La parole fendue de Patrick Wateau

Patrick Wateau est un poète et peintre français, né en 1959. Il a reçu le prix Antonin Artaud en 2007. Son écriture témoigne d' une parole blessée, découvrant jusqu'à l'os les choses, que la guerre dans la langue , comme les guerres dans l'histoire, a réduites en lambeaux.

                                                                Gens de guerre

                                                                de

                                                                Patrick Wateau

                         

Patrick Wateau Patrick Wateau
                  Obsidiane 2016

 

                                                                                        

                                                                                        le peu d’air

                                                                                        à

                                                                                        plusieurs vies

                                                                                       d’intervalle

 

 

 

 

    Il y a des moments dans l’écriture, à l’ouverture d’un livre, quand celle-ci se met en chemin et trace des possibles, où le constat se révèle implacable, la langue se ferme aux tentations du sens ( à ses tentatives ), “ le possible continue sans voir ” . C’est à cet assaut de nuit que se heurte Patrick Wateau et qu’il met en scène. Espaces impénétrables dont il essaie de déserrer l’étau. Comme si le mouvement du poème s’arrêtait et sa mobilité se rigidifiait, où la langue opposerait sa densité, car “ le lieu ne bouge plus / Sa racine est dans l’os ”.

    Il y a ici une difficulté d’introduire un écart ou d’insinuer une respiration quand la langue du poème constamment revient sur elle-même par effet de miroir, où, dans bon nombre de textes, les mots se retournent sur eux-mêmes, dans une constante grammaire de la tautologie, où les renvois du même au même définissent un processus en même temps qu’une interdiction de pénétrer plus avant. Des espaces immobiles qui arrêtent la langue dans son élan et semblent ouvrir des portes immobiles. Il s’agit ici d’une “physique” très particulière où ce qui se ressemble se répond en miroir et ne laisse plus de place au divers autre. C’est dans cette espèce d’aporie que Patrick Wateau construit des textes très tendus. L’identique s’affronte à l’identique, “ un trou rentre dans l’autre trou”.

    À l’instar de cette langue torturée,  parfois des traces de sens peuvent apparaître comme une rémission de la douleur,  grâce à la proximité imparfaite des mots, autant  d’yeux “pour les orties “,  et y ouvrir “ comme une ombre de créance “, laissant passer “ le bruit de guerre “, terriblement présent, lieux de torture ou de ravage des corps, “ fers coulés / yeux coulés “, l’aboi des chiens,  et, par ces cris, retrouver la possibilité d’accéder à une symétrie des sons, qui est une autre figure de l’étau. Ou bien, dans l’évocation par lambeaux de corps désertés de leurs chairs laissant de nouveau apparaître un infrangible squelette où parfois pourtant “ dans le dedans / un point du cercle manque “, inscrivant une possibilité, de desserrer le serré dans l’incertitude de l’interstice,  ce peu d’espace entre chair et os, lorsque “ la neige tombe au-dessous / de la neige “ et  que cependant ,  Une flamme cherche le feu “, comme dans ces mots apparentés par quelque infime détail “ Zinc et Acide / Asile et Zinc “, ou que “le bruit d’une feuille / tombe / sur une autre feuille “. Et voici que dans cette “boiterie “ des sens “ la vie revient / à / une distance / d’où / quelqu’un est parti “.

 

                                                                                           Bernard Demandre

 

TEXTES

 

Chasse à l'homme traqué avec chien au ralenti

 

Le fagot d'air

sans air

ni fagot

sans chien au ralenti

 

Avec des bâches de même appartenance

 

 

 

Tête traitée  pour os

le bruit de guerre

grandit le bruit

de l'enfant mâle

et l'extermination de lui

traîné à la voirie

 

 

 

 

La fin ne voit pas

la fin

elle souche serrée

contre les poings fermés

 

Elle ferme ne sait plus

où elle ferme

 

 

 

Le froid serré la peau contre la chair

 

Qu'il me souvienne

de plus

loin

plus que moins

 

Les bruits des tôles frottées les unes contre les autres

 

Violée-piolée par l'eau

la neige tombe au-dessous

de la neige

 

Double danger de l'oeil

et du bâton frappé

 

L'air est ce rien

cet endroit du poumon

et toujours quatre chaises

en une seule racine

 

Le vent la poussière

en si peu de temps

 

Le monde est-il de niveau ?

 

 

 

Hure des chiens

le long des chiens

avec chiens de bure

dans l'échange sucrier

 

Tous dans l'alignement des mires

 

 

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