Pascal Commère: «Tashuur», l'anneau de poussière

Pascal Commère est né en 1951 à la campagne, où il vit et travaille. En Bourgogne. Tiraillé sur fond d’absence entre vocables et chevaux, se rêve d’abord jockey. Comme son père, tombé à l'entraînement alors qu'il a six ans. Retour ensuite à l’écriture – poésie et prose, la vie même.

Pascal Commère est né en 1951 à la campagne, où il vit et travaille. En Bourgogne. Tiraillé sur fond d’absence entre vocables et chevaux, se rêve d’abord jockey. Comme son père, tombé à l'entraînement alors qu'il a six ans. Retour ensuite à l’écriture – poésie et prose, la vie même. Et les livres. De temps à autre le vaste monde, autrement que par les images. Laponie, Islande, un peu beaucoup l’Europe Centrale ; dernièrement l’Anatolie, l’année d’avant les steppes mongoles, pour retour c’est la loi du genre à l’herbe des talus infimes.

Pascal Commère © Ioana Emmett Pascal Commère © Ioana Emmett
Collaborations fréquentes avec des plasticiens, lectures. Publications en revues : La N.R.F., L’animal, Europe, Le Nouveau Recueil, PO&SIE, Théodore Balmoral, etc. Sans oublier Le Mâche-Laurier, dont il partage la destinée. Lequel entre temps disparaît, pour resurgir sous autre forme : Secousse, revue en ligne.

 

 

Tashuur (1), Un anneau de poussière

de

Pascal Commère

Obsidiane- 2012

 

 

 

« Oh, les naseaux vers le large »

 

Devant ces terres immenses, les ciels à bout d’espace et de vent ou les nuages « qui n’ont d’autre raison », le voyageur-poète se met en route au milieu des bêtes serrées, toute chair qui s’ébranle dans les tournoiements de la poussière. Mais que cherchent ces cavaliers ? Pourquoi ces voltes autour d’un centre qu’on croirait vide ? A l’image de ces terres que rien ne fixe, steppes sans fin, cibles dont le centre sans cesse recule, « au bord, sur la ligne et les pieds à peine / sur la cendre effacée / ligne ou fumée ». Tournoiements, vertiges autour ce cet « anneau de poussière », parce qu’il y a la poussière de ce pays sec et de cette terre nue, le « panicaut desséché par les vents de steppe » et l’abîme qui s’établit en son centre, aussi loin « que sont les mots dans les phrases quant à l’entendement ».

Voyage dont Pascal Commère est à la fois l’acteur et le narrateur et, de toute façon, le poète d’un ailleurs. Il situe sa quête dans ce pays  de routes si longues, la Mongolie, « aux confins de toi ». Courses effrénées vers un centre où rêver à plus vaste que soi et cependant, en ces instants de la « halte », lieu de proses denses et de rencontres, où laisser venir de qui est le plus proche contre soi, chair et présences de ce territoire :  chevaux et cavaliers, bien sûr, objets du travail : « d’une main crochetant la laine, de l’autre une patte ( arrière ) en-dessous », « gestes cruciaux » d’hommes et de femmes, vie et mort échangées dans le partage des chairs et d’une langue rassemblée. Mais encore la quête du chaman dans les signes et, « ce qui vaut écriture, la marche des troupeaux ». Il aura fallu se remettre en route après chaque halte qui ponctue le dessin du livre comme autant de haltes de l’écriture où retrouver le spectacle des bêtes et des hommes, même inscrit à l’intérieur d’un monde brisé, « spasmes et soubresauts » d’un présent établi selon l’ordre de la misère, de la loi du marché « qui fait argent, échanges, business mondial… » et cependant continuer à lire un itinéraire comme en ces temps « où chevaucher s’inscrivait en un vivre ouvert », se mettre en route « sans but » et « guérir en toi d’un mal d’exister qui te cerne de toutes parts ». Car « le cercle des terres en flamme renaîtra », pour cette possibilité d’un récit en des lignes tout autant brisées.

Mais « du poème que sait-on, de l’herbe » ? Souffles ténus au centre de ces présences indubitables : « Touchant les chevaux, l’un contre l’autre, seule peau, touchant la terre et l’herbe, entre les pattes de devant presque, de l’épaule comme appuyés à l’os, membres solides, touchant la nuit, d’où ils sortent, comme de la terre ». Espaces d’écriture où il semble que ce toucher de la vie soit encore possible, dans l’instant précis de sa formulation.  Malgré la fuite incessante vers le bout du ciel, écriture comme dilacérée par la violence du vent et le galop des chevaux, « qui assèche la phrase dans une course qui n’a pas de fin » ou cette blessure toujours ravivée à l’horizon des steppes, mesurées seulement par une courbe et la ligne d’un nuage.

Poèmes distribués à l’intérieur du livre de Pascal Commère à l’instar des cris des cavaliers, du hurlement des klaxons des camions sur la piste, « en cet instant où les mots sont seuls », au centre d’un monde fait de débris et de « carcasses », en ce point vibrant de la cible, « l’étoile emprisonnée dans la dent du cheval », nudité absolue sans d’autre besoin sous la langue « qu’un caillou qu’on suce ». Mais tout aussi bien gestes de vie, de figures d’hommes sur le désert comme statues infrangibles, « tabac dans une main la longe, de l’autre roulant sa cigarette ». Tout cela qui est repris sans cesse comme les voltes des cavaliers autour de leur propre vide, dans un voyage toujours dépassé, comme mâcher et remâcher son rêve parmi des traces partout semblables. Ce centre-là qui reste indu, comme cette langue autour de la soif. Autour d’un nom « désormais impossible / à prononcer ».

 

Bernard Demandre

 

(1) Tashuur désigne le petit fouet dont les cavaliers mongols, lanière passée autour du poignet, ne se séparent jamais. (note de l’auteur)

 

 

TEXTES

 

 

****

 

Galope ton cheval  coursier du monde la jeep

t’emporte, ton sac d’épaule jeté par-desus le hayon. Qu’importe

le vieillissement des lunes, l’eau surie. La peau

du monde tressaillé, langue blanchie jusqu’à l’os

 

(sans ordre une boucherie de phrases nues, l’absolue

mélancolie de l’herbe en son décroît )

 

Assez !

 

Derviche tourneur d’une piste jonchée de papiers sales tu tournes

dans une chambre sans écho, ni porte ou

fenêtre rien qui ouvre hors la folie de marier au jour

la toupie enfiévrée, à l’écoute

de quelle mort en toi fichée, de quel insecte

chu du plafond. Placard nid de mites, chaussettes sales

 

 

 

 

****

 

Qu’il avait derière lui des siècles de batailles rangées, une  humeur

à ronger les barreaux des stalles, et la peur. D’être et de manquer

lancinant questionnement au sujet du tout. Et du rien, la querelle

pour trois ballots d’un fourrage à tromper qui ronge, blague &

tabac une once de malt – Repartir à l’aube, ah ! Les fontes

diablement pleines des scories d’une vie tant soi peu qui

poursuit, guerroyant sous escorte trois consonnes nues

au piège devenu seigneur de langue dans le magma.

 

****

 

 

Tu chercheras. Longtemps, l’emplacement où dorment les trois

pierres. Et le peu de vie conservé en creux dans le crin du cheval.

Allons. Puisque  te voilà en route – l’étrange tutoiement qui ne sait

rien de toi. Va. La prose est cette allure. Mais j’avais tant marché,

sans souci de mes pieds, ni des mots à la hâte jetés sans savoir. Et rien

du sang des bêtes. Dès lors que dans l’enclos – matin, grand

mouvement, rien qui bouge : comment se peut-il. Flanc à flanc,

toutes. Serrées. L’homme s’est approché. D’une main crochetant la

laine, de l’autre une patte ( arrière ) en dessous. Toutes, et prises d’un

remuement unique.  [ …]  Tu regardes. Ce que sont gestes

d’homme – de femmes tout autant, et noires. Dans les enfances, fond

de jardin. Et l’herbe ou si le monde. Gestes cruciaux. Déshabillée, la

bête. Ventre ouvert, ça qui pend : rouge. Viscères que les doigts

remontent, sang et sanie. Tripaille. Et molle, mais c’est amendement

que cette vie dans l’autre ; la mort l’engraissera. Cela qu’on étouffe

pinçant l’arrière de poitrine. Gorge fendue. Toute chair. Qu’ils ont mis

à cuire dans un faitout avec des herbes sous des pierres chaudes. La

nuit tombe. Tu recevras ta part, de ce geste qui marque le respect

qu’on porte à ceux qui passent. Morceau tendu et cela en premier à

l’hôte que tu es dans l’instant de la halte. [ …]

 

 

****

 

Que cherches-tu ? Ailleurs dans l’autre songe un temps

tu chevauchas, un frère à tes côtés

par-delà l’étendue des plaines la salure de l’herbe

qui fait en saison le bétail profitable, l’attache

promise au front de vos sangs échangés.

 

                                                                                 Orphelins !

criais-tu, sur des lis de distances, pour combien de foulées

Mais c’est rire ! La lune dans l’œil du loup – et la lire et viser,

La steppe ne recoud pas les fils brisés, les galops

Antérieurs enchaînent d’autres fuites.

 

                                                                                  Ils reviennent

Le bai est écumant, son mors sonne

 

 

****

 

 

A  Erdenet tu troques à la casse un rétroviseur

D’occasion qu’il monte sur le champ. Effondrés

Les camions sur cale sur la boue en tous sens, toute

Cette tôle souffrante qui attend que des mains réparent

 

Il y a si longtemps déjà que tu as pris la route. Longtemps

Que le silence des steppes a remplacé les concerts de klaxons.

A Erdenet les chiens aboieront toute la nuit. Il pleut, et c’est assez

Entre les palissades en planches pluie et boue tant et tant. Les chiens

 

 

****

 

 

Qu’il était en défruitement, n’ayant du corps soudain plus maîtrise

ni raison d’esprit, c’est cela. Démembré. Et de là quatre à quatre

tombé en déchirure – pièce à pièce, morcelé tout autant, dire

que sitôt venu, pied à pied, douleur d’être, et dès lors sou

levé comme en orbite et seul face aux mots le peu qui

soit dit et redit, mâché à longueur de comment ça

qui prend le pas, enjoint au temps de tordre, et

broyer bouche nue l’ortie de langue, vivace,

 

****

 

Et le peu qu’on emporte avec soi quand on va

bottes rapiécées jusqu’à l’usure, au côté la hache

peu d’outils. On accole, fait lien du cuir taillé l’hiver

 

que les mains assouplissent. Dresser plus loin,

bâtir un lieu dans l’ailleurs proche - ô si proche

et qui sera, ici, dans l’autre saison point d’attache

 

****

 

D’une blessure que je sais enfouie sous la neige tombée tôt

Cet hiver-là : si loin du monde où le jour ne se lève entonne

Au fin fond du vent un chant qui meurt au temps des chiens

****

 

 

Un seul dans la file chante pour tous les autres un seul s’ils

ne sont ensemble – tous ! D’une voix unique allumant dans

la nuit du camp l’étoile emprisonnée dans la dent du cheval

 

 

****

 

 

Le cercle t’appartient, sinon le pas la trace

en tournant sans jamais

te tenir au centre

 

au bord, sur la ligne et les pieds à peine

sur la cendre effacée

ligne ou fumée

 

ce qu’au poignet le fouet, sa mèche

au vent décoche une volte, figure

à plat du vide

 

 

Eléments de bibliographie

 POESIE dont :

Les commis. Folle Avoine, 1982 ; Réédition Le temps qu’il fait, 2007.

Lointaine approche des troupeaux à vélo vers le soir. Folle Avoine, 1995.

D'une lettre déchirée, en septembre. Tarabuste, 1996.

De l'humilité du monde chez les bousiers. Obsidiane, 1996 (Prix des Découvreurs 1998)

Vessies, lanternes, autres bêtes cornues. Obsidiane, 2000.

Bouchères.Obsidiane, 2003 (Prix Roger Kowalski – Ville de Lyon)

Prévision de passage d’un dix cors au lieu-dit Goulet du Maquis. Obsidiane, 2006.

Jockey !  Dessins de Ricardo Mosner. Atelier Rougier. V., 2006.

Graminées, un cahier perdu puis retrouvé. Le temps qu’il fait, 2007.

 à paraître sous peu :

Des laines qui éclairent (anthologie). Le temps qu’il fait & Obsidiane, 2012.

Mémoire, ce qui demeure. Tarabuste, 2012.

 

 PROSE  dont :

Chevaux. Roman. Bourse de la Fondation Del Duca. Denoël, 1987..

Solitude des plantes. Histoires. Le temps qu'il fait, 1996.

Le grand tournant. Récits. Le temps qu'il fait, 1998.

La grand'soif d'André Frénaud. Salutation. Le temps qu'il fait, 2001.

D’un pays pâle et sombre. Autres salutations. Le temps qu’il fait, 2004.

Le vélo de saint Paul. Histoires. Le temps qu’il fait, 2005.

Les larmes de Spinoza. Histoires. Le temps qu’il fait, 2009.

Le petit cheval d’Ostrava. Prose. Le temps qu’il fait, 2011.

 

Couleur vache

La vache automatique. Hommage. Le dé bleu, 1989.  

Pas folle, la vache. Tarabuste, 1996 (réédité 2001).

La Vache (choix et présentation). Favre " Le Bestiaire divin ", 1998.

 

Des livres d’artiste ou à tirage limité

Des  publications éparses

De nombreuses distinctions.

 


 

 

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