du Verbe

 

(  Ici pépie le coeur de l’oiseau-mouche)

 

*

 

    Si j’aime tant les arbres, c’est parce qu’ils sont fous    Ils ne possèdent pas cettre triste sagesse humaine qui nivelle et encadre tout comme dans de petits casiers uniformes   Non, chacune de leurs branches crie la démesure, l’inconformité    Les feuilles vont et viennent comme des vierges folles    Les racines se tordent comme des serpents dans la terre muette

 

Quant à l’oiseau, il est la conscience de l’arbre, une conscience aiguë comme un stylet, et qui n’est qu’élévation   La folie de l’arbre,  se ramassant,  produit l’oiseau-conscience, cette épée dressée en plein ciel et qui chante, cette oraison affûtée tandis que la sagesse humaine ne porte à sa cime ( possède-t-elle-même une cime ?)  qu’une conscience étroite, vouée à la pesanteur, dont les plis retombent lourdement sur nos têtes aveugles

 

   La vraie sagesse consiste à devenir fou, comme les arbres   Alors seulement, peut s’épanouir pleinement le chant liquide et métallique de la conscience

 

(Ici pépie le cœur de l’oiseau-mouche  )

 

 

 

*

 

    si seulement je pouvais habiter les mots, comme une abeille loger dans  leurs étroites cellules, au lieu d’être exclu de leur intimité à cause d’une faute obscure, commise avant les temps    Si seulement je pouvais habiter un seul mot

 

*

 

     entre le papillon blanc vibrant contre la fleur délicate, dans la nuit d’un bleu clair, et l’étoile lointaine,  quelle étrange ( et si familière ) connivence se tisse,  dont je suis le témoin passager ?

 

*

 

 à  nous, il n’est donné qu’une langue de misère, de brume et d’oubli   Une langue tout en creux, en faillites

 

*

 

    la lune basse à l’horizon, enflamme telle une torche les arbres et les hautes herbes   Elle semble grosse d’un secret douloureux, impossible à dire,  et qui la tire vers le bas, vers les marécages, les roseaux chavirés

 

*

 

    je suis assis parmi les roseaux, sur la rive      Le soleil parfois se pose sur eux, revêtant leur tête aiguë et pensive d’un captivant éclat

 

*

 

    ne cède pas à la froide mort des mots, cet abîme tout en surface

 

 

*

 

 

Le monde demande à être interprété     Il le demande

 

(Ici pépie le cœur de l’oiseau-mouche )

 

 

Eléments de bibliographie :

 La  pierre et l’oiseau, journal spirituel  1994-2000 (éd. Labor et Fides ; 2003)

L’aile pourpre (éd. Arfuyen, 2006)

Ici pépie le coeur de l’oiseau-mouche (éd. Arfuyen, 2008)

Afrique et autres récits (éd. Arfuyen, 2013)

Pour écouter une émission sur N.Dieterlé, aller sur le lien suivant :

http://les-poetes.fr/emmission/emmission.html, sur radio-Occitania

 Pour l'entendre, cliquer sur le haut parleur situé en haut à gauche de la page concernant N.Dieterlé.

 

 

 

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