«Voix traversières», d'Isabelle Lévesque

Une poésie qui mène aussi sa guerre : tantôt les voix de la dislocation où les mots et souvent leurs liaisons sont bouleversés, comme les dislocations autour de nous et en nous, mais qui ne sont que l'autre chemin de ce qu'Isabelle Lévesque nomme les “ retrouvailles ”. A défaut du monde, on peut aussi renouer  avec les mots.

Isabelle Lévesque Isabelle Lévesque

Une poésie qui mène aussi sa guerre : tantôt les voix de la dislocation où les mots et souvent leurs liaisons sont bouleversés, comme les dislocations autour de nous et en nous, mais qui ne sont que l'autre chemin de ce qu'Isabelle Lévesque nomme les “ retrouvailles ”. A défaut du monde, on peut aussi renouer  avec les mots.

                               


Pour être, la poésie n’attend que notre regard.

                                                                                                                                                  Andrée Chedid

 

 

Quelque chose s’est passé.

   Déjà sous forme de traces dans Va-Tout, le précédent livre d’Isabelle Lévesque, on distinguait, au-delà de l’emportement d’un verbe jamais en repos et dans les espaces souvent torturés de la dislocation, des moments appelant la réconciliation et une espèce de douceur, certes poignante, mais annonciatrice.

L’introduction du « Tu », du « Toi » établit une tout autre dimension de l’écriture, une introduction du murmure – ce qui à l’oreille est murmuré – une proximité avec  ce troisième personnage de l’accord, amant peut-être, partenaire, troisième terme de la parole. De l’écriture brusquée du précédent livre, on entre ici dans une douceur  du phrasé, dans lequel on envie de fermer les yeux, « nocturne paupière arrimée ». La présence de ce tiers est un gage d’inspiration et essentiellement de partage. Douceur retrouvée dans la légèreté extrême : « D’une libellule » «  tu fais couleur »,    lune ou reflet », et bien différente de la sécheresse, actuelle, du commentateur qui constaterait la métamorphose  d’un œil distant. Il faut laisser au lecteur le temps et l’espace de se couler dans la joie du souffle, à mots couverts, où tout devient (redevient) couleurs. « J’attends que tu lèves des opérations silencieuses », comme si, à l’évidence, « Tu » était chargé de l’autre partie du sens, comme ami penché sur ce qui là se travaille. Ici, une musique nouvelle réunit et rassemble, le heurt des phrases entrecoupées ou blessées semble se résoudre  dans une « paix du soir ».

Lieu où les voix viennent s’emmêler dont celle, permanente, d’un « chant éternel », comme lorsqu’on devient l’autre, non plus seulement cela qui nous habite mais qui aide à porter « le phare venu de loin ». « …danses lumineuses », « porte ultime », « seuil parfumé des sons », on ne peut mieux décrire ce qui est une des origines de l’écriture actuelle d’Isabelle Lévesque, hymne à un poétique bonheur retrouvé, dans la tradition française des chants d’amour. Une exaltation en sourdine, loin des grincements de Va-Tout. Cependant, il ne s’agit pas seulement de littérature mais de vers qui ont pris corps : « je glisserai entre tes mains    forme nouvelle  / et prendrai corps si près des vers  / que nous dirons     d’une même voix  / une même prière », d’une dimension érotisée de l’écriture où «  les mots de l’encre / font au papier un vœu de foi », lorsqu’un « sésame laisse  passer nos caresses  /et [que] les courbes font chemin ». Comme si encore l’encre et l’être aimé étaient des substituts de l’écriture – ce qui ici est aimé et traversé– captée dans des invocations  : « Tu es mon encre … », « Tu es    entre deux pages », « Tu es la sève… », « Tu es l’inespéré… », cet autre « Tu » du corps ou le « Tu » de l’écriture.

 

Celui ou celle qui vient éveiller les sens en jachères, qui reconnaît les « valeurs », « …les herbes fines / des coquelicots couvrant / parce qu’ils sont vifs, / les promesses oranges ». Et quelque chose de nouveau brûle qui invite à la danse quand « le feu se penche / riant  lumière ». Une présence désormais qui soufflerait sur les braises des mots et des sons associés « pour qu’un seul vers, peut-être, /  rende à mes nuits le souffle ? ». Couleurs extrêmement vibrantes, souvent unies à la flamme – le coquelicot en est un des représentants – mais toujours dans cette tonalité du murmure, « à pas couverts des mots … », dans « …l’onde légère de nos terres ardentes » , une délicatesse, à l’instar des toiles et des signes de Chine. Ce qui implique nécessairement des choix linguistiques : « Nous oublions pronoms, / même les verbes, terminaison volée . /  Seuls les gestes déclinent / et je maudis petits mots dits, / articles / et les signes qu’il faut trouver / pour échapper / à la nuit. », révoquant une certaine lourdeur d’une langue articulée et subordonnée, pour laisser comme de l’espace à d’autres articulations plus enfouies, espaces relayés par les dénominations de silence, mystères, crépuscule, ombres … ; ce qui implique aussi que dans les signes enchevêtrés, il faille dénouer les trames de ce qui s’est tissé, fonction probable de ce « tu » toujours mystérieux, aux frontières du texte, parfois caché en son centre et qui tente de « conjuguer » les trois termes de l’écriture : « aimer   respirer   écrire », à l’image du poème, du poète et de l’autre.

Isabelle Lévesque invite ainsi à une  réflexion sur la poésie, comme pluralité des différents acteurs de l’écriture, c’est-à-dire aussi comme partage d’une expérience de la complexité, ce qui implique le tissage et le dénouage. C’est dans cette respiration légère que quelque chose « a trouvé sa flamme », morceau de ciel ou de matin, avec la conscience constante et douloureuse de l’impermanence même du poème : « Souffle humide et léger / de ce qui reste, / l’haleine du ciel et le dernier regard / avant / ce qui s’éteint. ».

 

Bernard Demandre

 

Un peu de ciel ou de matin © éd. Les deux Siciles Un peu de ciel ou de matin © éd. Les deux Siciles
 


TEXTES

 

Motus.

 

J’ai cousu ma bouche au ciel.

J’ai fait des mains de toi sur une étoile

laissée seule et tremble,

c’était un astre ravissant.

J’ai des secrets, des mots barbares

(suture).

Fil bleu des anneaux, l’étoile est l’ancre fixe.

J’ai pour toi, c’est sûr.

Eternel.

 

Aïe, brûle à degrés

tant qu’un songe fonce droit dans

roche éclate. J’ai toi,

ça obsède et corps (obscène).

Des vœux, c’est archi-faux, ça file en un instant

Reviens.

C’est beau en urgence, tu

pourras volute à corps de lune.

Je veux. Pas si compliqué. Maintenant.

J’ai cousu ma bouche

- c’est toi prince à défaire la peau qui cicatrise.

Toi

cru sans retour. Des retrouvailles

 

à couper le ciel.

 

(Va-tout – Les Vanneaux – 2013)

 

****

 

Le ciel avance un soir de lune. Va-tout.

Hypothèse laissée sur la nue rejoint l’éclat,

Nul n’est censé, j’ignore, un pas de plus.

La loi retient le titre des étoiles.

La constellation, c’est son nom,

recule. Dix doigts font foi en termes de cercle.

Le cours du ciel monte à dix heures,

l’été brûle sa carte. Dernier prélude

à constante variable. La règle du silence

tremble, ses assises

en socle (bouclier des rois ). Qui savoure à tort.

Le ciel s’est perdu : la lune affole. Tout été garde

sa chasse et fronde le premier, loin devant.

 

(Va-tout – Vanneaux – 2013)

 

****

 

Tu es mon encre,

matière savoureuse

des pages que nous gorgeons de fruits.

 

Tu es      entre deux pages

le coquelicot, bleuet des mots,

couché dans l’italique été de brume.

 

Tu es la sève ou l’écorce même

prenant comme on protège,

liquide suave de la page

attendant tes doigts de plume.

 

Tu es mon encre

exhortant à plus de silence,

au bain bleu des pages,

mon noir essor dégagé de toute croix.

 

Tu es du rêve le sortilège

libéré par mon souffle

à 5 heures           retrouvant enfin une ligne.

 

Tu es l’inespéré,

l’arbre aux racines

enchevêtrées,

l’innommé.

 

(Un peu de ciel ou de matin – Les deux Siciles – 2013 )

 

 

 

****

 

 

Peine singulière,

chant animal incarné,

la plume est une âme.

Si la lumière nous arrête,

il est des champs mêlés de brume

où n’entre pas l’automne.

Nous rions du soir       connaissant le vainqueur.

Trop de peine dévastant le monde.

Nous puisons ces mots pair

comme les deux du jour pour l’unité.

 

A midi tout est arrêté

et la saveur pleine couvre nos lèvres

de silence.

Je prends, est-il besoin ? le monde à la ronde

et mes doigts savent

dresser couvert du soir.

Diurne étreinte,

jour esquisse de plume.

Les mots    scandale

j’ai lu qu’un poète avait changé le monde.

 

(Un peu de ciel ou de matin – Les deux Siciles – 2013 )

 

 

 

****

 

 

 

Toile    et tu tisses,

Toile    et tu glisses.

 

Plume où tu penches,

Est-ce le ciel et son retour,

les hanches ?

Jour montant,

Est-ce l’aube ?

Reconnaissons soleil

parmi les ombres et le tissu

dépourvu.

Seules tes mains de toile

et le chemin de ronde aux fleurs alentour.

 

Tu dis des mots    seuls,

les noms secrets gardent des signes

pour les fruits que tu goûtes,

démunis.

 

Nous oublions pronoms,

même les verbes, terminaison volée.

Seuls les gestes déclinent

et je maudis petits mots dits,

articles

et les signes qu’il faut trouver

pour échapper

à la nuit.

 

Toile    et le monde est un signe court,

mon encre de Chine.

 

(Un peu de ciel ou de matin – Les deux Siciles – 2013 )

 

 

 

****

 

 

 

Aimer   respirer   écrire

Est-ce conjuguer pour réunir ?

Toute phrase surgie, éloge du vert,

terre faisant table d’argile pour le soir.

 

Il suffisait de l’encre brune du jour

pour que s’écrivent et nous immergent

les mots ciel ou étoile.

Tu m’appelais feuillage

et nous dansions

dans le pas du vent.

 

Tout emporte dans la forêt.

 

Encore. Un vent léger rappelle.

Encore. Feuille de chêne et ses fruits, un jour.

Encore le soir tardant    venue

passage vers le jour.

 

(Un peu de ciel ou de matin – Les deux Siciles – 2013 )

 

 

 

 

****

 

 

Nous aurons

bagage mince.

 

Souffle humide et léger

de ce qui reste,

l’haleine du ciel et le dernier regard

 

avant

ce qui s’éteint.

 

(Un peu de ciel ou de matin – Les deux Siciles – 2013 )

 

 

****

 

 

 

J’écris je vis

 

loin du sentier    l’orage.

 

Je garde

pour le matin sonnant

une mémoire où l’eau fait des mots.

 

Je vis tu sommes

le naufrage d’écarter

la rive

où je manque au soir

du moindre discernement.

 

J’écris  je vis.

 

(in Diérèse n° 50 – Automne 2010 )

 

 

 

****

 

 

 

 

Désir.

 

Silhouette étreintes. Une ombre.

nous glissons des mots

entre nos corps.

Tu prononces     sons étranges,

mots coupés rendus caducs

et nous rions.

Tout prévaut.

 

Paume, c’est ta main,

Creuse arête où je garde

un précipice.

Ton secours invente des dangers.

J’écoute. Signes dans la brume

et filet du soleil pour trouver

braises rassemblées.

La nuit le jour,

tu fais, je range. Ecartés,

nous revenons vers les lignes

et le souffle.

Mots retenus, gardés, livrés,

secrets,

il nous faut

une fièvre.

Pour nos lèvres

ou le rêve, trouvé matin, et nos murmures d’aveu

 

signé.

 

(in Diérèse n° 50 – Automne 2010 )

 

 

 

Eléments de Bio-Bibliographie.

 

Isabelle Lévesque est née aux Andelys, en Normandie.

 

Recueils :

D’ici le soir (Encres Vives, 2010)

La Reverdie (Encres Vives, 2010)

Trop l’hiver (Encres Vives, mai 2011, n° 394)

Or et le jour dans Anthologie Triages, printemps 2011 (Éd. Tarabuste)

Ultime Amer (Rafael de Surtis, 2011)

Terre ! (Éditions de l’Atlantique, 2011)

Ossature du silence , préface de Pierre Dhainaut, encres de Claude Lévesque (Éditions Les Deux-Siciles, 2012)

Va-tout (Éditions Les Vanneaux, 2013)

Un peu de ciel ou de matin, postface de Pierre Dhainaut, peintures et dessins de Jean-Gilles Badaire (Éditions Les Deux-Siciles, 2013)

Ravin des Nuits que tout bouscule, préface de Pierre Dhainaut (Les écrits du Nord / Editions Henry, 2014)

 

en italien (livre d’artiste) :

Neve, photographies de Raffaele Bonuomo, traduction de Marco Rota (Edizioni Quaderni di Orfeo, 2013)

 

Revues :

 

Articles dans Diérèse (collaboration régulière), Les Cahiers de la rue Ventura, Les Hommes sans Épaules.

Publication de poèmes dans diverses revues (Voix d’encre, N4728, Arpa, Friches…)

 

 

 

Anthologie :

Christophe Dauphin, Riverains des Falaises, Une anthologie des poètes en Normandie du XIe siècle à nos jours (Éd. Clarisse, novembre 2010)

 

Préface :

Thierry Metz, Carnet d’Orphée et Autres Poèmes (Éd. Les Deux-Siciles, 2011)

 

Co-direction des dossiers Thierry Metz dans Diérèse n°52-53 (printemps 2011) et n°56 (printemps 2012) ; Nicolas Dieterlé dans les numéros 57 (été 2012) et 59-60 (printemps 2013) ; Gérard Titus-Carmel dans le n°58 (automne 2012)…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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