Kevin Gilbert, notre humanité

Kevin Gilbert (1933-1993) naît dans l'une des tribus aborigènes qui peuplent l'Australie depuis des siècles. Kevin Gilbert est le plus grand poète aborigène. Il est ici traduit en français pour la première fois, aux éditions du Castor Astral.

Kevin Gilbert Kevin Gilbert

 Il passe quinze ans en prison où il écrit The Cherry Pickers, qui fustige la colonisation australienne. Il dénonce l'agression de la    culture aborigène par les colons. Il refuse le prix de Littérature des droits de l'homme. Il fait cohabiter les mythes et rituels ancestraux avec la violence familiale, sociale, politique. Il rédige Living Black et Inside Black Australia, véritables manifestes des tribus d'Australie. Il reçoit en 1977 le prix du National Book Council.

 

 

  

LE VERSANT NOIR (The Blackside )

de

Kevin Gilbert

traduit de l’anglais par Marie-Christine Masset

Le Castor astral - 2017

 

                                                                                                                  Il portait un drapeau rouge sur le coeur

 

Poètes en cette ère de paix occidentale où nous sommes – même si paix relative car, pour paraphraser des vers de Pablo Neruda, : “venez voir les enfants dans les rues. Venez voir les enfants dans les rues.” - , le malheur est pourtant largement répandu. Pour nous, le versant noir est presque invisible ou caché sous les mots, tandis que, dans cette oeuvre, Kevin Gilbert, un des grands poètes aborigènes, permet à tous, hommes, femmes, enfants, arbres tordus et sable, nature découverte jusqu’à l’os, de témoigner de leur misère. De leur colère.   Restes de ce qui fut – et persiste à être sous d’autres formes : ingéniérie sociale et eugénisme – un immense génocide, comme pour effacer toute trace d’antériorité.

Mais comment s’introduire dans un poème militant au risque d’être importun ou peu crédible, et d’un même mouvement faire émerger des ressources et des mystères de la poésie ? Et comment, lecteurs tranquilles, pourrions nous participer à cet immense cri de révolte ? Comment affirmer hurlements et protestations – mais pas seulement, car le poète dans de nombreux vers nous entraîne ici ou là dans ce qui est encore plus grand que le cri, où le monde ne se résume pas à quelques arpents de terre, de poussière et de sang mais où il est possible de converser avec les étoiles, “… ce chef-d’oeuvre de pays “ et “… ses traits d’amour profond”, “ fierté forte et humble / d’être du Versant noir”. Avec cette poésie, nous connaissons plus intimement “ Le sol les roches et les arbres / Les âmes de mon peuple sont ici / Les oiseaux et les nuages et la brise / Le soleil et la lune et les étoiles”. Il est nécessaire d’écrire ce monde pour voir au-delà de nos yeux.

Grandeur et émerveillements foulés aux pieds, Crucifixion en rose, pour reprendre un titre de Jean Genet. Ici, le malheur et la souffrance ne s’écrivent pas en mots abstraits et convenus comme chez certains de nos philosophes, mais à travers des gestes, un couteau, un animal – ou un homme – qu’on chasse, un autre qu’on égorge, ou Eleena à jamais perdue, devenue “une esclave noire à la station d’élévage / Loin du chemin”, vies de l’ardente souffrance, “Avec la sueur du cheval / toute la journée dans l’entrejambe”. Ce pays-là et ces hommes-là continuent de frémir, malgré parfois les passages de la résignation, il s’agit ici de “toucher à mort le coeur et l’âme / du visage blanc “. La poésie alors n’est plus un colifichet mais fait ardemment partie de la vie, pas un jeu, pas une médaille au revers d’une veste mais où l’on bannit les jeux “tant que souffre la liberté”.

Dans ce monde, aucune assurance de paix même si elle est revendiquée et tant que ces hommes , témoins d’époques anciennes, sont là pour alerter sur notre humanité, comme sur cette photo ( Srinagar-Cachemire – 1948 ) de Cartier-Bresson où des femmes lourdement plissées à l’antique, invoquant le soleil ou quelque divinité ou une imprécation à la douleur, en rapport avec les couleurs terreuses, comme si elles émanaient de la glaise, à l’instar de l’homme du bush issu des paysages rouges, dans la fureur d”un apartheid sauvage, pierres sans concession à une quelconque joliesse, car ici le Beau est l’autre versant du cri.

Je suis l’arbre / la terre dure affamée / la corneille et l’aigle / le soleil la lune et la mer …”.

Sans doute réconciliation irrémédiable, “le cavalier de la police montée a tranché sa gorge noire quand elle suppliait grâce” et parce que dans ce pays “tous les autres choix sont rendus impossibles / il me reste une dernière chose à faire …

pas vrai ? “.

Il n’y a pour l’instant traduit en français que ce livre si puissant et ce n’est pas peu, car dans le bush comme à Paris, l’homme puise sa force dans sa colère, le jour où “ les stylos deviendront des épées”.

 

                                                                                                                                                                                                      Bernard Demandre

 

 

 

                                   " Peut-être ces poèmes vous montreront-ils notre vrai visage, et peut-être lieront-ils notre humanité à la vôtre. " 

                                                                                                                                                                                             Kevin Gilbert

 

TEXTES [ extraits ]

 

M’AN

 

 

Quinze chiens rôdaient

aboiement impressionnant

le poil hirsute et touffu

les os saillants

ils parlaient du manque

et de l’époque d’une plus grande disette

dans leur vieux pays

pourtant toujours fidèles

comme pour dire

il y a plus que la nourriture

qui nous fait rester

une saveur que nous percevons et connaissons

pour faire briller chacun de nos poils

avec l’amour de ceux qui sont en nous

et traversant

le rideau en grosse toile de la porte

j’ai tressailli de surprise

j’ai vu une femme allongée sur un lit

aux pieds fabriqués avec des caisses d’emballage

morte – elle n’a jamais fait bouger

le drap jaune [ … ]

 

 

 

Élégie pour Hugh Ridgeway de Purfleet

 

Un fragment de temps s’est posé

Les oiseaux du bush se sont calmés

En silence quand la brise soupirait

Et pleurait : “ Rejoins ton grand Dieu, Homme noir

Tu leur as laissé derrière toi de la lumière.”

 

Je l’ai vu avec ( c’était un homme bon )

Un monde de colère dans la poitrine

Je l’ai vu dans les défilés

Marcher avec des hommes

Pour mettre l’injustice à l’épreuve

Il était venu sur la pelouse de Canberra

Où flotte toujours notre drapeau du Pays Noir

Pour suivre son chemin

Il devait être un patriote

Son plus grand dessein était le pays

Le Pays, l’espoir et la vie pour la tribu

Il portait un drapeau rouge sur le coeur

Qui stoppaient les diatribes hypocrites […]

 

 

 

 

LA LOI

 

 

Quand le soleil déclinait doucement

j’ai rassemblé mes flèches

et brandi haut mon woomera

je savais que je devais voyager

- oui il le fallait

sinon ici dans la douceur de l’aube

je mourrais

les chasseurs envoyés à ma poursuite

à travers les ruisseaux et la vallée

ont jour et nuit suivi mes traces

et maintenant ici dans la douceur de l’aube

je sais qu’ils vont se rallier

et m’attraper – alors en tournant

je mourrai ou combattrai

la tribu m’a jugé coupable, la Loi de mes frères

interdit les baisers de la douce Karnjalli

interdit : la jeune fille qui m’a doucement parlé

les scintillements des étoiles et les murmures

et la fraîche brise d’une caresse tendre

embrassant le sable rouge du désert

et moi exilé je mourrai rebelle

pour la félicité d’un amour volé

au nom des lois de mon pays

ils m’ont trouvé à Walho

ce point d’eau dans le désert

douce ambroisie du désert

mes lèvres desséchées enfin baisées

la première flèche a été lancée

et m’a manqué

oh Ba’aime Grand Esprit

oh grâce à toi Ba’aime Grand Esprit

elle m’a manqué

la seconde fut lancée par un vigoureux

jeune homme de la tribu

mon cousin mon frère ! ai-je crié en tombant

mes cousins mes frères ont enlacé mon pauvre corps

la Loi a été accomplie – la terre sera féconde.

 

 

           

 

DIFFERÉNTES RÉALITÉS

 

 

D’une manière ou d’une autre

façonnés

d’argile et de pierres

un peuple à part

un peuple seul

contraint à

changer la loi

pour briser la torture

faire ployer la haine

quand je suis celui que

tu crois primitif

alors que je sais

depuis ma naissance

aimer et vivre

avec tout ce qui est créé

l’argile les animaux

les roches et les arbres

à partir d’eux moi aussi

j’ai été façonné formé par le créateur Dieu

pour apprendre à demeurer.

 

 

 

 

RENVERSEMENT

 

Et quand les pluies frappaient

au chaud et en nous serrant

les uns contre les autres

au coeur des grottes

en faisant claquer nos kylles

au rythme de la prière que nous chantions

pour tout ce que la vie nous avait donné

les riches tiges vertes gonflaient

éclataient au printemps

mais désormais nous tremblons grelottons

prisonniers dans des cellules de toile et de tôle

nos points de repère sont laminés

par le fer étranger

l’avidité et la haine sont à présent la règle

où jadis toute vie sacrée

était aimée.

 

 

 

QUESTION ABORIGÈNE

 

C’est quoi ce que tu veux

Homme blanc ?

Qu’est-ce que tu me veux ?

Tu as pris ma vie

Ma culture

Mes rêves

Tu as pris tout l’amour

Qui était en moi

Tu as pris dans mes reins

Tout mon peuple

Pourquoi persistes-tu ?

Est-ce parce que tu es un enfant

Dont l’impitoyable curiosité est

Tel un doigt fouillant

L’intérieur d’un cocon ?

Pour trouver la chrysalide

Pour trouver

Pour explorer

Pour détruire

Pour apprendre à nouveau

Que rien de plus n’est découvert

Et tel un enfant

Avec toute sa brutalité

Jeter au sol la chrysalide détruite

Et courir insouciant

En mettre une autre en lambeaux

Que cherches-tu ?

Pourquoi me détruis-tu

Homme blanc ?

Pourquoi détruis-tu

Ce que tu ne peux espérer comprendre … ?

 

 

 

 

ARBRE

 

Je suis l’arbre

la terre dure affamée

la corneille et l’aigle

le soleil la lune et la mer

je suis l’argile sacrée

qui forme le sol

les herbes les vignes et l’homme

je suis toutes choses créées

je suis toi

et tu n’es rien

mais par moi l’arbre

tu es

et rien ne vient à moi

si ce n’est par cette voie vivante

pour être libre

et tu n’es pourtant rien

car toute création

la terre et Dieu et l’homme

ne sont rien

s’ils ne fusionnent

et ne deviennent l’entité de quelque chose

s’ils ne fusionnent ensemble

dans la conscience de tout

et celle de chaque élément

sacré

vivant

en affinité vraie.

 

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