Fêtes de la langue, les textes de J.P. Verheggen sont là pour nous révolutionner et nous renvoyer en permanence à tous nos « complexes » de mots , pour penser et pour en jouir.
Quoi qu’il en soit, la langue, comme toujours chez J.P. Verheggen, sert non seulement à déformer, mais aussi à faire se tordre les mots en les rapprochant de leurs possibles parentés : correspondances phoniques, allitérations curieuses, glossolalies, mots valises, calembours, contrepets, détournements : « Harcèle Cerdan …Harcèle Proust », « Denys d’Haliconnasse…» ou, par extension de sens, « Vercingétorix, enfin Vercingéthorax, compte tout nu de sa poitrine auvergnate qu’il avait ample, castarde et même malabarde. ».
Un extrait d’un livre : Artaud Rimbur, essentiel, et dans lequel il est question de la bouche comme plaisir de la langue.
« - il faut s’en faire pour être né à la fin - et ne pas avoir peur d’en baver (Antonin Artaud)
« Un texte pour en baver, en effet ! Pour écrire et parler pour la bouche ! pour faire un opéra-bouche ! Pour négliger, enfin, l’oreille ou du moins, à défaut de lui régler définitivement, son compte, pour l’éclipser !
C’est vrai ! personnellement , l’oreille de chair et de conduit atrophié, - abrégé, raccourci ! – m’exaspère ! Son pavillon de voix d’son maître m’apparaît comme une vulgaire vulve aguicheuse ou comme un ridicule anus de tortillon, tâchant, l’un ou l’autre, de se pousser du col !
Au fond c’est très exhibitionniste, une oreille ! Alors que ce n’est qu’un trou dans la tête, et sans profondeur ! On dirait, du reste, que Black a donné, vite fait, un petit coup d’perceuse à gauche, et Decker, une lichette de vrille de vrillette, à droite ! C’est tout, c’est rien !
Et puis, c’est sale ! Le cérumen, c’est même plus cochon que le sperme !
Non ! Franchement, je lui préfère la bouche ! La bouche, c’est mieux ! C’est grand comme un théâtre et, de plus, la pensée s’y fait. C’es Tzara qui dit ça, je crois : - La pensée se fait dans la bouche ! - et Marcon – André Marcon, l’acteur de Valère Novarina – parle de la cavité buccale comme d’un endroit où se prépare le travail préliminaire de mastication, de malaxage et de mâchouillon du texte à dire. C’est comme un pétrin, note-t-il. C’est bien !
J’écris donc pour ma préférée, pour l’élue de mon son : la bouche. Pour cette caverne d’Ali-Babèye, comme on dit en Wallon. Exclusivement pour elle. Pour aller, en lisant, dans la bouche de l’autre. Pour y proférer dans la plus pure profanation de tout modèle acoustique ! Pour pénétrer dans la bouche et échanger avec lui un monstrueux baiser fait du son métissé de nos salives respectives ! Pour passer de sa bouche de viande à la bouche d’ombre de son antre ! Pour descendre dans les Enfers de ses intimités et l’y aimer ! Ou me perdre comme en amour !
Oui ! J’écris pour être son amour. Ou sa haine ! Son amour et, dans le même temps, son nocher ! Son charognard de Charon ! Pour conduire au royaume des morts ses langues de croyances, de convenances, de componctions et de civilités ! Pour les inhumer, toutes, dans un trou de ses organes et les laisser pourrir ! En finir ! Etre des langues de vrai macchabée, et puer ! Surtout bien puer ! Bien se décomposer !
C’est la première leçon qui gouverne mon texte : la décomposition ! L’idée qu’avant de composer quoi que ce soit il faut d’abord apprendre à se décomposer ! » […] ( Artaud Rimbur – La Différence 1990)
Et comme dernier assaut ou presque dernier – le vieil Heggen est toujours debout - ces injonctions poétiques et politiques qui n’ont rien perdu de leur actualité et sont très urgentes, pour bien pésir :
[…] « Montrez- vous intelligents, jeunes gens ! Engagez-vous dans le langagement ! Rebondissez continûment ! Soyez aériens ! Soyez malins ! Soyez irritants ! Soyez bidonnants !
Tournez résolument le dos à tous ces speakers de l’Evénement pour l’Evénement ! Mollardez-leur à la face un glaire de votre Mauvais Sang ! Devenez pamphlétaires ! Planétaires ! Atrabilaires ! Opposez-leur votre colère ! Poétique ! Votre luxure poétique ! Oui ! Magnifique la poésie quand elle proclame sa haine de la poésie affadie !
Oui !Exécrez, jeunes gens ! Repoussez le neutre et l’accomodement ! Abhorrez l’aimable et l’amène ! Abominez l’amiable et ses amibes auto-excroissantes ! ( Que tout compromis vous refile une chiasse bactérienne de Dieu le Père ! Que tout accord laxiste vous devienne un puissant laxatif ! Que toute concession vous conduise droit au néant ! ) Refusez le mièvre et l’afféterie, jeunes gens ! Eloignez de vous le précieux ridicouille et la fatuité proute !
Oui ! Décampez sans délai ! Mettez les bouts ! Changez de cap ! Empruntez d’autres routes ! Car, si d’aventure vous choisissez de rester sur le plancher des vaches, ne vous en prenez qu’à vous-mêmes ! Ne dites pas que c’est la faute au Douanier Rousseau ! Ne dites pas que c’est la faute à Volte face !
C’est la faute à Potache ! C’est la faute au sur-place que vous faites dans votre ciboulot ! » […] (Ridiculum Vitae – La Différence, 1994)
Détournements, retournements, ce qu’on appellerait Révolution, la loi de notre « vieil amas » qui crie : « Votez Rimbaud ! Votez Rimbeuys ! Votez Rimbroodthaers ! Votez Rimbaudelaire ! Votez bardamu râlant dans ses tatanes ou Bardamur en train de crever devant le Mur des Fédérés ! [ …] Narguez – déjà ! – le ton rodomont de mes exhortations ! Gaussez-vous de mon volontarisme ! Raillez mon activisme ! Persiflez mon volontarisme militant ! Détournez mes slogans ! Inventez ! […]» (RV 1994)
Bernard Demandre