Un poète maudit sous Louis XIII

L’ anthologie de Théophile de Viau que François Boddaert a préparée et qu’il présente dans cette petite collection, fait assurément partie de l’actualité de la poésie. Ses préoccupations sont toujours les nôtres, quoique inscrites dans ce début de XVII ème siècle, sous Louis XIII, parmi les soubresauts de l’histoire et ses manigances de palais.

« Un Poète maudit » sous Louis XIII

Ici mon désir

est ma loi

 

de Théophile de Viau

 

Choix et présentation

par François Boddaert

 

Orphée – La Différence                                  « Suivre le libre train que Nature prescrit »

 

Théophile de Viau Théophile de Viau

 

 

 

L’ anthologie de Théophile de Viau que François Boddaert a préparée et qu’il présente dans cette petite collection, fait assurément partie de l’actualité de la poésie. Ses préoccupations sont toujours les nôtres, quoique inscrites dans ce début de XVII ème siècle, sous Louis XIII, parmi les soubresauts de l’histoire et ses manigances de palais.

Poète turbulent, Théophile de Viau a sans doute été reconnu par la bonne ( et haute ) sociéte jusqu’à évoluer dans l’entourage du pouvoir , mais bien vite aux prises avec avec les « fâcheux », lorsque la bêtise redresse la tête, favorisée par des puissances obscures, « cette race ennemie » et « ses fils du diable », particulièrement en la personne de l’infâme jésuite Garasse : «  Le savoir est honteux, depuis que l’ignorance / A versé son venin dans le sein de la France. / Aujourd’hui l’injustice a vaincu la raison… ». Poursuivi pour athéisme, pour ses propos licencieux et pour « son sens libertin », il a connu la prison et d’autres menaces bien plus dangereuses, ainsi qu’il le rappelle à un ami : « Tu sais bien qu’il est vrai que mon procès s’achève / qu’on va bientôt brûler mon portrait à la Grève ». De la lignée des Ruteboeuf, Villon, Charles d’Orléans … il fait partie de ces « poètes en colère », des indignés et des incrédules, pour qui le dégoût des contraintes et la passion de la liberté est un mode de vie. C’est jusqu’au désespoir qu’il clame sa plainte « Tout me quitte, la Muse est prise / Et le bruit de tant de verrous… », s’adresse à ses amis, souhaite le repos et l’arrêt des poursuites, s’alarmant d’une situation qu’à travers les alexandrins mesurés et sobres on ne peut guère juger qu’insupportable : « … passer mes nuits sans sommeil, / Sans feu, sans air et sans Soleil, / Et pour mordre ici les murailles … ». Il faut relire ces Stances, Plaintes du poète, Satires, grieches d’Hiver… pour s’apercevoir qu’il est toujours en butte à la méchanceté              ( comme à la rage des chiens !) et à l’absurdité. C’est bien d’abord en tout cela qu’il semble proche de nous.

   Il aurait bien plutôt souhaité s’adonner , « Suivant le libre train que la Nature prescrit », à ses bonheurs et à ses amours, à la poursuite de poésies galantes, heureuses et amères, car le poète n’est jamais ce naïf qui croit que tout est définitif ; il sait d’expérience et de réflexion qu’ « on ne tient le bonheur jamais que d’une main ». Poète de l’amour et du libertinage, il ose, plus que tout autre en son siècle, et même sous des noms empruntés aux bergeries précieuses, évoquer leurs réalités sensuelles : «  Quand tu me vois baiser tes bras, / Que tu poses nus sur tes draps, / Bien plus blancs que le linge même, / Quand tu sens ma brûlante main / Se promener dessus ton sein, / Tu sens bien, Cloris, que je t’aime. ». Et même quand parfois il convoque la nature ( cette Nature si peu présente dans le grand siècle ), qu’il évoque les prés, les fleurs, les ruisseaux, avec de temps en temps des accents anticipés de La Fontaine : «  Le héron quand il veut pêcher, / Trouvant l’eau toute de rocher, / se paît du vent et de sa plume / Il se cache dans les roseaux, Et contemple au bord des ruisseaux, / La bise contre sa coutume … », c’est davantage une manière d’insister sur l’état de nature qu’il désire appliquer à sa vie et à ses émotions, sans pour autant en montrer une admiration béate, et d’affirmer que « Partout où on me voit je suis toujours à nu », gage de liberté et de plaisir ( dont l’affirmation pour nous sonne moderne ) d’être au monde et de « boire à petits traits / D’un vin clair, pétillant, et délicat, et frais, … » ; ou encore, pour résister à cet Hiver qui n’est pas que métaphorique , parmi ces brutes encalottées, parce qu’il « fait meilleur dans ta chambre / Le dos tourné devers le feu, / Passer le temps à quelque jeu / Rire et se procurer à boire … ».

On ne lui a pas pardonné son esprit libre ( qui est aussi le sens de « libertin »), son hédonisme, ses audaces verbales ( dans certains des poèmes qui lui sont attribués ) et « morales », «  Sans Seigneur ni vassal,vivre assez doucement », son effronterie à l’encontre des Dieux, cette forme d’innocence et de franchise dans la passion amoureuse, et l’audace qu’il a de moquer les censures qui étaient tellement féroces à cette époque ( Giordano Bruno n’est pas loin ) et de moquer ceux qui auraient pu être des alliés, ces poètes de la médiocrité et qui surtout se prennent pour des poètes : « J’en connais qui font des vers qu’à la moderne / Qui cherchent à midi Poebus à la lanterne , / Grattent tant le français qu’ils le déchirent tout, / Blâmant tout ce qui n’est facile qu’à leur goût … ». Non, ce qu’il aurait vraiment voulu, c’est trouver un nouveau langage, «  Je veux faire des vers qui ne soient pas contraints, / Promener mon esprit par de petits desseins / Chercher des lieux secrets où rien ne me déplaise …[…] / Ouïr comme en songeant la course d’un ruisseau… ». Théophile de Viau ( et merci à François Boddaert ) peut assurément encore nous séduire.

 

Bernard Demandre

 

 

TEXTES  (extraits)

 

                                                                                                                                                                                                            

 

Élégie à une Dame

 

[ … ] J’en connais qui ne font des vers qu’à la moderne,

Qui cherchent à midi Phébus à la lanterne,

Grattent tant le français qu’ils le déchirent tout,

Blâmant tout ce qui n’est facile qu’à leur goût,

Sont un mois à connaître en tâtant la parole,

Lorsque l’accent est rude, ou que la rime est molle,

Veulent persuader que ce qu’ils font est beau,

Et que leur renommée est franche du tombeau,

Sans autre fondement, sinon que tout leur âge

S’est laissé consommer en un petit ouvrage

Que leurs vers dureront au monde précieux,

Parce qu’en les faisant ils sont devenus vieux. []

 

[…] Je veux faire des vers qui ne soient pas contraints,

Promener mon esprit par de petits desseins,

Chercher des lieux secrets où rien ne me déplaise,

Méditer à loisir, rêver tout à mon aise,

Employer toute une heure à me mirer dans l’eau,

Ouïr comme en songeant la course d’un ruisseau,

Écrire dans les bois, m’interrompre , me taire,

Composer un quatrain, sans songer à le faire.

Après m’être égayé par cette douce erreur,

Je veux qu’un grand dessein réchauffe ma fureur,

Qu’un oeuvre de dix ans me tienne à la contrainte,

De quelque beau poème, où vous serez dépeinte :

Là si mes volontés ne manquent de pouvoir,

J’aurai bien de la peine en ce plaisant devoir.

En si haute entreprise où mon esprit s’engage,

Il faudrait inventer quelque nouveau langage,

Prendre un esprit nouveau, penser et dire mieux

Que n’ont jamais pensé les hommes et les Dieux. […]

 

 

Le soleil est devenu noir “

Ode

 

Un corbeau devant moi croasse,

Une ombre offusque mes regards,

Deux belettes et deux renards

Traversent l’endroit où je passe ;

Les pieds faillent à mon cheval,

Mon laquais tombe du haut mal,

J’entends craqueter le tonnerre ;

Un esprit se présente à moi,

J’ois Charon qui m’appelle à soi,

Je vois le centre de la Terre.

 

Ce ruisseau remonte à sa source,

Un boeuf gravit sur un clocher,

Le sang coule de ce rocher,

Un aspic s’accouple d’une ourse ;

Sur le haut d’une vieille tour

Un serpent déchire un vautour,

Le feu brûle dedans la glace,

Le Soleil est devenu noir,

Je vois la Lune qui va choir,

Cet arbre est sorti de sa place.

 

Prière de Théophile aux poètes de ce temps

 

[… ] Vous qui savez qu’une injuste race

Maintenant fait de ma disgrâce

Le jouet d’un zèle trompeur,

Et que leurs perfides menées,

Dont les plus résolus ont peur,

Tiennent les Muses enchaînées.

 

S’il arrive que mon naufrage

Soit la fin de ce grand orage

Dont je vois mes jours menacés,

Je vous conjure Ô troupe sainte

Par tout l’honneur des trépassés,

De vouloir achever ma plainte.

 

Gardez bien que la calomnie

Ne laisse de l’ignominie

Aux tourments qu’elle m’a juré,

Et que le brasier qu’elle allume,

Si mes os en sont dévorés

Ne brûle pas aussi ma plume.

 

Contre tous les esprits de verre

Autrefois j’avais le tonnerre,

Mais le temps flatte leur courroux,

Tout me quitte, la Muse est prise,

Et le bruit de tant de verrous

Me choque la voix, et la brise.

 

Que si cette race ennemie

Me laisse après tant d’infamie

Dans les termes de me venger,

n’attendez point que je me venge :

Au lieu du soin de l’outrager

J’aurai soin de votre louange.

[…]

Ma pauvre âme tout abattue

Dans ce long ennui qui me tue

N’a plus de désirs violents ;

Mon courage et mon assurance

Me font de vigoureux élans

Du côté de mon espérance.

[…]

 

 

Lettre à son frère

 

[…] Mon sang noirci d’un long effroi

Ne me paît qu’en ce qui l’attriste,

Et le seul désespoir chez moi

Ne trouve rien qui lui résiste ;

La nuit mon somme interrompu,

Tiré d’un sang tout corrompu,

Me met tant de frayeurs dans l’âme

Que je n’ose bouger mes bras

De peur de trouver de la flamme

Et des serpents parmi mes draps.

[…]

 

Quelque lac qui me soit tendu

Par de si subtils adversaires,

Encore n’ai-je point perdu

L’espérance de voir Boussères.

Encore un coup le Dieu du jour

Tout devant moi fera sa cour

Ès rives de notre héritage,

Et je verrai ses cheveux blonds,

Du même or qui luit sur le Tage

Dorer l’argent de nos sablons.

 

Je verrai ces bois verdissants,

Où nos Îles et l’herbe fraîche

Servent aux troupeaux mugissants

Et de promenoir et de Crèche ;

L’Aurore y trouve à son retour

L’herbe qu’ils ont mangé le jour ;

Je verrai l’eau qui les abreuve,

Et j’orrai plaindre les graviers

Et répartir l’Echo du fleuve

Aux injures des mariniers. […]

 

Je cueillerai ces Abricots ;

Les Fraises à couleur de flamme,

Où nos Bergers font des écots

Qui seraient ici bons aux Dames,

Et ces Figues et ces Melons,

Dont la bouche des Aquilons

N’a jamais su baiser l’écorce,

Et ces jaunes Muscats si chers

Que jamais la grêle ne force

Dans l’asile de nos Rochers.

 

Je reverrai fleurir nos prés,

Je leur verrai couper les herbes,

Je verrai quelque temps après

Le paysan couché sur les gerbes ;

Et comme ce climat divin

Nous est très libéral de vin,

Après avoir rempli la grange,

Je verrai du matin au soir

Comme les flots de la vendange

Écumeront dans le pressoir. […]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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