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Billet de blog 27 juin 2010

Jean-Pierre VERHEGGEN : Sodome et Grammaire

Lire ou entendre Jean-Pierre Verheggen, c’est se prémunir contre deux dangers : l’imbécillité et la morosité. Non que d’autres n’aient ce pouvoir d’ébranlement des zygomatiques, mais ce rire ou ces sourires-là ne participent en aucune façon au bêtisier ordinaire de nos pitres médiatisés lisses, polis et fats.

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Lire ou entendre Jean-Pierre Verheggen, c’est se prémunir contre deux dangers : l’imbécillité et la morosité. Non que d’autres n’aient ce pouvoir d’ébranlement des zygomatiques, mais ce rire ou ces sourires-là ne participent en aucune façon au bêtisier ordinaire de nos pitres médiatisés lisses, polis et fats. Ici, on est secoués d’une autre manière, au plus profond de notre graisse et de notre « malincolie ». Le rire devient ce plaisir des yeux et de la bouche, comme si on mangeait de la joie. Et, sans doute aussi, parce que cette joie est menacée. Un opéra de la bouche. Le plaisir de voir détourné tout ce qui pourrait constituer une raison de sérieux – entendons-nous bien, la poésie de J.P. Verheggen est autrement sérieuse - , de compassé et, par conséquent, de petit.

« Poème (fort) d’actualité

On commence en effet par un bête Karcher

Et on finit par vouloir nettoyer

Tout ce qui est kasher

Sous prétexte qu’à une lettre près

C’est la même affaire !

C’est comme l’oiseau

Quand on commence à trouver qu’il se répète

Et que son chant devient oiseux,

On décrète qu’il faut le faire taire

Ou lui arracher les yeux !

Pauvre oiseau dont Queneau – toujours lui ! –

Disait que cru, il faisait cui-cui

Mais que cuit, il ne le faisait plus !

Le Poète aussi ! Si ce qu’il écrit

En dit trop sur ce qui est tu,

C’est pan-pan-Q.I.

Et à fortiori si ce qu’il ne tait

Est-ce qui tue,

C’est pan-pan sans cri, pan-pan tout cru ! »

(Extrait de Sodome et Grammaire)

Jean-Pierre Verheggen

Sodome et Grammaire

NRF – Editions Gallimard 2008

« …un petit poème pour que je puisse poésir pour moins mourir »

A l’instar de ses livres précédents, Jean-Pierre Verheggen renoue avec son petit théâtre de la langue pour y célébrer les mouvements incessants de ses mots, de ses expressions, de ses formules, de ses habitudes, de ses conformismes, en une sorte de bouleversement permanent que l’auteur nomme Révolution, mi-moqueur, mi-sérieux, allez savoir.

Ce livre tente et réussit à retourner la langue - et pas simplement à la tourner -, notre langue d’aujourd’hui (et un peu d’hier aussi) en la saisissant à l’envers dans ses jeux de sens possibles, ces poèmes dits « à l’oreille » qui organisent la première partie (la plus étendue) et qui sont bien dans la continuité du travail de Jean-Pierre Verheggen, où les sons tracent d’autres sens derrière les mots, à la manière de ces images dans le tapis ; ainsi des associations, par déformations, transformations, homophonies, comme cette « raie » et « quand on voit la raie de Monsieur / on la voit immédiatement dans un tout autre lieu », sans parler de ses possibilités à être traitée « au beurre noir » ; ou cet Alias « …Alias billet de branque » ; ou encore les anagrammes, contrepets, tous procédés formant des séries d’exercices de style, en une fête permanente du jeu des mots (on peut le comprendre aussi au sens de Ponge qui n’est pourtant pas spécialement rigolard !), « en outre » et « en fillette ». Car cet ensemble bidonnant et critique (comment ne pas être critique lorsqu’on ne cesse de prendre la langue française par derrière , retournements en une Sodomie verbale ? ) trame des ensembles de poèmes dont chacun se présente comme une petite leçon d’écriture, « Poèmes pour… », « Poème presque poème » etc., de grammaire, de style, de lucidité féroce et drôle en même temps. Un ensemble également où se construisent des scènes imaginaires, comme cet « accordéon du verbe avec son sujet » et où les orgues peuvent être remplacées par « un petit orgasme providentiel ». Ce théâtre-là d’une langue en pleine ébullition, ( théâtre de « l’ouïssance » et de la « jouissance », ainsi que J.P. Verheggen l’écrit ailleurs ) non seulement permet des voyages dans le sens des sons, mais encore la création de personnages multiples et en continuelle déformation, personnages verbaux et personnages de comédie qui donnent lieu à l’existence du chapitre III : « Les Précieuses ridicouilles », telles , par exemple, « Chicouille », « Minçouille », « Grassouille » ou « Sexouille ». De même tous ces textes qui sont de farfelues variations sur les noms d’auteurs, « Le Grand Balzac de l’Hôtel de Ville » ou le « Rabelais de lièvre » qui mérite évidemment le traitement des suffixes en -âble, dont « Marguerite Durable », la peinture à l’huile vierge extra, ou le pétage de plombs et de câbles qui n’est qu’une façon de poéter, ou encore ces déclinaisons verbales : du « cru » au « cui-cui » et du « QI » au « cri », « pauvre oiseau dont Queneau disait… ». Ou enfin ces leçons de grammaire : du « Par-contre » et du « En revanche », plus vache comme il se doit, aux déclinaisons sonores d’un mot, tels poémer, poésir, poémir, poérire, grammaires génératives (et dé-génératives ), grammaires à l’envers, personnages en « - couilles », effets catalogues et d’accumulations : un monde que Rabelais et Queneau n’auraient pas renié.

C’est qu’à travers la plaisanterie qui secoue nos mots, principalement ceux de tous les jours et de la pire convention ( neuves-langues, novlangue, uniformes médiatiques …) et grâce à elle, Jean-Pierre Verheggen ( comme une nécessité de salut public ) engage le fer avec les outils modernes de dénaturation de la langue, de bouleversements qui la saisissent à la gorge (voyez ce triste oiseau !), car il y a d’autres formes de Sodomie, l’appauvrissant au bénéfice des pires conventions, de l’étroitesse de la pensée voire de sa quasi disparition. Non, ce n’est pas qu’il renie mail et E-mails et que la moutarde lui monte au nez parce qu’il n’y aurait « qu’é-mail qui m’aille… », « c’est simplement contre le squelettique et la rhétorique du yaKa, yaKapa » , pensées binaires, « …qui à l’aide d’un petit clic ou d’un petit doigt sur la couture de ce type d’écriture minimaliste peuvent …nous faire passer … à la pensée unique des dictatures soft-informatiques ». Il s’agit de s’opposer à « l’encyclo nouveau du savoir planétaire standardisé ! » et mettre en garde, par le rire, contre les démagogues que deviennent ces « Rappeurs camembert et [ces]] Slameurs pompiers » ; et, dans tous les cas ( et nos admirations ne mettent pas à l’abri nos Baudelaire, Eluard, Breton, Ronsard ou La Fontaine ), ces petites bombes ont pour objet (et quelles secousses dans nos zygotomatiques !) de « croiser le fer avec la langue de bois », partout et toujours, comme une insulte à la bêtise.

Bernard Demandre

Très petite biographie.

Belge comme il se doit, héritier des surréalismes et des zuteries, Jean-Pierre Verheggen publie ses premiers textes dans Les lettres françaises, avec le soutien d’Aragon. En 1969 il fonde avec Christian Prigent la revue TXT et anime des émissions à la radio belge d’expression française. Il entreprend des tournées de « performances » et reçoit en 1995 le grand prix de l’humour noir . Depuis, il continue malgré quelques grands rendez-vous manqués avec la Camarde.

Extraits de la bibliographie

La Grande mitraque, Fagne, Bruxelles, 1968

Le degré Zorro de l’écriture, Christian Bougois, TXT, 1978

Vie et mort pornographiques de Madame MAO, POL, 1981

Pubères Putains, Cheval d’attaque, 1985

Les Folies Belgères, Le Seuil, 1990

Artaud Rimbur, La Différence, 1990

Ridiculum Vitae, La Différence, 1994

Entre Zut et Zen, La Différence, 1999

O.I.E.A.U.X., Carte blanche, 1999

On n’est pas sérieux quand on a 117 ans, Gallimard, 2001

Du même auteur chez le même éditeur , Gallimard, 2004

Gisella, Anatolia/Editions du Rocher, 2004

L’idiot du vieil âge, l’Arbalète/Gallimard, 2006

Sodome et grammaire, Gallimard, 2008

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