Brigitte Mouchel - Evénements du Paysage

Plasticienne et écrivain, Brigitte Mouchel est née en 1959 à Paris. Elle réalise des peintures-collages, des installations in situ, des livres d’artiste, écrit des textes courts, poèmes en prose, textes à dire. s’intéresse à la manière dont l’art se communique : mise en scène, travail collectif, échanges vivants et publics.

Brigitte Mouchel Brigitte Mouchel

Plasticienne et écrivain, Brigitte Mouchel est née en 1959 à Paris. Elle réalise des peintures-collages, des installations in situ, des livres d’artiste, écrit des textes courts, poèmes en prose, textes à dire. s’intéresse à la manière dont l’art se communique : mise en scène, travail collectif, échanges vivants et publics. Brigitte Mouchel relie sa pratique à une connaissance plurielle de l’art et de la poésie, et à la fréquentation de la philosophie, avec une sensibilité marquée pour les théories postmodernes. En parallèle, elle est  engagée dans plusieurs associations culturelles. Anime aussi des ateliers d’écriture avec des personnes exclues, en manque de paroles et/ou de dignité.

 

Douarnenez -- Finistère 

 

Evénements du paysage

de

Brigitte Mouchel

Editions/Isabelle sauvage

 

                                                                                                                                Est-ce qu’il va manquer du fil noir ?

                                                                                                                               Est-ce qu’il va manquer ?

 

   D’emblée, Brigitte Mouchel, dans son livre Evénements du paysage, s’empare du travail du texte par une couture ténue et, de proche en proche, instaure une marche (une démarche) pour tenter de construire une toile, peut-être « inventer une histoire vraie. », à l’élaboration de laquelle le lecteur est invité à participer : « Vous allez me suivre même fatigué ».

    A l’instar d’une toile, ce tissu qu’est le texte poursuit son élaboration à travers des continuités, permises par des motifs répétitifs multiples, distribués à travers les textes dont les plus fréquents, par exemple : « je boîte », « je marche », « mon ventre », « ébouriffé », « les corbeaux », « le vent » etc. organisent à la fois les retours du même et l’établissement des différences. Car la grammaire de ces textes, ouverte et tendue à la fois par l’absence de liaisons syntaxiques fortes mais, au contraire, par un régime de  juxtapositions ordonnant des phrases élémentaires:  « Des arbres ébouriffés noirs des arbres rebelles la ville échappée du port des arbres corbeaux en touffe ébouriffés ….. » permet l’introduction, dans la chaîne tissée, de trames aux motifs divers. Le jeu des formes permet aussi le glissement du sens ou son plissement : port, mer, mère, enfant etc., dessinant une sorte de « brume de mots » qui établissent des sens. L’élaboration de canevas textuels ou graphiques dans leurs jeux réciproques d’ouvertures, de fermetures, de glissements, de débordements : « …on aurait dit un champ de lignes serrées, puis la quatrième s’est écartée légèrement, a laissé comme une respiration, qui a permis aux suivantes de partir en flottement, en ondulation … ».

    C’est ainsi que le texte glisse insensiblement vers des sortes d’îlots descriptifs, parfois dans la manière des estampes et leur rapidité de trait et, ici, d’écriture . Que ce soit le port et la mer auxquels Brigitte Mougel semble très liée : « La lumière est juste sous l’horizon. Une ligne. Le reste est gris un calme posé là prend à la gorge une chaloupe un oiseau solitaire. Je me souviens. », ou encore : « Tu regardes un insecte, ses pattes, l’insecte marche vite, ses pattes affolées, s’arrête d’un coup, un autre insecte petite agitation de sable. Ainsi des jours entiers. ». Ou encore des formes de répétitions ou de formules récurrentes qui peuvent faire songer à la manière d’Olivier Cadiot, voire de Christian Tarkos et leurs effets obsessionnels :  « …la ressemblance inquiète. Hantise d’un visage, d’un regard. Interminable lacune. On ressasse l’apparition du visage, de l’image du visage, de l’image de l’image du visage, de l’image de l’image, de l’image seule survivante, ressemblante à un autre visage, ressemblante à une autre image, à quelqu’un ? ». De sorte que cette histoire (ces histoires) à la poursuite de laquelle Brigitte Mouchel se lance est une histoire émiettée ( « Miettes »), apparitions et disparitions incessantes, « trous » dans le tissu même ( que viendrait combler ironiquement la taille de l’Eléphant et les emprunts qui le définissent ), lieu des déchirures qu’on n’imagine pas seulement textuelles mais le plus souvent intimes, comme ce « ventre » qu’on cache ou qu’on tient, la petite fille,  ou encore une figure de l’homme « dehors immense nuit », ou celle de la mère très présente au centre de l’ouvrage. C’est là encore qu’apparaissent progressivement les traits d’un visage : « quelque chose s’est passé qui a laissé des traces […] un visage fantôme énigme empêche de voir ou peut-être parle fait peur […] quelque chose est tellement là et demande et appelle […] quelqu’un prend toute la place et on ne sait pas qui regarde demande et gêne … », apparitions à travers le tapis selon les moments et les angles d’écriture, qui appellent le souvenir d’H. Michaux, ce « quelque chose par-derrière » ou « la ressemblance qui s’arrache du visage »  hantent l’écriture et donnent vie au « désordre des étés », avec toute sa charge biographique ou qu’on imagine telle, ou cette fresque de visages « superposés », sur « une grande bande de tissu pleine de visages », jusqu’à l’éblouissement, « visages orange, rouges, indigo, violets, intenses, fauves, une explosion ».

    Images disparues, répétées, retrouvées et de nouveau perdues, dans une rythmique très diverse, parfois lancinante, le texte de B. Mouchel donne à penser non seulement la langue mais encore l’autre versant de son activité qui est la peinture. Un double travail qui inclut celui des mots et celui des formes et des couleurs. Fenêtres ouvertes sur «  le crissement aigu du train qui freine en gare », une ligne d’horizon, des corbeaux, « une odeur de colère », la traversée d’un paysage intérieur avec « Une grande soif de monde ».

 

Bernard Demandre

 

Brigitte Mouchel - Les traverses Brigitte Mouchel - Les traverses
 

 

 

 

 

 

 

 

 

TEXTES

 

aller de côté et d’autre en parlant des choses (extraits )

 

Je vais marcher dans la ville inventer une histoire, vraie. Vous allez me suivre même fatigué. Il faudra marcher. Je suis passager d’ici de ma route à l’abandon je m’invente. J’ai vu des manches à air, leur plainte silencieuse bouche bée et des arbres taillés. Ne reste qu’une branche entêtée.  Il faudra donner quelque chose d’épais à manger à la solitude, l’apprivoiser, aller voir de l’autre côté de son charme. L’empâter. Je boite. Il paraît.

Je marche le dimanche et l’ennui calme. Des pavés dans les rues un peu en pente en virages des cafés fermés dans les coins. Les maisons sont hautes et maigres éclaboussées de lichen et de goélands. Il passe une musique une ville qui hante. Jours entiers à errer à éprouver le monde chemin faisant n’avoir aucune raison d’être là flâner aussi dans sa mémoire temps flottant. La lumière est juste sous l’horizon. Une ligne. Le reste est gris un calme posé là prend à la gorge une chaloupe un oiseau solitaire. Je me souviens. Partir. Je voulais. […]

 

Je boite encore et mon café. Je boite ici j’ouvre des livres ils me creusent l’intérieur disloquée. Je me ronge les ongles. Salés. La mer et son odeur de pourriture des bouts de choses un galet je ramasse des morceaux léchés arrondis tranches d’un gâteau de pierre. Je les mets dans mes poches. Ils font du texte aussi. Je les caresse mon ventre raconte le temps qui tourne ne passe pas. Je n’arrivais pas à travailler. Je boite. Il paraît. Un défaut de démarche de temps en temps un bégaiement un dimanche qui sanglote dans ma carcasse. Bateaux échoués. Des thons attachés en bouquets glacés hérissés sortis de quelle nuit glissent sur le bitume en un ballet grotesque. Les gens regardent. Quelqu’un compte des crochets des caisses glacées des bleus le vinaigre dans toute la ville basse. Je boite. Personne ne m’en parle. Des confettis entre les pavés demain gorgés de pluie des débris de coquilles la grue a mal posé la caisse explosée des bleus.[…]

 

 

 

Brigitte Mouchel Ici ne repose pas Brigitte Mouchel Ici ne repose pas
 

 

 

 

 

miettes (extraits )

 

hommes en intensité, femmes, âmes torturées ou rien

peut-être rien

peut-être vidés de quelque chose, un peu de pain,

le train qui passe

le geste d’une main pour rassembler les miettes,

le rayon de lumière sur la nappe, le moment pour s’asseoir,

juste après …

la lampe qui veille, la fatigue

peut-être, oui, vidés de ça, en intensité de douleur

quel enfant mort ?

quel refus ? […]

 

événements du paysage (extraits )

 

[…] La traversée du paysage laisse sa marque. Une grande soif de monde. Le doré des berges me rappelle trop de douceur. Je rentre. Quelques larmes à boire. J’amarre ma solitude et me lave d’un grand verre d’eau.

A la frontière de l’eau et du paysage, je plane. Ligne d’horizon en pointes de verre. Passeport ? Couleur de peau ? L’eau en murmure assourdissant. D’où es-tu ? Ecailles ou plumes ? Je sillonne l’épaisseur du courant. Soif. Le pays du sud est liquide. La rivière s’égoutte. La peau entre les deux part en lambeaux. L’air est malade. La frontière semble incontournable. Soif de sec. Où habite la rivière près de chez moi ? L’eau s’achète sur internet. Je plane à la frontière, visage tourné vers le sec du fond, dos braqué par la soif.

Par une nuit sereine, tout en ciel noir, la rivière déborde. Sortie de lit, sortie de route, accident de parcours, événements du paysage. L’odeur de la colère. Odeur de boue. Révolution qui frappe les trop légers, les trop mous. Sans pitié. Arrache, creuse, laboure, emporte. Arbres scandalisés. Odeur de révolte, lutte à mort. Nuit sereine à ne pas dormir. [… ] 

 

bouche sèche (extraits )

[…] quelque chose voile opaque et même s’étale s’étire s’effiloche et prend toute la place encombre dérange empêche de regarder ce qu’il y a à voir derrière qui voudrait …

quelque chose attire par-devant repousse aux bords appelle et on revient à lui repousse aux bords et on revient à lui repousse aux bords et on a envie de soulever de pousser de passer au-delà de …

quelque chose on se décide à le regarder et ça fait peur on retourne vite aux bords mais quelque chose est là devant et prend toute la place et on ne voit que ça …

quelque chose paraît calme au milieu apaisant peut-être une fenêtre mais fait peur un obstacle une profondeur où on pourrait se noyer disparaître un vide plein …

quelque chose fait face et fait peur et observe qu’on ne comprend pas on voudrait s’échapper il y a bien les bords mais quelque chose fige stupeur froid et attire en …

un visage apparaît qu’on ne discerne pas un linceul marqué des traces un visage qui coule des  traces de coulures de visage apparaissent qui attirent et retiennent …

quelque chose est derrière qui saigne un peu abîmé blessé giflé ça s’est battu et maintenant c’est fini et il reste des traces de bataille du sang et un peu de ciel … […]

 

une  ressemblance

qui s’arrache du visage (extraits )

 

[… ] un visage et quelqu’un . quelqu’un s’estompe. la ressemblance s’arrache du visage. quelqu’un disparaît. qu’est-ce qui s’est passé ? avant. des filles, les yeux noirs et la douceur des mères. le souvenir possible. du vin aussi, des crépuscules. on cherche un regard à suivre. à force  de regards, on ne retrouve plus le premier. restent les images et les ressemblances. le monde des ressemblances, vaste comme la nuit, opaque et vide. la ressemblance renvoie à une autre, qui renvoie à une autre, qui renvoie à une autre. énigmatique chorégraphie. de ressemblance à ressemblance. des traits de visages qui finissent par faire un tas de plis. la ressemblance s’arrache du visage. des surfaces de plis qui prennent le dessus sur les ressemblances. la ressemblance s’arrache du visage. des surfaces de plis qui finissent par inventer un milieu, fluide, opaque. la ressemblance s’arrache du visage. un milieu qui enveloppe, qui n’a pas de fin. la ressemblance s’arrache du visage. le ressassement. à force de ressassements. le ressassement. un visage devient neutre, impersonnel. l’impersonne, ni la personne, ni la vanité de n’être personne. apparition du visage, apparition du visage, apparition du visage, ressassement du visage, dévisager, fascination, jusqu’à personne, visages superposés.

 

 

l’enfant l’une l’autre  (extraits )

 

[…]  La mère bruisse à la maison.

Le monde penche quelqu’un parle

- un homme avec la mère –

en murmure au loin, seul.

L’enfant glisse sur la pente

et se rattape chaque fois

 - sentier en bordure de sa présence

- se rattrape aux paroles qui flottent –

bleu gris un peu de vent passe

- un mot de la mère soudain murmure

- l’enfant glisse sans regards.

L’homme dehors immense nuit

sur l’entre-deux du ciel, un filament.

Le café s’est renversé sur une page

voyage dans les paroles,

un filament de nuit – l’enfant –

neige et tout est silence.

La mère en absence de mots

cependant continue de bruisser,

l’homme de murmurer dans le vide.

 

Elle

Enfant trouée par l’absence de dire.

 

 

B. Mouchel B. Mouchel

 

Il allait pleuvoir (extraits )

 

( entrent des gens qui passent lentement, en file, fatigués )

 

 

 

 

On regarde au loin. On essaie de ne pas penser. On pense : heureusement que je n’ai pas d’enfant. Je n’aurai jamais d’enfant. On pense ça et le contraire, à cause des gémissements. Les plus vieux sont couchés dans la boue. Il y a des regards. Des regards.

Sans sourires, une tête d’enfant se penche.

On ne regarde pas derrière.

On ne regarde pas derrière.

On ne regarde pas derrière. On sait.

Il faudra combler les trous. Qui comblera les trous ?

Alors on fait un pas de plus vers le campement. Des tentes grises sur la terre grise qui colle sous le ciel. Un couvercle de poussière.

Désormais il allait pleuvoir. On n’a pas vu, même, le soleil fade, qui sèche un peu la boue. On se met là. On peut s’asseoir. On ne s’assoit pas. On pense : rester ? Combler les trous ? Qui comblera les trous ? Partir dans la boue ? On pense : heureusement, je suis une femme. On pense ça et le contraire. On pense aux autres, aux hommes. On essaye de ne pas penser. [… ]

 

 

 

sa guerre  (extraits )

 

[...] Disant troublée par la guerre là-bas égarée ami. Miettes un peu partout autour et les oiseaux venant. Il fait juste beau le soir n’arrive pas. Encore un peu rester près des oiseaux l’herbe sombre. Oublier le reste. Le banc est froid la ville ami en coup de vent senteurs d’océan par-delà les toits. Les pigeons. Les pigeons. Les pigeons. La fenêtre branlante noircit la vue le square rétrécit la nuit ne doit pas tomber. Y être déjà. La nuit. Les boucles dégoulinent le caniveau engouffre tout les talons piquent le noir le trottoir et la peau pique aussi. La nuit affole. La ville enfle froidement. Les pigeons s’engouffrent dans les trous béants du ciel envie des miettes. Ami sur le banc rouge et pas de force pour se lever. Autour les bruits de voix rumeurs de trains qui passent loin et emportent avec eux. Le banc rouge et dormir son corps toute la place. Les miettes autour s’envolent que l’océan balaie. Ami. Les cafés sont fermés. [… ]

 

 

ou encore, des conversations (extraits )

 

[…]  La ruine arrive-t-elle seule à force ?

 

Elles se taisent, celle qui a tout pris cette fois pleure en silence, abattue, quelque chose s’est brisé, le bruit que ça a fait, le monde en a tremblé, les autres se taisent, pensent ce sera mon tour, ont peur, le spectacle devant leurs yeux, on ne peut pas feindre, voilà leur sort, la plus proche lui passe le bras autour des épaules, lui caresse doucement la main, les autres se taisent, sans larmes, obligatoire est ce silence, nécessaire, que le bruit s’épuise, aucune parole, pas la peine, elles savent, elles n’ont rien à dire, aucune consolation possible, sauf de ne pas être seules, être sœurs des caresses à pleurer, où est la promesse ?

Il faudrait des femmes volantes, qui se donnent la main, en ligne horizontale.

Ou encore, des conversations.

Est-ce qu’il va manquer du fil noir ?

Est-ce qu’il va manquer ?

 

 

 

 

 

Auto-édition de livres d’artiste. Certains sont dans les collections des bibliothèques de Quimper, Arras, Epinal et à la BD de l'Ain.

Parutions de textes dans la revue Bacchanales N°39 (2006) et dans Autour d’un bateau-feu, éditions Coop breizh (2010)

Un texte inclus dans la pièce de théâtre « 4000 bouches », créée par la Cie Is Théâtre à Brest, Nantes (2007).

Parution de Evénements du paysage, recueil de 14 textes, éditions Isabelle Sauvage, 2010

 

Participation à de nombreuses expositions individuelles et collectives en France (St Brieuc, Quimper, Douarnenez, Le Mans, Nancy, Arles,  Lyon, Arras, Forcalquier, Chartres, Drôme…), en Allemagne et en Roumanie. Résidences de création in situ, notamment dans la Drôme et en Roumanie.

 

Depuis 2005 : militante dans des associations qui rassemblent des artistes européens pour des expositions et résidences. A ce titre, depuis 2008, membre du CA de la FRAAP (Fédération des réseaux et associations d’artistes plasticiens)

Depuis 2006, administratrice de l’association « Festival de cinéma de Douarnenez », dédiée aux peuples minorisés. Responsable du volet littérature.

2011 : Participation à Comité d'émergence de Livre et lecture en Bretagne.

 

brigittemouchel.canalblog.com

                                     

 

 

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