Claude Adelen, dans les signes dispersés

 Claude Adelen est né en 1944. Il a été enseignant et c'est Elsa Triolet qui a publié ses premiers vers dans les Lettres françaises . Membre de la revue Action poétique depuis 1971, il écrit régulièrement des chroniques de poésie dans La Quinzaine littéraire, la NRF, Europe . Auteur d'une dizaine de livres de poèmes, il a rassemblé une part importante de son oeuvre dans Légendaire. 

 



Claude Adelen © Didier Pruvot Flammarion Claude Adelen © Didier Pruvot Flammarion
Claude Adelen est né en 1944. Il a été enseignant et c'est Elsa Triolet qui a publié ses premiers vers dans les Lettres françaises . Membre de la revue Action poétique depuis 1971, il écrit régulièrement des chroniques de poésie dans La Quinzaine littéraire, la NRFEurope . Auteur d'une dizaine de livres de poèmes, il a rassemblé une part importante de son oeuvre dans Légendaire. 



Obligé d’être ici

de

Claude Adelen

Obsidiane 2012    

 

                                                                                                                                                                   J'ai surpris le secret des sources

                                                                                                                                                                    Dans cet asile de cercueil

                                                                                                                                                                    A la ligne des temps mobiles

                                                                                                                                                                  ( Pierre Reverdy - Le chant des morts)

                                                                                                                                                                                                                                                                                                         

 

        Quelque chose ou quelqu’un est tombé, au fond. Ou bien cela s’est dispersé dans le dehors. Il s’agit d’être  « obligé d’être ici » sur une Terre qui est terre à paroles, « travail d’exister Waste land … », quand chaque fois tout recommence, à chaque occasion d’écriture, sur ces terres désolées, dans le moment même où cela coule des interstices, des doigts formés devant les yeux comme autant de « jalousies » qui laissent passer cette part de vérité que nous portons en nous et dont il est nécessaire, à chaque fois, de refaire la preuve. Et réinstaller dans le jour ces instants qui s’échappent, précis comme les couleurs et les formes : «  Effluves de fleurs sucrées, plus fortes, / un court instant, / que toute  l’amertume du monde  /  sur la langue...",  à chaque nouveau poème, une reprise et un essai de soi-même, parce que, quoi qu’on en dise, tout va, dans l’instant suivant, disparaître, « à la minute même où tout chavire » et qu’il est nécessaire de retenir ( comme cette nécessité d’être ici) , ainsi qu’il en est de tout ce qui va échapper ( dans ce temps actuel de l’écriture), échappe, creuse ces vies du dehors et ces vides du dedans. Entre ces deux parties principales et suites de strophes : EXTERIEUR JOUR et INTERIEUR NUIT, il existe cet espace nécessaire de l’ici-maintenant de la langue et du poème, OBLIGE D’ÊTRE ICI , élémentaire désir d’  « une parole / qui ferait tout tenir debout … ». Extérieur qui est le lieu et l’espace des possibles mais aussi de la fuite, nous poussant vers des inconnus, loin derrière les marches de la mer ( même si et tant pis si la métaphore ici est incongrue), bref  l’en-allée, puisque, pour citer Pierre Reverdy  auquel Claude Adelen se réfère souvent, ( citations explicites ou incluses plus profondément dans le texte,  particulièrement dans la partie Intérieur Nuit), « C’est tout dans le calcul des songes », ,  le risque de la perte et de voir se défaire les traces d’un réel absent qu’on va bientôt  ne plus comprendre, « un cerveau de nuages ». Ici, le travail d’écriture qui n’est, on l’a dit, que le travail d’exister, est la recherche d’une forme qui tienne, « une parole qui ferait tout tenir debout », « Parce qu’il faut pour chaque jour / une forme. Pour, vertical, tenir dans les remous / et la dissolution de soi ». Ecrire, bien sûr, car il y a cette langue que Claude Adelen travaille jusqu’à rompre ce qui la tient ( et la détient), travail de rupture s’il en est pour établir ces jalousies ou interstices, comme on regarde peut-être derrière une voilette, comme on observe aussi les dessous d’une enfance, toujours assise au détour d’une route, « un peu de jour sur les robes / et corsages, camées, broches…(p.54). Puis cette ombre au fond confondue avec la nuit dont le tableau métaphorique réside dans la Mine de charbon, ce lieu où les étoiles ont disparu, « …à râcler / sur la planche des mots, …sans air » contrairement à ces espaces du début du livre, ouverts et assurément trop ouverts, ici où rôdent les étouffements, quand tout s’oppose à « l’évasion joyeuse dans l’espace », « …ni la lumière, / ni le bonheur des jardins », travail de nuit s’il en est, travail de poésie, comme encore lorsqu’on regarde de l’intérieur des paupières où « rejoindre les grandes étendues silencieuses des dormeurs ».

    Affronté ici à la matière immobile, sans aucun souffle d’où s’exhaler, le poète reflue vers la part d’ombre de sa langue ( comme il existe une ombre de la fugue) où cependant ça bougerait encore, quelque chose dans la mine, qu’on espére sans doute mais qu’on sait dangereuse, « ça brille encore dans l’anthracite, / ça menace / coup de grisou à l’âme … ». Vie d’une écriture qui n‘a pas – c’est si peu dire ! -  la réponse, toujours dans l’incertain, mais une possibilité rêvée de sortir par le haut,  même illusoire, vers « un nouveau champ de souffles » ou, comme dans le tableau de Constable, de rejoindre « des blés jusqu’à ces bois obscurs ».

                                                                                                                                                                                    Bernard Demandre

TEXTES (Extraits)

 

2

… corps ventilé, un monument,

à la gloire de sa courte durée il

commémore l’été l’heure sans événement,

dressé préfigure une autre construction,

un silo de vocables ! et laisse – effroi,

jouissance -, à travers lui s’écouler le monde

en ruisseaux cueilleurs d’éclairs

et jours qui dansent sur les sources

entre les feuilles. L’allant des choses entrant

aux chambres d’échos pleines de coups

sourds frappés dans l’épaisseur rouge …

(Obligé d’être ici , EXTERIEUR JOUR)

 

 

3

… sous la paroi de peau, rien encore

de langage, le physique seul. Profil

de  guetteur adossé : les pieds vont à la terre

et de là dans les arbres, oisive, la tête

aux oiseaux un peu partout dans l’espace

au soleil en allée voix du réel (voies) divisées,

harpes, gongs des lointains

ces abois ces coqs, ces cris d’alouette

à l’aplomb des toits du cimetière, caveaux

des maîtres des champs, tirelire

des morts. Soufflerie salubre …

(Obligé d’être ici , EXTERIEUR JOUR)

 

8

 

… s’il fallait ! sans fraîcheur aux pieds, sans rien

d’héroïque, ou qui chanterait, son ombre

sans rumeur de souffle, sans souvenir

de feuillage, d’oiseaux ou rivière

qui déplierait ses branches. Sans les signes

d’adieu que firent les bras. La table rase,

un trait d’encre rageur une rature

sans réplique. On fut parfois cette ombre planante

à l’aventure sur les hectares, un cerveau

de nuages, sur l’écriture qui passèrent

et, fugaces, s’en sont éloignés, se sont défaits …

(Obligé d’être ici , EXTERIEUR JOUR)

 

10

 

… ventilation des heures, mémoire

en veille. Formes qui se défont et traversent

tes feuilles ou faces noircies. Porte entre

ouverte de corps. Effluves de sourires

et nuages sans fin qui s’inventent,

nouveaux visages. Te défaire

de toi ? Courir après ce qui s’enfuit. Il y a

ce qui ne te lâchera plus, ta défroque,

ton « grand œuvre », ta dépouille lyrique,

époque de poésie qui t’oblige

à toujours être là. Tu auras beau faire …

(Obligé d’être ici , EXTERIEUR JOUR)

 

12

 

… OBLIGE D’ETRE ICI. Qui donc

nous a remontés du puits d’enfance, qui donc

a rendu le verdict ? D’ici non plus tu ne

t’en iras par les pieds, pente paresseuse

sous l’ombre instable de toi-même, ni ta tête

en poussière de paille au passage

des engins. Donc reste. Et rêve aux lointains profils

dévastés par le temps , corps de fermes

granges, greniers d’abondance

après tout ce boucan, vide et silence. Le travail

d’exister, Waste land, Terre à parole …

(OBLIGE D ETRE ICI)

 

17

 

… assemblages aussitôt qu’amassés

défaits, une inflexion d’âme (on dit)

un sentiment humain

dans la voix c’est ce qu’on dit. Non l’œil

d’une idée. Ici les signes

sont dispersés, donc le sens

disparu aussitôt qu’en l’oreille

(s’est-il jamais à toi dévoilé ?)

ce qui passe essaim d’invisible

à travers toi et ne laisse

comme l’amour, aucune  trace …

 

22

 

… dressé et traversé. Avant que d’être

penché sur la planche, dans l’illusion d’encore

édifier quelque chose, debout, assis

enfin puis couché (du côté du définitif)

à travailler contre soi à vider cette forme

de ses images, ses moments

de vie ( ou de vue ). A s’enfoncer

ainsi peu à peu dans la nuit du logos,

entre les doigts rouverts,

ou les interlignes, le blé des mots

ou des morts …

(OBLIGE D’ETRE ICI)

 

3

 

Episodes. allures. démarches

chaloupées voix lointaines

           qui se sont tues

 

Et dents en or dans des sourires,

avec plissements d’œil malin. eux

leurs souliers leurs étoffes

 

Les couleurs des robes ( « blanche et jaune avec

des fleurs de rideaux » ) et chapeaux encore

du temps des voilettes. décorés

 

Les hommes. au revers des complets vestons,

les petits rubans crasseux de la guerre.

(INTERIEUR NUIT – L’enfant qu’il était )

30

 

… souffle coupé. Dans l’alvéole sombre,

dos au jour encore à piocher

l’intérieur de la nuit. A râcler

sur la planche les mots d’un hymne, à renâcler

dans la mine sans air : au charbon ! au charbon !

combien qu’il s’obstine encore à travailler

contre lui-même ? Sa vie  ? Si les étoiles l’une

après l’autre se sont éteintes ( « Jamais

dans son miroir la flamme ne s’endort » ),

pli de vie, ça brille encore dans l’anthracite,

ça menace, coup de grisou à l’âme …

(INTERIEUR NUIT – L’enfant qu’il était )

 

1

 

La tête dans les oreillers de la mer

avec le grondement d’abîme par en dessous,

dans l’oreille de l’immense

et au milieu d’un rêve

le silence qui réveille et fait peur,

la marée basse de nuit

avec au cœur le sentiment des grèves abandonnées

l’envergure effrayante de l’être

et non moins sa disparition

très loin sur la ligne des vagues

qui ne brille que pour la lune,

toute la longue étendue obscure, humide

et lisse, à parcourir,

à lécher à ramper s’y rouler

à sangloter pour renaître

avec le bruit

qui se rapproche.

( INTERIEUR NUIT – De l’intérieur des paupières )

 

2

 

Rejoindre dit-il

les grandes étendues silencieuses des dormeurs,

émaillées d’étoiles froides

et qu’on ne voit pas,

derrière les dunes bleues

où la vie nocturne des herbes

se poursuit au long du vent,

là-bas le va-et-vient de la nappe

où se perd la mémoire,

dans ces lointains

où ça remue dans les trous

entre les rocs, chevelures

vénéneuses d’anémones,

des bois décolorés, immondices,

récits incertains

débris

de mots.

( INTERIEUR NUIT – De l’intérieur des paupières )

 

 

 

 

Eléments de bibliographie :

        Bouche à terre, Action poétique, 1974

         Intempéries, "Tardonne" Ipomée, 1989

         Le nom propre de l'amour,  Le cri & Jacques Darras, 1995

         Aller où rien ne parle, Farrago, 2001

         Soleil en mémoire, Dumerchez, 2002, Prix Apollinaire 2002

         D'où pas même la voix, Dumerchez, 2005, Prix Louise Labé

         Légendaire, Poésie / Flammarion, EFR 2009

        Obligé d'être ici, Obsidiane, 2012

 

Critique :

         Henri Deluy -Une passion de l'immédiat, Fourbis 1995

        L'Emotion concrète -  Chroniques de poésie 1987-2003- Comp'act 2003

          

 

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