Daniel Grojnowski, photographier nos rêves

Daniel Grojnowski, né en 1936, est un écrivain et un historien de la littérature française, spécialiste de Jules Laforgue, de la forme littéraire de l'invention photographique et, plus généralement, de la modernité du rire et de la culture visuelle au XIXe et XXesiècles. Professeur émérite de l'université Paris VII, il est l'éditeur des œuvres complètes de Jules Laforgue aux éditions L'Âge d'homme. Il a créé en 1989 la collection « Littérature » aux éditions Macula.

Daniel Grojnowski Daniel Grojnowski
Daniel Grojnowski, né en 1936, est un écrivain et un historien de la littérature française, spécialiste de Jules Laforgue, de la forme littéraire de l'invention photographique et, plus généralement, de la modernité du rire et de la culture visuelle au XIXe et XXesiècles. Professeur émérite de l'université Paris VII, il est l'éditeur des œuvres complètes de Jules Laforgue aux éditions L'Âge d'homme. Il a créé en 1989 la collection « Littérature » aux éditions Macula.

 

 

 

 

   Ouvrant le livre de Daniel Grojnowski, c’est précisément  la facture de ces suites de dizains, numérotés de 1 à 102, alignés dans leur rigueur, ne donnant prise à aucun sentiment de flou , comme pourrait le suggérer le titre même du livre : Photos-Impressions, qui retient l’attention du lecteur. Comme si le poète avait voulu rapatrier  ce qu’il désigne dans son avant-propos comme “des débris détachés d’un ensemble à jamais perdu…” dans des cadres nets, comme autant d’instantanés photographiques toujours présentés dans la même configuration, pour ainsi dire normés. C’est qu’il s’agit ici de rassembler des éléments aussi disparates que des impressions fugitives, des émotions persistantes, ou, comme l’écrit le poète, des “semis” d’événements qui sont matières et empreintes du rêve, désignant à la fois l’éparpillement des débris et les semences capables d’ensemencer d’autres rêves, dont peut-être ceux du lecteur.

Les traces du rêve sont le plus souvent insaisissables, disparues dans leurs lambeaux de nuit et à l’image du “limoleon” ne laissant “sur la vaste plage” qu’un “sillage d’empreintes”. Et ce sont justement  ces petits appareils verbaux qu’on peut qualifier de photographiques, ces ensembles de dizains cadrés, qui vont organiser les fuites des rêves et peut-être  les retenir. C’est d’abord l’entrée dans un regard “…au-dedans là où nest / plus l’apparence mais l’espace de / l’être …”, comme un livre qu’on ouvre et ce sont encore de menus événements, éclairs de réel, fugacité des choses et des êtres que le poète a pour charge de réinsérer dans des scénarios le plus souvent ébauchés, autant d’histoires qui voudraient reprendre forme, de sorte que l’écriture de ces instantanés semble posséder à la fois l’exigence du réel  et de ses détails d’une très grande précision, “bouton de cuivre”  d’un uniforme, “une amie d’autrefois / qui agite une longue écharpe de couleur”, et la fluidité des impressions, signes insistants  dans leur  hyper précision et leur nature de réminiscences. Le poème réalise l’avancée dans ces rêves reconstitués ou rétablis, à travers leurs bifurcations, les trois femmes disparaissant  dans un entrepôt “et les profondeurs enchevêtrées d’une carcasse”, leurs cassures et l’ironie de ces cassures,  suspensions, confusions, dans des environnements dégradés,  parce que les images se transforment : rames de métro avec les têtes  qui “dépassent avec leurs touffes / de cheveux…” se changeant immédiatement en “poupées aux yeux clos”, “en mannequins à houppelandes”.

Caractéristiques des rêves sans doute,  ces “lieux de vie où sans cesse / je me perds” sont aussi la matière des poèmes car les rêves  ne sont pas nécessairement des lieux de fantasmagories, de merveilleux ou d’incongruités, mais le plus souvent des lieux communs que les figures du rêve – et les figures des espaces poétiques de Grojnowski --  viennent déformer, reformer au travers de multiples transformations, matière également de récits suspendus dans lesquels le narrateur-rêveur, dans “l’escalier encombré de poutres et de gravats” continue ses avancées avec pertes de mémoire, “…J’ignore aussi l’adresse de l’hôtel / et de l’agence de location. Je me dirige au bout / de l’avenue où s’ouvre un territoire inconnu”, égarements,  hésitations sur les rapports du rêve et du réel, “Je sais à peine qui elle est / Elle vient d’un autre âge”, ou ces ralentissements du récit opposant  leurs barricades mystérieuses “Impossible d’avancer l’élan / se fige le genou se plie en vain” comme une définition du cauchemar. L’écriture du poème serait cette avancée  dans l’incertitude d’une syntaxe brisée, celle des images et de leurs liaisons, dans une dégradation calculée ou mimée de leur advenue permettant un spectacle du rêve, bras ouverts sur l’inconnu “où des silhouettes tournent en rond”, où le narrateur-poète  un instant se retrouve pour se perdre à nouveau, parmi ces “poupées de chiffon //    éparpillées sur le plancher..”

 

 

                                                                         Bernard Demandre

 

PHOTOS - IMPRESSIONS, 102 rêves de Daniel Grojnowski, Obsidiane – Le legs prosodique – 2014

 

 

 

TEXTES

 

 

 

I

 

 

C’est dans un quartier difficile à situer la rue d’une ville

de province Une librairie d’angle avec une enseigne

d’antan  Des livres d’occasion s’alignent aux murs s’empilent

sur des tables se serrent dans leurs bacs

Ils déclinent des titres que je lis sans les comprendre

 

Dans une boîte quelques manuscrits à paraphes

d’encres brunes le cachet de cire brisé d’une enveloppe

un semis de taches deux lignes tracées en fer de lance

Pour les déchiffrer je tourne la feuille et je la retourne

Toutes les lettres à ce moment dégringolent

 

 

10

 

La rame est bondée elle fonce et bringuebalent

les roues les poulies les portes vitrées toute l’ossature

métallique  Quelques têtes dépassent avec leurs touffes

de cheveux leurs regards creux hagards fuyants

Des poupées aux yeux clos ornées de mises en plis

 

des mannequins à houppelandes qui mastiquent

dans un silence plombé A ce moment  la rame monte

la pente elle rejoint la surface elle surgit entre les immeubles

elle franchit l’espace  D’un nouveau bond elle passe au-dessus

du fleuve  The river Seine s’écrie quelqu’un l’oeil au viseur

 

17

 

On est à l’orée du soir Cela se voit dans

les hautes vitres où les immeubles se reflètent

Sur le balcon d’en face une forme humaine

se suspend à l’instant comme le ferait

dans un champ de maïs un épouvantail à moineaux

 

ou sur un fil quelques habits qui sèchent

Justement un envol aux bruissements innombrables

crible le ciel qui se tache de stries blanches

et sombres  Dans le bain révélateur apparaît

le visage d’un être ( sa beauté est sans égale )

 

 

27

 

 

Juste après le terrain vague se dresse

le bâtiment  J’en aperçois la façade de béton

avec son quadrillage de fenêtres ses

antennes plantées aux quatre coins

Mais difficile d’avancer chaque pas me coûte

 

soit que mes pieds pèsent le poids

du plomb soit qu’ils s’engluent dans

un sol de tourbe  Il me faut tendre

le corps vers l’avant feindre de croire

que je suis sur le point de toucher au but

 

 

38

 

Cette espèce de gros lézard qui rampe là-bas

sur la plage c’est un limoléon assure

mon petit-fils  Il me lâche la main

court le long de l’océan  Les vagues s’écrasent

avec un fracas silencieux  La brise souffle  Le sable

 

enfonce il craque sous les plantes battantes

des petits pieds  Le limoléon ne se fie pas au sort

il enfouit son museau dans le sable

qui l’aspire en ventouse  Plus de limoléon

mais sur la vaste plage un sillage d’empreintes

 

 

59

 

 

Les corps se côtoient dans l’anonymat  Pris dans

les néons ils tremblent avec la rame

Le soir venu les wagons vidangent la ville

Serrés au plus près ces êtres ne portent pas

de noms mais des odeurs de peau de cuir chevelu

 

de parfums aux essences mêlées  Ils portent

aussi des costumes leurs âges des désirs qu’allument

des regards insistants  Seule une main hâtive

contre une hanche s’obstine  -  provoque

la chaleur d’un feu de joie fugace

 

  

80

 

Que peut-il advenir dans cet espace de ténèbres

où seuls pénètrent quelques rayons en gerbe

Ils traversent les frondaisons comme une chambre

obscure balayent le sol de la clairière en traçant

les empreintes d’un présent déjà passé

 

chargé de souvenirs d’espoirs défunts  Advienne

que pourra la clairière décrit le cercle

où des silhouettes tournent en rond  Leur manège

est celui d’anciennes calèches et chevaux

qui toujours reviennent sur leurs pas

 

 

 

 

Eléments de bibliographie]

essais critiques, didactiques et historiques

  • Jules Laforgue et l'originalité, Baconnière, 1988.
  • Aux commencements du rire moderne : l'esprit fumiste, José Corti, 1997.
  • Jules Laforgue : Les voix de la Complainte, Rumeur des âges, 2000.
  • Photographie et langage, José Corti, 2002.
  • Usages de la photographie : vérité et croyance, documents, reportages, fictions, José Corti, 2011.

éditions critiques

fictions et poésie

  • L'accord parfait, Gallimard, « Jeune poésie nrf », 1958.
  • L'heure exquise, nouvelles, L'Atelier du Gué, 1976.
  • Héros d'Amérique, nouvelles, Verdier, 1985.

 

 

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