«Irréparable quant à moi», de Bernard Desportes

Bernard Desportes est né en 1948 à Paris. Il publie en 1985 son premier roman chez Maurice NadeauLa Vie à l'envie. En 2007, il a été le commissaire du 11e Salon International du Livre de Tanger. Proche d'André du Bouchet, toutefois, son univers littéraire est en relation étroite aux thèmes ouverts par Georges Bataille.


Bernard desportes Bernard desportes
Bernard Desportes est né en 1948 à ParisIl publie en 1985 son premier roman chez Maurice NadeauLa Vie à l'envieEn 2007, il a été le commissaire du 11e Salon International du Livre de Tanger. Proche d'André du Bouchet, toutefois, son univers littéraire est en relation étroite aux thèmes ouverts par Georges Bataille. Ses fictions développent un univers de l'excès, qui conjuguent tout à la fois la question de la sexualité et de la filiation, et les questions de constructions littéraires. C'est ce qui l'a conduit à développer à la fin du xxe siècle et au début du xxie, une trilogie où tous ses thèmes de prédilections apparaissent dans une forme de flux littéraire proche de la poésie.

En relation à son écriture de fictions et de poésies, il développe un travail d'essayiste et de critique, tant dans la presse littéraire et les revues (' La Quinzaine littéraire', 'Le Nouveau Recueil'.. .) qu'en liaison avec l'université (Lille III). Ceci l'amène à créer la revue Ralentir travaux en 1995, qu'il a dirigé jusqu'en 2000.

 

 

 

 

 

Irréparable quant à moi

de

Bernard Desportes

 

André du Bouchet

 

Obsidiane – 2014

 

 

                        “ce qui te retient, c’est ce que tu ne saisis pas”

 

 

 

  Une remarque présentée vers la fin de l’ouvrage de Bernard Desportes  et à propos de vers d’André du Bouchet, comme de quelques mots sur la poésie et l’amitié,  : “Comment écrire sur cette écriture qui plus qu’une autre résiste au commentaire ?”. Gageure s’il en est et qui dans les débuts d’une entrée en matière donne la mesure de l’enjeu littéraire.

Non que les commentateurs ne soient pas en mesure d’en assurer une lecture et bien que les vers d’André du Bouchet offrent à l’évidence cette capacité de “résistance” et d’obstacle à une lecture immédiate des significations. Le commentateur et lecteur ami qu’est Bernard Desportes – et que dire du commentateur de ce commentaire ? – rencontre la nécessité d’un parcours comparable à une route d’hiver – froid, vent et neige -  en vue d’atteindre le village de Truinas dont on sent bien les résonances dramatiques et la valeur de parabole, et cependant dans une Drôme bien réelle, mais village idéal s’il en est. C’est cette nécessité que rencontre B. Desportes et son commentateur d’aller aux abords et au but rêvé sans devoir ou pouvoir y pénétrer, mais, comme sur ce chemin d’hiver, en frôler les trous ou s’immiscer dans les incertitudes.

Commentaire qui éviterait la possibilité d’acquérir et de mettre la main sur du sens, en pleine assurance satisfaite.

Ici,  se manifestent plusieurs résistances , l’écriture du poète, le commentaire de B. Desportes, ses présentations décalées , dans des écritures qui, comme la tentative de joindre Truinas, restent “sans antécédent ni voie d’accès”. Une route qu’il faudrait réinventer à chaque pas, mais sans le projet d’acquérir un sens définitif et à propos duquel l’écriture d’un second commentaire risquerait de rétablir la langue du pouvoir.

Devant les éclats et la fragmentation d’une poésie entrée en résistance à la langue commune, il s’agirait d’établir un commentaire de la discontinuité, tel qu’il apparaît dans cet essai de Bernard Desportes, résistant à toute facilité en associant différents modes d’écriture, du récit en forme de parabole aux espaces dialogiques et ses échanges de lettres, fragments de vers …, où “la parole s’y entend longtemps après avoir cessé de se faire entendre”, écriture nécessairement “déroutante” ,  synthèses abruptes et révélatrices, mettant en scène la voix du poète, “comme seule route humaine”. Lieux hors lieu, insaisissables sinon leur promesse qui seraient le terme du parcours et “notre lieu d’accès”.

Il s’agit , à travers les “éclats” des vers d’André du Bouchet, l’ami , d’entrer dans cette intimité poétique et de faire entendre  “Une voix hors de la langue d’échange, du troc, du deal,  hors du dit et de l’à-dire dans la langue même : hors des sous-entendus. Une voix où l’on entende l’espace entre les mots, une voix où l’on sente l’air dans la voix : la part muette de cette voix – l’angle inconnu, à jamais insaisissable  de la langue”.

Route ouverte sur l’abrupt, en marche vers de l’inconnu, pour éviter de tomber dans des démarches totalisantes, “parce que – écrit André du Bouchet -  / je ne voudrais pas  que le langage / se referme sur soi.     je ne voudrais pas

/ que le langage se referme sur moi”. mais plutôt apparaisse “en éclats et fragments” , une écriture qui préserve les “ajours”, “non comme la clarté du jour mais ajour comme éclair”.

Lecture qui nous échappe dans l’instant même où on prétend la capter”, on n’atteint jamais Truinas. Comment en effet écrire sur cette écriture  “qui ouvre non sur un lieu mais son impossible” ?

 

 

TEXTES

 

 

   Neige depuis ce matin, par la fenêtre noire, de ma table le ciel noir, l'autre versant du ciel, sa face noire où je marche, pas à pas avalé, sans parvenir à me mettre en marche, route contre ciel, route et souffle pareillement tranchés m'ont arraché à moi-même, corps fendu par la faux de la route.

Je ne suis pas arrivé à Truinas.

  L'autre face du ciel debout sur la route - route sans destination ne commençant qu'à son extrémité toujours reportée, est-ce route ? En marche vers rien sur route qui ne mène nulle part, je marche contre la face livide du ciel, sa face avide, le souffle coupé, le souffle blanc de l'orage où l'air est avalé, corps et route fendus, confondus en un même abîme.

Le vent qui fend la route, l'air coupé m'ont projeté dans le chaos d'une terre morcelée, pulvérisée, ouverte - terre ou ciel indifféremment, des cailloux de ciel sous mes pas, face obscure de la terre dressée devant et derrière moi, bouche, terre noire qui me suit et me précède dans l'obscurité.

Bouche coupée, fissure ou fosse. l'eau sourd au bord de la route, à mes lèvres, langue noire - comme faux, fauchée par le froid noir, matière épaisse fendue, mon corps lame de faux fend le jour, sa fente noire. Route en appui sur le ciel, j'ai repris la route, absent d'ici où je demeure - est-ce lieu ce lieu qui me nomme où je ne suis pas ?

                                                                                                                                           (Irréparable quant à moi - Truinas / La route)

 

 

 

   Dès l'abord la langue d'André du Bouchet nous projette, seul, nu, face au chaos d'un chantier permanent, avec et contre mais toujours face aux éléments hostiles : nous sommes au coeur de leur tumulte et cependant coupé d'eux, ramassé sur nous-même, irrémédiablement solitaire, en proie à une émotion violente, incompréhensible, à la fois angoissée et libératrice, nous sommes, de ce monde, l'adversaire et l'ami, l'aphasie et le souffle, la chute et l'essor - inséparables l'un de l'autre, dans le conflit libérateur de leur antagonisme et de leur complémentarité.

  Marcheur solitaire sur une route qui se confond avec nous-même, faisant de nous notre propre chemin dans l'air âpre et coupant, faisant de ce chemin escarpé ce par quoi se déchire et s'ouvre le monde vivant jusqu'alors interdit aussi bien à notre étreinte qu'à sa nomination. La phrase qui surgit alors, lisible,  et cependant insaisissable, nous arrache au cours ininterrompu d'une vie soumise à l'illusion, au virtuel, à l'hypothèse, à l'alibi des lendemains, pour nous projeter, interdit, saisi entre splendeur et désastre, dans la violence chaotique du présent, aux prises avec cet espace vacant qui nous avait depuis toujours séparé du monde. Or quel est-il cet espace vide que nous tentons désormais de franchir si ce n'est l'infini : ce qui en nous est abîme, un-sans-fin-plus-que-nous-même nous donnant un bref instant la plénitude suffocante d'un monde accessible et faisant corps avec nous.

   Surgi contre l'hostilité aveugle de la page, le poème fragmentaire d'André du Bouchet n'offre aucune prise à partir de laquelle, apaisé, nous sombrerions : son désintéressement extrême et son absolue solitude ne se donnant pas comme un monde, le poème ne nous ouvre nulle autre voie que son affrontement - faisant de celui-ci, de cet affrontement vital à la matière du monde, une voie ouverte à cet abîme où l'homme côtoie l'éternité.

                                                                                                                            ( Irréparable quant à moi - L'infini - L'oeil enveloppant de l'aigle )

 

 

 

    Qui suis-je dans le hors sens commun de la langue ? Plus je suis hors du sens commun plus je vais dans le sens du dialogue.

Je n'est que dans l'inadmissible de la langue.

Kafka : " Il n'y a de décisif que l'individu qui se bat à contre-courant. "

Je ne suis que dans l'étranger qui m'emporte, cette parole qui me chasse de moi-même et que je chasse en moi. Je ne suis que dans ce qui me déplace, me rejette, m'interdit au monde commun :  dans la nuit, dans l'abîme,  dans ce que je ne saurais dire, ce par quoi au plus violent, au plus irrépressible de moi-même je cherche à dire -  cela qui est hors de ce qui peut être dit.

Du sein de la langue surgit ce qui rompt, emporte et disparaît tout à la fois : vent, foudre, éclats - élan et perte.

Deleuze : " Beckett a de moins en moins aimé les mots. " Non, Beckett a de moins en moins aimé les phrases - lesquelles si souvent s'apparentent au discours. Beckett a tellement aimé les mots qu'il a voulu les désengluer des phrases pour à nouveau, à neuf, les faire entendre. Libérés de leur cohérence totalisante.  Il a tenté de chasser la part mortifère des phrases pourvoyeuses de sens pour faire entendre une voix , la sienne, voix pauvre et nue, défaite du toujours déjà admis, reconnu - débarrassée de toute reconnaissance. Une voix hors de la langue d'échange, du troc, du deal,  hors du dit et de l'à-dire dans la langue même : hors des sous-entendus. Une voix où l'on entende l'espace entre les mots, une langue où l'on sente l'air dans la voix : la part muette de cette voix - l'angle inconnu, à jamais insaisissable de la  langue.

 

                                                                                                                                                                            ( Irréparable quant à moi - bribes )

 

Paris, le 5 septembre 1999

 

Cher ami,

 

Votre lettre me touche si profondément. Ma route - ! petite sente de traverse - s'efforce -  et depuis quelques années avec la force donnée en puisant à cette splendeur aride, exigeante, déroutante, que sont vos livres - d'être une sorte d'ouverture, une marche vers ce "presque rien" qui est soi. Marche qui ne mène à rien, dites-vous, oui, qu'au travail auquel on se voue, comme pour offrir, par une pleine adhésion à la terre, à la lumière, résistance à une  inéluctable érosion, disparition. Une route difficile, toujours, quelle que soit sa taille. Mais cela même qui ne mène à rien ( et c'est bien ainsi sans doute ), dont vous parlez, cette marche qu'on sait être la vôtre à vous lire, vous ne pouvez savoir à quel point elle est devenue si essentielle pour d'autres par vous,  par ces mots inscrits dans votre propre marche et que l'on fait siens pour sa route, par cet unique que vous avez ouvert et que vous offrez - sans retour possible - livre après livre, à qui exige de soi de vous lire.

   J'ai hâte de vous revoir - mais je suis heureux de vous savoir à Truinas. Cette fin août a pourtant été belle à Paris. - avec de l'air, parfois même un peu de silence.

   Je boucle en ce moment le Ralentir 15 ( 15 - cela me paraît incroyable ...) qui devrait paraître mi-octobre.

   A bientôt. Je vous envoie mon amitié profonde et ma profonde affection.

 

                                                                                                                                                                                       Bernard Desportes

                                                                                                                                      ( Lettres à André du Bouchet )

                                                                                                                                      ( Irréparable quant à moi - Truinas - Une rencontre )

                              

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Poésie et fiction

  • La Vie à l'envi (roman), Maurice Nadeau, 1985.
  • Dans l'herbe cassante (poésie), Chambelland, 1988.
  • Bribes Suds Eclats, suivi de Des errances (poèmes avec six encres de Jean Berthet), La Bartavelle, 1989.
  • Nulle part, l'été (roman), Éditions de l'Aube, 1990.
  • Les Transparents (poésie), La Bartavelle, 1991.
  • Vers les déserts (roman), Maurice Nadeau, 1999.
  • Brèves histoires de ma mère (roman), Fayard, 2003.
  • dansant disparaissant (roman), Fayard, 2004.
  • Une irritation (roman), Fayard, 2008.
  • Tout dire, L'Etrangère, 2008.
  • L'Espace du noir, Le Livre d'art, 2010.
  • L'Eternité, Al Dante, 2012.

 

                                                                                                                                                                                      Bernard Demandre

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